Pas de démocratie vivace sans industrie

L'existence d'une industrie forte est le gage d'emplois stables, relativement bien rémunérés. C'est la croissance industrielle qui permet l'émergence d'une classe moyenne dans les pays en développement. A l'inverse, aux Etats-Unis, sa disparition relative contribue à creuser les inégalités.

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Copyright Reuters (Crédits : Project Syndicate)

Nous avons beau vivre dans une ère postindustrielle, dans laquelle les technologies de l'information, la biotechnologie et les services à haute valeur ajoutée sont devenus des moteurs de la croissance économique, la réalité demeure : les pays qui négligent leur secteur manufacturier le font à leur risque.

Le secteur des services de haute technologie exige des compétences pointues et crée peu d'emplois. En revanche, le secteur manufacturier est en mesure d'absorber de grandes quantités de travailleurs de compétence moyenne, leur procurant des emplois stables et une rémunération intéressante. Les activités manufacturières sont donc, pour bien des pays, une puissante source d'emplois bien payés.

En fait, c'est aussi grâce à l'industrie que s'établissent et prospèrent les classes moyennes du monde entier. Sans base manufacturière dynamique, les sociétés ont tendance à se scinder en deux classes - des riches des pauvres, ceux qui accèdent à des postes stables et bien rémunérés et les autres qui jouissent de moins de sécurité d'emploi et dont les conditions de vie sont plus précaires. La présence d'une industrie manufacturière pourrait bien être en dernier ressort une condition fondamentale de la vigueur démocratique d'un pays.

Ces dernières décennies, l'économie des États-Unis s'est progressivement désindustrialisée, en partie en raison de la concurrence internationale et des transformations technologiques. Le secteur des services, qui a absorbé les surplus de main-d'oeuvre ouvrière, forme un ensemble hétéroclite. Au sommet, la finance, de l'assurance et des services aux entreprises ont collectivement un niveau de productivité proche de l'industrie. Ces secteurs ont créé de nouveaux emplois, mais pas en si grand nombre... Le gros de la création de nouveaux emplois a eu lieu dans les "services personnels et sociaux" là où l'on retrouve justement les emplois les moins productifs. D'où une productivité globale affaiblie, et une aggravation des inégalités dans la société américaine.

Pour les pays en développement, l'impératif manufacturier est incontournable. Lorsque l'industrie prend son essor, elle parvient à générer des millions d'emplois pour des personnes non qualifiées. L'Inde a progressé à contre-courant en s'appuyant sur les secteurs logiciels et les autres services aux entreprises. Mais la faiblesse du secteur manufacturier freine sa performance économique globale et menace la viabilité de sa croissance. À la longue, elle devra générer des emplois productifs pour les ouvriers non qualifiés dont elle est abondamment dotée, emplois qui ne peuvent provenir que de l'industrie manufacturière.

Non seulement l'expansion industrielle dans les pays en développement permet d'en améliorer la répartition des ressources, mais elle apporte avec le temps des gains dynamiques. Les industries manufacturières, comme les pièces d'automobiles ou les équipements, sont régies par ce que les économistes nomment la "convergence inconditionnelle" - une tendance automatique à combler l'écart de productivité avec les pays avancés. Cette tendance est très différente de la "convergence conditionnelle" qui caractérise les autres secteurs de l'économie, où la croissance de la productivité n'est pas assurée et dépend de politiques et de circonstances extérieures.

Une erreur typique dans l'évaluation de la performance industrielle est d'ignorer la création d'emplois. En Amérique latine, par exemple, la productivité manufacturière s'est fortement accrue depuis l'ouverture au commerce international, en contrepartie de la rationalisation des industries et de réductions dans l'emploi. Les surplus de main-d'oeuvre ont abouti dans des activités moins productives (services), entraînant la stagnation de la productivité globale de l'économie. Les économies asiatiques se sont ouvertes elles aussi, mais les responsables politiques de ces pays ont mieux veillé à appuyer les industries manufacturières. Plus important encore, ils ont maintenu le taux de change de leurs devises à des niveaux concurrentiels, la meilleure façon de s'assurer d'une forte rentabilité des activités de fabrication. À mesure que les économies s'enrichissent, l'industrie manufacturière devient inévitablement moins importante. Mais si ceci se déroule plus rapidement que le processus d'acquisition par la main-d'oeuvre de compétences avancées, il peut en résulter un déséquilibre périlleux entre la structure productive d'une économie et sa population active. Nous pouvons en voir les conséquences partout dans le monde, sous la forme de résultats économiques en dessous des potentiels, de plus grandes inégalités et d'une vie politique où règne la discorde.

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