Produire en Europe, la nouvelle frontière

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La mondialisation, ou plutôt la démondialisation, un mot inventé pour ne pas dire protectionnisme, s'est invitée dans la campagne électorale française. Face à la menace d'une désindustrialisation massive, l'Europe en crise doit trouver des réponses à l'inquiétude des opinions. Faut-il et peut-on prendre des mesures défensives ? Quelle politique industrielle offensive mettre en oeuvre pour conserver les usines et les emplois sur nos territoires ? Ce sera l'objet du débat des 7èmes Rencontres de l'entreprise européenne organisées ce mardi par Roland Berger Strategy Consultants avec La Tribune et HEC.

La "démondialisation" s'est donc installée au coeur de la prochaine élection présidentielle. Derrière ce concept vague, dont l'apparente simplicité séduit l'opinion, se cache une demande de protection pour nos industries et nos emplois. Qu'on juge cette idée inconsistante ou démagogique n'y change rien. Avec la crise et son cortège de délocalisations ou de fermetures d'usines, à l'image encore récemment de la sidérurgie lorraine ou belge, les défenseurs du libre-échange ont de plus en plus de mal à se faire entendre. Comment convaincre que la mondialisation profite à tous, quand les chiffres semblent prouver le contraire, avec plus de 2 millions d'emplois industriels perdus en vingt ans en France ? Partout, en Europe, aux États-Unis, la protestation s'amplifie contre la résignation apparente des dirigeants politiques à l'égard des délocalisations et fait monter la surenchère populiste.

Pour répondre à l'inquiétude des opinions publiques, il est de plus en plus question de négocier, fermement au besoin, un "juste échange", fait de réciprocité économique et commerciale. Des solutions ouvertement protectionnistes sont envisagées. Le Sénat américain vient ainsi de menacer de taxer les produits chinois qui profitent d'un yuan sous-évalué. Le nombre des mesures défensives au sein du G20 est en constante augmentation et il ne se passe plus de jour sans qu'aux États-Unis (contrat des avions ravitailleurs finalement donné à Boeing), en Amérique latine ou en Chine, la préférence nationale ne s'impose. En Europe aussi, le patriotisme économique donne de la voix. C'est l'Italie qui conteste le rachat de Parmalat par Lactalis, Alstom qui conteste l'attribution des nouveaux trains Eurostar à Siemens.

Alors que faire ? La première chose est d'éviter de stigmatiser la Chine. La mondialisation n'est pas un phénomène nouveau. Le monde était même sans doute encore plus ouvert au début du XXe siècle. Depuis l'entrée de la Chine dans l'OMC, en 2000, de nouveaux marchés gigantesques sont en train de s'ouvrir. Les pays émergents qui ont bien le droit de se développer et d'entrer de plain-pied dans la société de consommation moderne, offrent un nouveau gisement de croissance à un monde occidental mature. Dans une pure logique cynique, mieux vaut partager un gâteau mondial croissant que de se replier sur la peau de chagrin de son territoire national. D'ici à 2050, le PIB mondial devrait être multiplié par trois et si, en proportion, la part de l'Europe et des États-Unis est fatalement appelée à se réduire, face à la montée inexorable de la Chine et du monde émergent, la masse globale de richesse à répartir va considérablement augmenter. Refermer les frontières, ce serait donc non seulement freiner le mouvement général, mais surtout prendre le risque de rester à l'écart. Car, si la crise économique déclenchée en 2008 a montré que le monde est plus interdépendant que jamais, cela ne présage pas de l'avenir. Le monde émergent pense désormais son développement de façon autonome, dans une logique Sud-Sud comme on disait autrefois. Sauf qu'aujourd'hui, cette notion de Nord et de Sud pour définir les pays riches et les pays pauvres est en train de s'inverser.

Il faut au contraire comprendre la Chine et les pays émergents et regarder les dynamiques à l'oeuvre. La Chine, bousculée par la rapidité de son développement, tente déjà de le rééquilibrer. Elle a laissé sa monnaie se réévaluer de 30 %, non pas tant pour céder aux injonctions des États-Unis que pour piloter finement sa croissance débridée et donner du pouvoir d'achat à ses consommateurs. Un jour viendra, peut-être pas si lointain, où le yuan rendu convertible rentrera dans le jeu normal du système monétaire international. De même, la Chine commence à perdre son avantage comparatif sur le coût du travail, et délocalise dans des pays à plus bas salaires. Là aussi, le jour viendra où la Chine produira directement aux États-Unis ou en Europe pour se rapprocher de ces marchés. Avec la hausse des coûts de l'énergie et des transports et des salaires chinois, la relocalisation a déjà commencé.

Faut-il pour autant être naïfs et candides ? Non bien sûr. L'Europe, qui traverse une de ses plus graves crises aujourd'hui, est l'économie la plus ouverte de la planète. Les droits de douanes moyens y sont 2,2 fois moindres que ceux pratiqués par la moyenne de la Chine, de l'Inde et du Brésil. Certes, cela n'empêche pas certains pays de très bien tirer leur épingle du jeu : avec ses 135 milliards d'euros d'excédents commerciaux, l'Allemagne montre le chemin, mais n'oublions pas que l'essentiel vient de ses échanges intra-européens, ce qui, au passage, déséquilibre de plus en plus la construction européenne. Face à la Chine, en revanche, les déficits se creusent à toute vitesse et atteignent 170 milliards d'euros pour l'ensemble de l'Union européenne dont 20 milliards d'euros pour la France et près de 23 milliards pour l'Allemagne.

L'Europe peut-elle prendre des mesures protectionnistes défensives, au risque de subir des mesures de rétorsion ? On imagine sans peine la réaction de la Chine, de l'Inde ou du Brésil si l'Europe relevait ses tarifs extérieurs. En revanche, elle peut tenter de jouer des barrières non tarifaires, en réclamant la réciprocité sur les normes techniques, sociales ou environnementales, sur l'accès aux marchés publics. Mais il s'agit d'un jeu dangereux car les pays émergents seraient fondés à rétorquer qu'une telle action freinerait leur développement et donc leur capacité de converger à terme vers nos standards sociaux, environnementaux et de niveau de vie. Et serait donc contre-productive et inefficace.

En fait, l'Europe n'a guère d'autre choix que de s'adapter à la nouvelle donne mondiale en menant une stratégie offensive de renforcement de la compétitivité de son économie. Pour continuer à produire en Europe, il va falloir faire des choix. Plutôt que de parler de démondialisation, elle ferait mieux de définir une ou plutôt des politiques industrielles communes.

Là encore, l'Allemagne montre l'exemple. Plutôt que de délocaliser à tout-va, elle veille à maintenir sur son sol les segments les plus hauts en valeur ajoutée et en innovation de la chaîne de production. Cela suppose de définir en amont quelles filières industrielles soutenir, de concentrer les moyens vers la formation, la recherche-développement, d'attirer les investissements directs étrangers, et pourquoi pas chinois, à l'instar de ce qui a été fait avec Toyota à Valenciennes. Il faut aussi mieux coordonner la politique industrielle au niveau européen. Ce qui a été réussi avec EADS dans l'aéronautique ne pourrait-il pas l'être dans la défense, le nucléaire ou l'automobile ? Enfin, l'Europe doit changer le logiciel de sa politique de concurrence et avoir une approche moins tournée vers le seul marché intérieur et, tirant les conséquences de l'arrivée de nouveaux géants chinois, indiens ou brésiliens, mieux défendre le développement de champions européens. Tout cela, évidemment, ne servira à rien si l'Europe ne parvient pas à résoudre la crise de la zone euro ni à obtenir au G20 un nouvel équilibre monétaire mondial pour éviter que les efforts de compétitivité ne soient ruinés par la surévaluation de sa monnaie, l'euro.

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