"Les marchés" n'existent pas

 |   |  830  mots
Copyright Reuters
Copyright Reuters (Crédits : dr)
Par Jean-Charles Simon, chef économiste de Scor SE.

"La société, ça n'existe pas", avait dit Margaret Thatcher dans une célèbre interview il y a près de vingt-cinq ans ("There is no suchthing as society"). Pour signifier que, selon elle, il n'y a que des individus et des familles, la notion de "société" étant une pure abstraction. Une telle assertion s'applique au moins autant aux marchés financiers : "les marchés", ça n'existe pas. Il n'y a que des acteurs des marchés - investisseurs de toute nature, arbitragistes, courtiers, analystes, teneurs de marché... - et non une collectivité qui agirait de manière organique.

Cet anthropomorphisme représentant les marchés comme un acteur idéologique ayant ses propres finalités alimente bien des théories du complot et des discours radicaux. L'opération Occupy Wall Street en est une nouvelle illustration. Or il n'y a rien de plus atomisé que les composantes d'un marché comme le sont les grandes places financières mondiales. La solidarité des acteurs ou même d'une catégorie d'entre eux n'y a pas cours : chacun essaie d'y optimiser son couple risque-rendement, sans autre considération. Ce qui n'exclut nullement le mimétisme des comportements, qui n'est jamais que la prise en compte des anticipations majoritaires dans chaque stratégie individuelle. Et souvent la meilleure façon de maximiser ses gains. De même, les mouvements les plus brusques des marchés, que leurs contempteurs jugent irrationnels, ou le signe de desseins cachés pour les plus paranoïaques d'entre eux, s'expliquent par les horizons temporels et les stratégies propres à chaque acteur ou encore par une période d'extrême aversion au risque ou de raréfaction de la liquidité.

Quelques exemples récents illustrent les impasses d'une vision incarnée des marchés. Dès le début du krach de cet été, plusieurs pays européens ont interdit les ventes à découvert sur des valeurs financières. Au motif que ces pratiques permettraient aux marchés de "dicter" on ne sait quelle loi. Or, malgré ces mesures, la volatilité des titres concernés s'est envolée et les cours de beaucoup d'entre eux ont lourdement chuté. Il en aurait été certainement de même sans les interdictions de ventes à découvert. Mais c'est une démonstration de l'inutilité de la stigmatisation d'instruments dont l'utilisation ne saurait être confondue avec les causes des turbulences des marchés.

Dans un autre registre, les rumeurs d'un complot contre l'euro, mené depuis les États-Unis, laissent accroire qu'il existerait une coalition bien organisée d'acteurs financiers mobilisés dans une telle direction. Il y a bien sûr de nombreux acteurs qui anticipent ici un défaut de la Grèce, là une recapitalisation de telle banque... et au moins autant en Europe qu'ailleurs ! Heureusement qu'ils existent, car sinon certains marchés seraient fermés ou illiquides. Mais d'autres font aussi les paris inverses. Quant à l'intérêt géopolitique que ces acteurs seraient supposés servir - notion assez étrangère à leurs déterminants -, il serait pour le moins paradoxal et complexe. Comme le répètent à l'envi les principaux dirigeants américains concernés - Maison-Blanche, Trésor, Réserve fédérale... -, rien ne les préoccupent davantage pour l'économie américaine que cette crise européenne. Et depuis la phase aiguë de cette crise de 2011, l'euro a nettement reculé face au dollar. Soit le contraire du but recherché de manière récurrente par les Américains, au dire en tout cas des mêmes amateurs de complot...

Enfin, la mode est à la taxation des transactions financières. Comme s'il s'agissait de la panacée à la fois pour trouver des recettes fiscales abondantes et pour combattre la spéculation accusée de tous les maux. Or, non seulement les coûts associés seront répercutés in fine sur de nombreux acteurs qui ne sont pas visés par ces taxes - par exemple au travers de la rentabilité des placements des ménages ou des taux des prêts immobiliers -, mais il devrait aussi en résulter plus de volatilité sur certains marchés dont la liquidité diminuerait. Tout cela sans empêcher le moins du monde l'exercice des anticipations baissières ou haussières, qui trouveront leur chemin et la façon de minimiser les nouvelles taxes créées, si ce n'est le moyen d'y échapper en passant par d'autres places financières, des instruments qui les neutralisent, etc.

Toute la logorrhée sur les marchés à mettre au pas, le "capitalisme financier" à moraliser ou les acteurs financiers devant obéir au politique et non l'inverse n'est que l'expression du fantasme d'un marché "idéologisé" qui serait l'ennemi des États et donc des peuples. Or cet ennemi n'existe pas, et l'invoquer traduit le désarroi sur les conduites à adopter face à des contraintes économiques, financières ou sociales qu'on ne sait pas gérer ou qu'on voudrait voir disparaître.

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 23/11/2011 à 11:59 :
@Ewrard
Si vous connaissiez le principe d'émergence, vous verriez que ça ne fait aucun sens de s'y référer sans ce cadre... Je pense que vous n'avez juste rien compris à cet article !
a écrit le 18/11/2011 à 14:59 :
Ce qu'ils appellent les marchés, c'est en effet tout le monde et personne. Si un particulier possède des actions et qu'il les vend, il fait partie du marché.
Il faudrait pouvoir le faire comprendre à tout le monde.
Mais ce n'est pas les médias grand public qui vont le faire car c'est tellement plus vendeur de parler d'un ennemi.
En attendant, les politiques vont se battre contre des moulins à vent pour faire plaisir au peuple.
a écrit le 18/11/2011 à 13:33 :
Je ne suis d'accord sur rien pour ma part notamment car le système financier a horreur de la régulation ce qui est toujours très suspect... M. Simon défend son fonds de commerce, il en a le droit mais nous avons tout autant le droit de critiquer ledit fonds quand ses intérêts deviennent opposés à ceux de l'économie réelle.
a écrit le 14/11/2011 à 16:13 :
Je suis d'accord sur tout, sauf celui concernant la taxation des transactions financières. Le fait que les "marchés" trouvent un moyen de faire à d'autres le coût de ces taxes peut être tout simplement interdit par la Loi. De plus, le but de cette taxation n'est aucunement de jouer sur les anticipations boursières (pour cela, d'autres instruments pourraient être créés), mais de récolter des fonds en vue de projets d'aide au développement, de lutte contre la famine (qui touche encore 1 milliard de personnes, faut-il le rappeler?), etc.
Sinon, tout à fait d'accord sur votre analyse de l'interprétation erronée des décideurs politiques quant au pouvoir des marchés. Il me semble que ce sont les décideurs eux-mêmes qui leurs donnent ce fameux pouvoir.
Réponse de le 18/11/2011 à 16:24 :
Moi aussi je suis d'accord sur tout, sauf celui concernant la taxation des transactions financières. Mais pas pour les mêmes raisons.
Cette taxation est un moyen d'orienter les transactions vers des investissement plutôt que vers la spéculation, ce qui est l'objectif initial. En rendant inintéressants les transactions fréquentes, on incite les acteurs à s'engager sur du plus long terme. Cette taxe jouera un rôle d'amortisseur qui évitera les hautes fréquences. Les fonds récoltés sont pour moi secondaires, même si j'apprécierais qu'ils soient utilisés pour trouver des solutions à des causes mondiales. Mais si cette taxe fonctionne bien, elle devrait induire une baisse très importante du nombre de transactions, et donc des revenus, et donc des fonds pour ces causes mondiales. Lier les deux me semble donc pour le moins hasardeux.
a écrit le 14/11/2011 à 16:11 :
Quel monceau d'inepties et quel manque de culture au moins scientifique. Si on prenait au pied de la lettre votre vision du monde, il n'existe pas de tout mais seulement des parties : il n'existerait pas de science économique et votre titre de "chef économiste" serait une vanité mensongère. Pour votre culture, en science quand un tout dépasse l'explication de la somme de ses parties : on parle d'émergence. Et pour vous donner une preuve flagrante de l'existence de la notion de marché, ils sont tous les jours cotés sous des noms comme CAC 40, FUTSI, NASDAQ, etc.

En ce qui concerne la taxation des marchés financiers : pourquoi serait-ce le seul champ d'échange de richesse qui ne soit pas taxé ? Comment un système qui pompe la richesse de l'économie "réelle" n'aurait pas de contre-réaction propice à l'émergence à un équilibre entre société et économie ?

Quand à l'éthique et la morale, preuve de l'existence de la notion de société (n'en déplaise à Mme Thatcher), je me demande si ces notions vous sont connus ?
Réponse de le 18/11/2011 à 16:16 :
Je pense que Jean-Charles Simon ne nie pas qu'il existe des phénomènes émergent que l'on peut étudier, mais seulement qu'un phénomène émergent n'est la conséquence de comportement individuels. On ne doit donc pas considérer le phénomène émergent comme un individu rationnel. Les conséquences négatives du phénomène rationnel doivent être traitées par des mesures sur les agents individuels, comme des règles modifiant la rentabilité de leurs actes.
Réponse de le 03/01/2012 à 12:20 :
Alain Ewrard : les marchés financiers sont déjà taxés : vous l'ignorez ! achetez le code des impôts
a écrit le 06/11/2011 à 18:24 :
Ce serait bien, en effet, si l'AMF s'abstenait de mesures inutiles comme les interdictions de vente à découvert...
a écrit le 03/11/2011 à 19:49 :
@Bisounours
Il y a bien sûr des gogos qui se font avoir sur les marchés, comme partout ailleurs, mais en quoi seraient-ils victimes de "cartels d'investisseurs" ? Ceux-ci n'ont aucune raison de se préoccuper d'autre chose que de leur seul intérêt, comme le dit cet article. Le reste c'est du fantasme bien commode.
a écrit le 03/11/2011 à 15:58 :
Oh merci Monsieur Simon pour ces précisions...en effet il y a encore trop de gens qui croient que des cartels d'investisseurs peuvent manipuler les cours à leur avantage en plumant les gogos...les petits épargnants doivent à nouveau avoir confiance et investir toutes leurs économies en bourse
a écrit le 03/11/2011 à 13:59 :
@théramène
mais justement, les politiques sont trop contents d'avoir un bouc émissaire facile sur lequel se défausser....
a écrit le 03/11/2011 à 11:20 :
Voici enfin un article qui "remet les pendules à l'heure".
Il serait heureux, pour une intelligence minimale des problè
a écrit le 03/11/2011 à 11:20 :
Voici enfin un article qui "remet les pendules à l'heure".
Il serait heureux, pour une intelligence minimale des problèmes économiques auxquels nous sommes confrontés (on n'ose dire "une bonne intelligence!), qu'il fût largement diffusé auprès de nos compatriotes. Mais ce serait sans doute trop demander à nos politiques, qui trouvent évidemment plus commode d'inventer et de désigner des boucs émissaires pour détourner l'attention de leurs propres erreurs ou, tout simplement, pour flatter une opinion désorientée.
Réponse de le 18/11/2011 à 18:02 :
Quel est votre métier?

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :