Homo technicus : un futur hallucinant !

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Jusque-là, la recherche biomédicale a été aisément justifiée par une finalité de traitement, dans le sens d'une amélioration ou d'une normalisation, selon Didier Schmitt.
Jusque-là, la recherche biomédicale a été aisément justifiée par une finalité de traitement, dans le sens d'une amélioration ou d'une normalisation, selon Didier Schmitt. (Crédits : DR)
Les innovations peuvent et vont transformer l'homme, augmenter ses capacités. Toute la question, d'ordre éthique, est celle de l'usage de ces technologies. par Didier Schmitt, conseiller scientifique à la Commission européenne*.

Les convergences entre le monde biologique et technologique vont rendre possible un nouvel âge, celui de l'hybride homo technicus. Après le débat sur la mort médicalement assistée, se profile celui de la vie "médicalement" augmentée.

Jusque-là, la recherche biomédicale a été aisément justifiée par une finalité de traitement, dans le sens d'une amélioration ou d'une normalisation. En neurologie par exemple, la technologie permet d'améliorer les symptômes de la maladie de Parkinson par des impulsions électriques intracérébrales, de retrouver l'audition au travers d'implants cochléaires - une neuro-prothèse - reliés au cerveau, ou de traiter des dépressions graves par des ondes magnétiques trans-crâniennes.

Les prouesses de la recherche fondamentale

Dans les laboratoires, la recherche fondamentale fait encore plus de prouesses. La mémoire d'un événement vécu a ainsi pu être transférée d'un rat à un autre, et des images d'une pensée ont été visualisées sur un écran. D'autres progrès laissent entrevoir l'amélioration de notre cognition par adjonction de neurones issus de cellules souches, ou par le contrôle de certains gènes, voire leur substitution, sans compter les nano-implants pour doper nos sens ou dévoiler des facultés mentales cachées. La neuro-ingénierie est à portée de main.

Côté purement informatique, la capacité des microprocesseurs est multipliée par mille tous les 7 ans et des supercalculateurs sont capables de faire 100 millions de milliards d'opérations par seconde. Nos 100 milliards de neurones - qui n'ont pas beaucoup changé depuis un million d'années - ne peuvent plus rivaliser quand il s'agit de logique analytique et de méga données, sachant que les connaissances à l'échelle mondiale doublent tous les deux ans.

Mais la réelle révolution est l'algorithme auto-apprenant, et les ordinateurs neuromorphiques, donnant «naissance» à une vraie intelligence artificielle. Ces avancées n'échappent pas au cinéma qui met en scène des logiciels acquérant des sentiments ou le contenu d'un cerveau capable de continuer son développement dans un ordinateur quantique.

Il y a soixante ans dans Star Trek!

La science-fiction est souvent prémonitoire ; qui se souvient qu'un téléphone portable dans une oreillette ou une conversation par écran interposé était le summum de l'imagination il y a cinquante ans, dans la série Star Trek ? Plus que jamais la porte est ouverte à un éventail d'innovations de rupture, en conjuguant neuro-, bio-, nano-, et info-technologies, mais aussi la robotique. Ainsi, un jeune paraplégique a donné le coup d'envoi de la coupe du monde de football à l'aide d'un exosquelette guidé par sa pensée, et le programme européen 'Human Brain Project' a pour but la modélisation informatique des structures et des fonctions du cerveau.

Il ne faut pas sous-estimer le gain que pourront apporter ces recherches, par exemple pour le bien-être d'une population vieillissante. En effet, une personne sur trois sera confrontée à un problème de santé lié au système nerveux et le coût de ces maladies, essentiellement chroniques, s'élève déjà à 800 milliards d'euros par an en Europe.

Les capacités augmentées des individus

Néanmoins, ces progrès vont de plus en plus au-delà du médical, pour améliorer ou «augmenter» les capacités des individus sains. Ainsi, les épreuves du bac passées sous psychostimulants et le tour de France nous rappellent que nous avons une propension à vouloir dépasser nos limites intellectuelles et physiques. Nous sommes d'ailleurs déjà tous "dopés", que ce soit par internet, les smartphones, les neuroleptiques, ou simplement les vaccins ou le café.

D'ici à 2030, et sans parler des applications militaires, il pourrait être anodin qu'un pilote d'avion civil fasse appel à une stimulation de son cortex frontal par des impulsions électriques lorsque des capteurs identifient une baisse de concentration. Pour un atterrissage prévu difficile, l'ordinateur lui proposera de mettre sa lentille de vision augmentée et d'activer son copilote virtuel - son avatar - qui a en mémoires toutes les erreurs humaines faites en simulateur.

 La frontière virtuel/réel s'estompe

Une fois de plus la fiction flirte avec la réalité, en nous renvoyant au spectre de Hal - l'ordinateur qui tentait d'éliminer le maillon faible qu'est l'homme - dans le film "2001: l'Odyssée de l'espace". D'ailleurs, ce maillon faible vient d'être éliminé dans le programme franco-européen Neuron d'avion furtif sans pilote. La frontière entre monde réel et monde virtuel est bel et bien en train de s'estomper, en engendrant tout naturellement des controverses au niveau éthique, légal, moral ou de la dignité.

Les débats vont être alimentés par des attitudes extrêmes comme le transhumanisme qui prône une sorte de chimèrisation humain-technologie, afin de transcender nos limites physiques et aboutir à un neo-sapiens.

Mais ce darwinisme technologique sous-tend une supériorité - voire une forme d'immortalité - qui dévoile un égocentrisme stérile et une fracture sociale voulue. Si l'on n'a plus besoin de l'humain tel qu'il est, et par extension de la nature telle qu'elle a été façonnée, cela revient à une forme de suicide. Cette science sans conscience ne semble donc pas être vouée à se développer outre mesure, car décupler le fonctionnement du cerveau ne revient pas à augmenter sa sagesse ; et la course à la performance individuelle n'augure pas d'une intelligence collective. Laisser la technologie l'emporter sur l'humain - une nouvelle forme d'esclavagisme - rendrait la vie plus fade, car nous avons besoin d'aléatoire, d'émotions et d'émerveillement. Il y a fort à parier que l'imagination et la créativité feront encore la différence entre machine et humain pour quelque temps.

Quel usage de la technologie?

En fait, nos limites font notre richesse en nous rendant tous uniques, et nos différences n'en font pas des déficiences pour autant. Il serait donc plus louable de commencer par nous améliorer sans artefacts, car ce n'est pas parce que l'on fera les choses mieux - en étant augmenté - que l'on fera des choses meilleures. Il est toutefois compréhensible que certains veuillent s'échapper de ce qu'ils pensent être un labyrinthe - le fait d'être de simples humains - en s'adjoignant des ailes, mais sans recul la chute est certaine. Ainsi, une soi-disant augmentation du corps peut bien se révéler être une diminution. Par exemple, si un maquillage s'apparente déjà à une augmentation, le flou est graduel entre une chirurgie esthétique d'agrément et ses excès. Tout étant possible dans le cadre de la libre disposition de son corps.

Ce n'est donc pas la technologie en soi mais bien son usage - et donc une possible aliénation - qui doit animer nos réflexions. Quand nos ancêtres ont pris une pierre pour casser une noix, ils se sont "augmentés" ; mais d'autres ont profité de cette avancée pour casser le crâne d'un rival. Rien de neuf sous les étoiles. C'est un débat citoyen - un autocontrôle par la société - qui nous guidera ensemble vers les bons équilibres. Tirer avantage des technologies, sans qu'elles ne nous nuisent ou que l'on en devienne esclave, est un défi permanent. Il va falloir repenser les frontières entre le naturel et l'artificiel, l'animé et l'inanimé, et entre l'esprit et le corps.

*Didier Schmitt est conseiller scientifique et coordinateur de la prospective auprès de la conseillère scientifique principale et dans le bureau des conseillers de politique européenne auprès du Président de la Commission européenne.
Les opinions exprimées dans le présent article sont celles de l'auteur et ne reflètent pas nécessairement la position de la Commission européenne.

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Commentaires
a écrit le 07/10/2014 à 10:57 :
L HOMME PARFAIS N EXISTE PAS CES INVENTIONS SERONS A SONT IMAGE BONNE OU MAUVAISSE? MAIS ON SERAS OBLIGE DE FAIRE AVEC? ? // HUMOUR// LA MACHINE INTELIGENTE PEUT SE DEBRANCHE? L HOMME NON ? C EST LA SEULE PARADE QUE L HOMME AURAS SI LES MACHINES SONT MAL UTILISSEZ???
a écrit le 06/10/2014 à 15:15 :
RECTIFICATIF DE MON TEXTE CI-DESSOUS
l'homme et le "robot" prendra fin pour arriver au surhomme ( au sens de Nietzsche ) débarrassé des ses conflits et aboutir À L'ETERNEL RETOUR, DE L'HOMME AVEC SES PROPRES ÉCHELLES DE VALEURS, ET SA PROPRE ÉCHELLE DE MORALITÉ tel le bébé dans sa poche amniotique qui se dirige vers la terre à la fin du film..
a écrit le 06/10/2014 à 14:46 :
"2001 Odyssée de l'espace " l'ordinateur Hall qui surpasse l'homme. Oui sans doute sauf que le seul survivant de la mission réussi à stopper la toute puissance d'hall.. en le débranchant électriquement. Ce film de Stanley Kubrick était très prémonitoire de la suffisance cette science mégalomane, qu'elle ne grimpera pas jusqu'au ciel, et comme dans le film, l'opposition hystérique entre les capacités cognitives de l'homme et le "robot" prendra fin pour arriver au surhomme ( au sens de Nietzsche ) débarrassé des ses conflits et aboutir au surhomme, non pas tout puissant, mais humain, tel le bébé dans sa poche amniotique qui se dirige vers la terre à la fin du film..
a écrit le 06/10/2014 à 13:34 :
Excellentissime article qui fait apparaître les effets de rupture qui passent inaperçus, sauf à s'y pencher avec les compétences qu'il faut. J'apprécie aussi la notion de débat citoyen et d'auto contrôle par la société. Mais comment ? là, je ne suis pas optimiste du tout, ni quant à notre capacité à lire ces enjeux de rupture, ni à celle d'ouvrir notre esprit au-delà de notre sphère personnelle, ni à l'autocontrôle citoyen. J'y vois plutôt l'inverse :: des opportunités nouvelles pour des pouvoirs individuels de toute sorte qui semblent devenir de plus en plus déterminants de notre société.
a écrit le 06/10/2014 à 13:04 :
C'est habile, mais cela ne suffit pas. Vous vous questionnez, mais les faits sont là : le human brain project est lancé, il est acté, il est démarré. C'est un fait, un acte. Ce projet servira, dans l'ordre :
- l 'armée.
- le marketing, les média, le controle des masses.
- la recherche médicale?
- l'instruction?
Et ceci n'est qu'un exemple, car aucun des projets dont vous parlez n'est à la "question". Ils sont tous lancés. C'est acté, c'est trop tard pour "parler seulement".

Se questionner après avoir appuyé sur la gachette.. Comment dire... c'est insuffisant.
Il faut agir contre les dérives, pour être sincère.

L'avenir du monde ne dépend pas de la technologie ni de la science. L'avenir du monde dépend de l'acceptation de l'unique solution déjà présentée il y a 2000 ans. Comme cette solution parfaite était impossible à tenir pour les malveillants, ils l'ont trafiquée, pervertie, transformée, salie... il n'empêche que c'est la seule : aimez vous les uns les autres, ou disparaissez! En effet, la technologie ne fera qu'accélérer l'issue. Et nous savons tous, au fond, qu'il n'y a aucune issue à un monde gouverné par le mensonge pour l'égoïste. Même si d'habiles chimères ont été avancées pour essayer de détourner les gens de l'unique solution (communisme, libéralisme, facisme, religions tournées vers l'obtention du pouvoir..)

Nous sommes tous plus ou moins malveillants ou égoïstes, il ne subsistera, au final, que ceux qui ont essayé d'être bienveillants et sincères, réellement.
a écrit le 06/10/2014 à 10:31 :
Une société qui a comme grande partie de ses dirigeants des gens sans empathie, mus par l'égoïsme et l'avidité, et qui pensent que le monde est/doit être/ou rester comme cela; des gens qui disent qu'ils gagnent beaucoup parce qu'ils le méritent et qu'ils le méritent parce qu'ils.. gagnent beaucoup, c'est un éternel retour au système de castes où des gens se croient réellement meilleurs que d'autres et non plus simplement les plus adaptés sur le moment( sans compter la chance très très souvent sous-estimée). C'est en théorie des jeux qu'on apprend qu'il y a plusieurs stratégies découpées en général en 2 grandes catégories, altruistes ou égoïstes, et que donc il y a une répartition probabiliste de ces stratégies selon les problèmes rencontrés, la culture sociale ambiante. On a découvert qu'en stimulant électriquement une partie spécifique du cerveau, la personne changera de stratégie privilégiée, pouvant devenir en l'espace de quelques minutes pratiquement "une autre personne", de façon de penser même; et je me dis qu'une civilisation totalitaire( presque tous les écrivains de science-fiction sont pessimistes et pensent qu'on y va inévitablement) va user de cette trouvaille pour forcer les gens à avoir une façon de penser compatible avec le modèle voulu( soit communisme béat soit ultra-capitalisme compétitif). Qu'est ce qui importe, percevoir le monde comme une série de défis à court terme ? ou à l'opposé comme une suite d'investissements ne portant leurs fruits qu'à long terme ? la nature nous dit qu'il faut des deux pour survivre. On peut très bien imaginer que des intelligences artificielles remplacent un jour, et même anticipent, les besoins humains, s'occupent du "marché", de l'ajustement des prix, de la production, de la demande. Nous ? nous ferons quoi ? il faudra sans doute chercher à passer au dessus de ces besoins "primitifs" tout en maintenant notre vivacité d'esprit( par une compétition non destructrice); la société actuelle s'articule de plus en plus autour d'internet qui devient un réseau neuronal géant, de quoi créer une conscience "universelle".
a écrit le 06/10/2014 à 9:46 :
Tant que la monnaie sera utilisé comme unité de mesure subjective, il n'y aura pas de frontière dans l'impossible car nous sommes dans le domaine du virtuel qui ne suit aucune éthique!

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