"L'Afrique doit choisir la voie du léopard, celle de l'agilité stratégique"

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Abdelmalek Alaoui, spécialiste marocain de l'Afrique.
Abdelmalek Alaoui, spécialiste marocain de l'Afrique. (Crédits : Reuters)
Si les ingrédients nécessaires à l'émergence de l'Afrique paraissent plutôt identifiables, la question de la méthode -comment s'y prendre pour réussir?- apparaît autrement plus ardue. Pour La Tribune, Abdelmalek Alaoui, spécialiste marocain de l'Afrique, PDG de Guepard Group, conseil auprès du comité exécutif du groupe Mazars et distingué Young Global Leader par le Forum de Davos, esquisse des réponses.

LA TRIBUNE - On a beaucoup reproché aux gouvernants africains de manquer de vision d'avenir. Mais ces dernières années, la tendance s'est inversée : de nombreux pays ont un plan stratégique, voire plusieurs...

ABDELMALEK ALAOUI - Oui, les premiers plans de développement élaborés au lendemain des indépendances, prescriptifs ou indicatifs et centrés sur le secteur public, n'ont pas été reconduits après la crise de la dette des années 1980. La planification économique a été abandonnée sous l'influence du tournant néolibéral pris par les institutions de Bretton Woods - FMI et Banque mondiale. Mais les plans d'ajustement structurel imposés par ces institutions internationales aux États en faillite se sont révélés être pires que les maux dont ils souffraient - corruption, népotisme, clientélisme...

Après une longue période de flottement, on a finalement assisté, avec le retour de la croissance dans les années 2000, à une résurgence de plans stratégiques de développement, centrés cette fois sur le secteur privé. Ces plans visant l'émergence, transversaux ou sectoriels, élaborés par de grands cabinets de conseil internationaux, ne sont pas dénués d'intérêt. Ils ont permis aux nouveaux gouvernements élus de se projeter dans l'avenir, de définir des objectifs ambitieux à moyen et long termes, et d'articuler ces objectifs avec un ensemble de politiques publiques, adossées à des indicateurs de performance mesurables. Mais dans beaucoup de cas, ces plans, aussi séduisants qu'ils soient sur le papier, n'ont pas été suivis d'effets tangibles, faute d'une réelle capacité d'exécution.

Dans les États à économie administrée, on a certes pu mesurer les effets dévastateurs d'une planification excessive. Mais, comment avancer sans un minimum de vision stratégique ?

Dans un article qui a fait couler beaucoup d'encre, le gourou du management Henri Mintzberg distingue la planification et la réflexion stratégique. La première est analytique et rationnelle et peut vite aboutir à un schéma de représentation rigide du monde. La seconde est plus synthétique, intuitive et créative.

Au lieu de courir derrière des plans élaborés à l'avance, la solution ne consiste-t-elle pas plutôt à renforcer les capacités d'adaptation au changement ? Ce qu'on pourrait résumer par cette qualité essentielle du léopard qu'est l'agilité. En un sens, l'agilité stratégique n'est pas une stratégie, elle est une méta-stratégie - une voie et une méthode qui peut être mise au service d'un leadership et d'une vision suffisamment englobante pour susciter l'adhésion d'une nation - ou d'un groupe de nations -, tout en étant suffisamment souple et adaptable.

Cela ne signifie pas qu'il faille abandonner la planification. Mais l'avenir d'une nation est trop important pour le confier à des « ingénieurs de la croissance » venus d'ailleurs, auxquels on reproche souvent de rester cantonnés dans des palaces climatisés où ils élisent domicile.

Comment impulser cette « agilité stratégique » que vous préconisez ?

L'agilité stratégique, ou capacité à s'adapter au changement, pourrait elle-même être reliée à deux caractéristiques fondamentales des institutions : l'inclusion et l'efficacité. Dans leur livre intitulé Pourquoi les Nations échouent, l'économiste Daron Acemoglu et le politologue James Robinson ont synthétisé plus de vingt ans de recherche universitaire sur cette question. Pour ces analystes, c'est le caractère inclusif des institutions économiques et politiques d'un pays qui détermine son succès ou son échec à moyen et long termes. Plus les institutions sont inclusives et plus la croissance est partagée, et plus les opportunités économiques sont accessibles à tous, créant ainsi un cercle vertueux dans lequel toujours plus de croissance engendre toujours plus d'inclusion, et ainsi de suite.

C'est ce cercle vertueux qu'ont expérimenté les pays d'Asie de l'Est comme le Japon et la Corée du Sud. A contrario, dans les pays où une oligarchie a longtemps dominé la société et accaparé les ressources économiques à son seul bénéfice, c'est un cercle vicieux qui s'est mis en place. C'est typiquement le cas dans des pays qui ont longtemps vécu de l'exploitation d'une rente liée aux ressources naturelles, et le corollaire de cette rente, le fameux « syndrome hollandais ».

Vous avez mis au point une méthode d'évaluation de l'agilité stratégique des pays. En quoi consiste-t-elle ?

La fondation Mo Ibrahim publie chaque année un indice qui tente de jauger et de quantifier l'inclusivité économique et politique, l'efficacité et la probité de l'État, la qualité de l'environnement des affaires, ainsi que les progrès objectifs réalisés sur le plan du développement humain. Cet indice, construit sur la base d'une centaine d'indicateurs, permet de brasser une quantité impressionnante d'informations. Il part du postulat que tous ces indicateurs sont autant de manifestations d'une dimension latente qui serait la gouvernance. Si ce postulat est correct, plus on ajoute de l'information et plus cette dimension est révélée, plus les risques d'erreur de mesure sont atténués.

L'analyse des résultats 2014 de l'indice Mo Ibrahim montre ainsi que l'Afrique n'est pas ce continent monolithique fantasmé par les observateurs extérieurs, et qu'il y a bien plusieurs Afrique, « l'une qui rit et l'autre qui pleure ». Il montre aussi que les acquis ne sont pas définitifs, et qu'une dégradation de la gouvernance est toujours possible, ce que l'on peut en effet constater pour tel ou tel pays, même si la tendance générale est positive.

En s'inspirant de cette démarche et d'autres analyses éclairantes, comme celles de la Banque mondiale et de la Banque africaine de développement, nous avons construit notre propre grille d'analyse, sous la forme d'une « matrice de la transformation économique et politique », en croisant l'axe d'agilité stratégique, qui tient compte de la gouvernance et de la capacité à conduire le changement, avec un axe « forces et faiblesses » qui mesure le niveau de développement atteint par différents pays africains sur la base d'une agrégation de cinq sous-indices : démographie et urbanisation, énergie et infrastructures, capital humain et innovation, financement de la croissance et intégration économique [voir le graphique ci-dessous, ndlr].

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Quelle est la valeur ajoutée opérationnelle de votre méthode ?

Ces dimensions que nous évoquons sont bien identifiées dans la littérature sur le développement économique, mais isolément. En les croisant et en les mettant en perspective, on peut identifier les lacunes et les retards accumulés au sein de chaque pays, ainsi que les bonnes pratiques existantes en la matière à l'échelle du continent, et qui pourraient être essaimées, ce qui susciterait des effets d'émulation et d'entraînement.

L'objectif ici n'est pas de construire une grille d'évaluation universelle, mais plutôt de fournir un éclairage sur des dimensions souvent négligées dans les grands plans stratégiques élaborés par les États. La capacité d'exécution des projets et la flexibilité laissée aux acteurs afin qu'ils s'adaptent aux changements, font partie de ces dimensions négligées. Cette agilité stratégique repose sur des capacités d'intelligence économique beaucoup plus étendues qu'à l'heure actuelle. Les acteurs du développement devront être à même d'exploiter des masses de données toujours plus importantes, de les confronter les unes aux autres, et d'en tirer les enseignements adéquats, tout en étant conscients des limites d'une interprétation des données qui ne remplacera jamais le jugement fondé sur l'expérience, ni la sanction démocratique de ce jugement par la voie des urnes.

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a écrit le 03/08/2015 à 17:07 :
Un Américain dira : " en Afrique, ils sont nombreux donc logique qu'ils aient beaucoup de problèmes" et l'Africain va répliquer :" aux Etats Unis, en Chine, ils sont nombreux voilà pourquoi ils sont riches".
Il faut aussi noter que tout est question d'adaptabilité, soit tu t'adaptes soit tu disparais.
a écrit le 16/06/2015 à 14:45 :
Abdelmalek Alaoui a raison.
La planification à l'échelle de pays a démontré ses limites, surtout lorsqu'un impondérable majeur s'invite. L'agilité devient alors une nécessité.
S'agissant de l'Afrique, non seulement il faut favoriser l'agilité, mais il faut inculquer la culture du raccourci*.
Ce type de discours est audible, car il ne tombe pas dans les diagnostics classiques qui mettent en exergue les mêmes problèmatiques presqu'insolubles, mais propose de nouveaux leviers réalistes.

* raccourci : le "copier" intelligent dans tous les domaines.
a écrit le 27/04/2015 à 13:13 :
La stratégie génétique de l'Afrique pour coloniser le biotope, c'est le maximum de gosses en espérant qu'un s'en sortira et sauvera les autres.

La stratégie génétique de l'Asie pour coloniser le biotope, c'est peu de gosses que l'on éduque au maximum.

Ph. Rushton
a écrit le 27/04/2015 à 0:21 :
Dommage que cet esprit ne place pas en première priorité la gouvernance honnête avant l'agilité
a écrit le 26/04/2015 à 19:45 :
Le développement de l'Afrique diminuera l'immigration du désespoir. Ce développement serait une source de croissance de l'Europe. Il faut privilégier une véritable économie avec production et consommation avec des taux de douanes differents suivant la gouvernance pratiquée.
Réponse de le 27/04/2015 à 16:56 :
La stratégie génétique de l'Afrique pour coloniser le biotope, c'est le maximum de gosses en espérant qu'un s'en sortira et sauvera les autres. La stratégie génétique de l'Asie pour coloniser le biotope, c'est peu de gosses que l'on éduque au maximum. Ph. Rushton
a écrit le 26/04/2015 à 19:11 :
N'importe quel pays peut devenir un grand pays émergent voir un pays développé si il répond a 4 conditions :

1) État de droit (justice rapide et qui publie sa jurisprudence)

2) Infrastructure (routes, autoroutes, aéroports, ports)

3) Alphabétisation complète de la population

4) Clientèle mystère anti-corruption dans les administrations et Agence anti-corruption indépendante, soutenue par une forte volonté politique.

On peut avoir un état de droit sans démocratie (Singapour) mais ca va en général ensemble. Sans ces 4 éléments, aucun pays ne peut décoller ou croitre correctement. Le Maroc dispose d'un seul élément pour le moment et beaucoup de pays africains d'aucun. Sans ce "combo", pas de développement possible.
Réponse de le 26/04/2015 à 23:19 :
il y a beaucoup de vrai dans votre point de vue mais ce n'est pas suffisant
Réponse de le 07/05/2015 à 13:03 :
A part l'alphabétisation complète, vos autres critères sont assez discutables. Ce qui serait bien pour l'Afrique c'est d'arrêter d'écouter les analyse des uns et des autres ou les comparaisons qu'on lui impose pour se concentrer sur son avenir. Parce qu'il y a autant d'analyses que d'analystes. Au stade où en l'Afrique, elle n'a plus rien perdre donc laissez les africains tenter ce qu'ils estiment être bon pour leur continent et concentrons nous sur le phénomène de paupérisation qui touche l'Europe et la France en particulier

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