Le moment Edgar

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(Crédits : DR)
A 95 ans, le Sociologue, philosophe, anthropologue, ethnologue et... militant qui a su décloisonner les savoirs offre toujours des moments de pure merveille. Par Pierre-Yves Cossé, ancien commissaire au Plan

Jack Lang est un chef d'orchestre prolifique qui sait jouer toutes les partitions. Pour le grand

Public, il offre des animations couteuses à succès : wagons de l'Orient-Express sur le parvis et aujourd'hui jardin d'Orient éphémère. Toujours pour un large public des expositions spectaculaires, par exemple sur les antiquités égyptiennes retrouvées dans la rade d'Alexandrie, le pèlerinage à La Mecque- financé par l'Arabie Saoudite- et actuellement sur les bijoux berbères.

Il offre aussi à des publics plus spécialisés des conférences données par d'excellents experts, généralement, autour du Moyen-Orient ou du monde arabe et islamique. Ces conférences gratuites sont un succès, même si le présentateur maison est parfois filandreux et toujours trop long. La salle du Haut Conseil n'est pas toujours suffisante et il faut ouvrir l'auditorium, superbe et confortable, de près de 400 places. Il est bondé certains soirs, même sur des sujets à priori austères : la géopolitique autour du numéro de la revue Hérodote sur le monde arabe et de son fondateur Yves Lacoste et vendredi sur Edgar Morin.

 Sociologue, philosophe, anthropologue, ethnologue et... militant

Les néologismes, parfois obscurs, de l'auteur de « La Méthode » n'avaient pas fait peur à la nombreuse assistance venue célébrer le sociologue, philosophe, anthropologue, ethnologue et militant de 95 ans, à qui les cahiers de l'Herne viennent de consacrer un numéro. A la tribune, une poignée d'adorateurs éminents et chaleureux ont rendu hommage, chacun à leur manière, pendant une heure et demi, à un Edgar attentif et silencieux.

Alain Touraine, un sociologue octogénaire, releva l'originalité de son appréhension du social : le recours à la science, la place faite à l'ambigüité et aux effets qui rétroagissent sur les causes, l'analyse en terme d'acteurs impliquant une soumission aux faits (depuis le village breton, jusqu'au Berlin en ruines ou Orléans), la capacité à combiner l'individuel et le collectif, le refus des systèmes clos et l'importance donnée aux réseaux.

L'intervention d'Edwy Plenel, dont la maîtrise du verbe est égale à sa qualité de plume, tourna autour de trois mots, évènement, injustice, humanité. L'évènement est accueilli avec sa part d'inattendu et d'énigme, une sorte de polyphonie complexe. Le refus des excommunications, des identités closes, des simplifications incite Edgar à prendre part à de nombreux combats, dont celui en faveur de la cause palestinienne, lui le juif. Sa pensée globale le conduit à une prise de conscience des risques que courent la terre et ses habitants et à se mettre au service de l'humanité.

Le structuralisme dépassé, Edgar plus que jamais présent

Michel Wieworka est aussi un sociologue confirmé, mais septuagénaire seulement. Il revient sur la méthode, le refus des cloisonnements, le dépassement de la pensée éclatée et fragmentée et la pluridisciplinarité. Il rappelle qu'au temps du structuralisme triomphant, l'homme et l'acteur ayant disparu, Edgar Morin était passé de mode. Le structuralisme s'est effacé et Edgar est plus que jamais présent.

Un aspect moins connu de l'engagement d'Edgar, relativement récent, en faveur du changement dans l'éducation, lui a valu bien des rebuffades. Consulté par Claude Allègre, son approche en faveur de la pluridisciplinarité fut bloquée par les tenants des disciplines. Le concept de complexité fit peur : les élèves se devaient d'acquérir des connaissances de base avant d'aller du simple au complexe. La complexité ne saurait être qu'un aboutissement. Les récentes découvertes sur le cerveau confirment les intuitions d'Edgar sur l'acquisition des connaissances et l'existence de boucles de rétro action dans l'apprentissage.

Régis Debray, enfin, salua à la fois le savant « encyclopédique, galactique, harmonique ...impérial » et l'homme généreux ne disant jamais de mal sur les autres, ce qui est exceptionnel dans son milieu.

Enfin vint le moment d'Edgar. Il était redouté. Le nonagénaire serait-il à la hauteur des hommages qui lui étaient rendus ? Quelques instants de doute avant que la voix se soit posée. Puis ce fut une tranche de soleil et de bonheur, tellement l'homme déborde de bienveillance. et inspire la sympathie. Il se présente comme « un haut fourneau toujours alimenté par l'amour » et célèbre son épouse présente dans la salle.

Peu marqué par son père, il a dû tracer son chemin tout seul et se définir une voie.

C'est en travaillant sur son livre « L'homme et la Mort » qu'il a compris la nécessité de décloisonner les savoirs et de faire appel à des connaissances variées relevant des sciences dures ou des sciences humaines. Il refuse de s'enfermer dans des idées simples, formulant une méthode pour la connaissance complexe. Du fait de sa « déviance » il a mis du temps à être reconnu en France, ce sont les distinctions accordées par des universités étrangères, qui l'ont hissé vers le haut.

"Nuit Debout", l'expression régulièrement renouvelée d'aspirations à une autre vie

Il évoque en termes prudents « Nuit Debout » C'est l'expression régulièrement renouvelée d'aspirations à une autre vie. Pour l'instant, ce ne sont que des aspirations.

Nous sommes tous des « terriens » rappelle t'il, parce que nous partageons une communauté de destin. La planète est menacée par des dérèglements de toute sorte et par des fanatismes. Le sort de l'humanité est en cause. Deux voies s'ouvrent pour le monde, celle de la catastrophe et celle d'une incroyable transformation rendue possibles par les progrès scientifiques et le sentiment d'humanisme planétaire qui devrait nous habiter.

Edgar, l'optimiste, tout en étant conscient de la gravité des crises actuelles et de la perte de sens pour beaucoup d'hommes, mise sur le salut. Son optimisme était ce soir là communicatif.

Un temps, le souvenir de Stéphane Hessel a été évoqué. Il est vrai que Stéphane, ami d'Edgar, rayonnait également d'empathie et de bienveillance à l'égard de tous, même si sa pensée était beaucoup moins structurée.

 Pierre-Yves Cossé

Avril 2016

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