Quel avenir pour les musulmans dans les sociétés européennes ?

Par Pierre-Yves Cossé  |   |  1610  mots
(Crédits : DR)
Une Europe post- occidentale est en train d'apparaitre. Une évolution aussi profonde sera tumultueuse. Elle implique, de part et d'autre -musulmans, européens de souche- des compromis malaisés. Par Pierre-Yves Cossé, ancien commissaire au Plan

La présence des musulmans en Europe occidentale et en France n'est pas nouvelle. Ce qui est nouveau, c'est leur visibilité. Pendant longtemps, ils étaient là et n'étaient pas vus. Beaucoup occupaient des emplois modestes, éboueurs, agents de sécurité, bref des invisibles. Quelques uns avaient monté dans la hiérarchie sociale mais ils étaient peu nombreux et rien, sinon la consonance de leurs noms et prénoms, ne les distinguait de leurs collègues de travail, les « gaulois » Leurs lieux de culte ne se remarquaient pas, des garages et des hangars dans de lointaines banlieues. Leurs logements se fondaient dans l'habitat social. Leur culture n'était perçue qu'à travers les souvenirs de la colonisation et les voyages touristiques. Le couscous avait été adopté au point d'être devenu un plat aussi français que la ...pizza. Et l'arabe dialectal était méprisé par notre université qui le traitait en patois indigne d'être enseigné.

 Ce temps est révolu. Le nombre des musulmans a augmenté, les comportements et les regards ont changé. La première génération venue chercher du travail avait cherché à passer le plus inaperçu possible. Les générations suivantes, celles nées en France et de nationalité française, affirment leurs différences sous des formes parfois agressives. Le temps du plein-emploi et d'une croissance relativement égalitaire des revenus est également révolu. Le chômage n'a cessé de croître, frappant particulièrement les jeunes issus de l'immigration maghrébine. La population « gauloise » a considéré que cette population leur « volait » » des emplois devenus rares et coutait cher. Dans ce contexte d'inquiétude, les discriminations à l'embauche, au logement, voire à l'école sont devenues plus fortes et ont suscité des réactions et des rejets de la part des « discriminés ».

Nouveau contexte international

Le contexte international a également changé. Un terrorisme international, habillé de prétextes religieux, qualifié généralement d'islamisme, est devenu un phénomène permanent. Il a reçu l'appui dans de nombreux pays, dont la France, de jeunes se réclamant d'un Islam conquérant et totalitaire. Il a engendré des cassures dans la société.

Bref, l'Islam est devenu en France une affaire publique, suscitant des débats et des polémiques souvent passionnées. C'est ce que relève Golfe Niluffer dans « Musulmans au quotidien », une enquête (2009/2013) publiée aux Editions La Découverte (2009/2013) financée par l'Europe, réalisée auprès de « musulmans ordinaires, dans vingt et une villes européennes et centrée sur les controverses autour de l'Islam. Elle montre l'entrée en scène des musulmans dans les pays visités et les controverses qui en résultent.

Des compromis malaisés

Cette émergence est manifeste dans le débat public où apparaissent des notions comme charia, halal, haram, fatwa, hidjab, burqa, djihad, inconnues de la population « gauloise » il y a une dizaine d'années. Une grande chaîne du Service Public organise, à une heure de pointe, plus de deux heures de discussions de grande qualité, autour de deux leaders d'opinion, d'origine juive (échangeant quelques mots en hébreu). Cette émission n'est pas une exception, comme le montrent de nombreuses émissions de radio, de télévision et d'articles dans la presse. Ceux qui sont qualifiés d'experts et les représentants de tous les cultes, y compris des imams des différentes obédiences peuvent s'exprimer. Des livres pour tout public paraissent et le Coran a de nouveaux et courageux lecteurs. Les mosquées, ouvertes à la visite, se multiplient dans nos villes, même si elles sont souvent privées de minarets.

Pour G Niluffer, les musulmans resteront en Europe et s'intégreront. Une Europe post- occidentale est en train d'apparaitre. Une évolution aussi profonde sera tumultueuse et implique, de part et d'autre des compromis malaisés.

Le tumulte, nous le constatons. Le compromis, ou sa recherche, est moins apparent, même s'il existe. Il ne peut porter sur tout, ni sur la liberté religieuse, ni sur l'antisémitisme, ni plus globalement sur la charia.

Les musulmans d'Europe, libérés des institutions d'origine

La charia, cet ensemble de prescriptions, auxquelles les musulmans doivent se soumettre, dont le contenu a varié selon les lieux et les époques, n'a sa place que dans les pays musulmans, où la religion n'est pas séparée de l'État. Cela est reconnu par de nombreuses autorités musulmanes (dont Tariq Ramadan) en Europe. Les musulmans d'Europe, libérés des institutions d'origine, exercent librement leur pouvoir d'interprétation. Beaucoup le font sans le dire, notamment les femmes, qui rejettent avec force la condition de soumission inscrite dans la charia, dont les châtiments corporels et autres brimades dont elles sont victimes. Il faut aider ces femmes dans leurs efforts, trop peu connus, essentiels à l'apaisement de nos sociétés.

En revanche, des accommodements sont possibles sur des comportements autant culturels que religieux, en tenant compte des sensibilités propres à chaque pays. Il en est ainsi pour le voile, le hijab, qui n'est pas une obligation stricte mais un élément d'un comportement « pudique » en vue de tenir les hommes à distance. Laissons les musulmanes décider librement de leur tenue, comme c'est le cas dans de nombreux pays européens.

Il en va de même pour l'alimentation, la viande de porc et l'abattage rituel. Laissons tous les Français manger et boire comme ils le souhaitent, sous les seules réserves qu'ils ne compromettent pas leur santé ni celle des autres et qu'il s'agisse de choix librement consentis.

 De la liberté dans l'art, éternel problème pour les croyants

A propos du sacré et de l'art, qui dans toute société engendre des controverses et blesse des susceptibilités, les arrangements sont difficiles, voire impossibles. Des images et des représentations usuelles dans les sociétés occidentales choquent le sens du sacré des musulmans et leur attachement au Prophète. Que répondre à la question : « Sachant que j'aime mon prophète plus encore que ma mère, pourquoi l'insulter ? » Que le problème n'est pas nouveau et que le catholique est dans une situation identique lorsque la Vierge Marie, le Pape ou le Christ sont insultés.

L'insatisfaction des croyants ne peut se manifester que dans le cadre de la loi, qui, en France, place la liberté d'expression parmi les droits les plus protégés, y compris dans l'excès depuis Rabelais. Peut-on attendre des créateurs et artistes qu'ils s'autocensurent pour ne pas blesser certains de leurs concitoyens ? Probablement de quelques uns, mais il serait naïf de croire que certains croyants ne resteront pas mal à l'aise dans nos sociétés permissives.

 Les événements graves de Cologne

Le quotidien, c'est aussi malheureusement ce qui s'est passé à Cologne. Certes, il subsiste beaucoup de points obscurs : actes spontanés ou stimulés par des réseaux ? Comportements laxistes et mensonges de la police ? Gestes obscènes inadmissibles ou viols véritables ? Origine géographique des coupables ? Caractère exceptionnel ou répétitif de tels actes ?

Cela dit, les faits sont réels et graves. Ils interpellent dans la mesure où ils ne peuvent être imputés directement à l'islamisme. Qui a vécu dans un pays arabe sait que les relations entre les hommes et les femmes reposent sur un code imposé par les hommes et inacceptable en Occident. La place des femmes est à la maison, au service de leurs maris et de ses enfants si elles sont mariées. La rue et le travail, c'est le domaine quasi exclusif des hommes. Les femmes qui délibérément ne respectent pas cette frontière et qui n'ont pas une tenue « pudique » sont a priori des femmes faciles. Beaucoup de mâles arabes tentent leur chance (Cf. : le film égyptien « les femmes du bus 678) se livrant à des attouchements ou autres palpations, sans prendre de grands risques, car la femme dans des lieux publics habillée à l'occidentale est considérée comme faisant de la provocation.

La supériorité masculine menacée

L'attachement à ce code est d'autant plus fort que beaucoup d'aspects de la charia sont mis en cause dans de nombreux pays arabes et que les hommes jugent menacée leur supériorité traditionnelle.

Heureusement, dans ces pays comme en Europe, des Arabes, dont de nombreuses femmes considèrent que ces comportements machistes et brutaux sont intolérables, quelque soient les contraintes existant dans ces sociétés, interdiction des relations sexuelles avant le mariage et difficultés de logement. A Cologne même, quelques femmes ont été protégées par des immigrés syriens.

 C'est l'avenir collectif des musulmans qui est en jeu

Sauf réaction de la population se réclamant de l'Islam, les évènements de Cologne feront reculer sensiblement la cause de l'intégration des musulmans dans les sociétés européennes, qui redoutent la généralisation de pratiques tolérées dans les villes arabes. Les espaces publics sont ouverts à tous, chacun a droit à la sécurité. Une femme doit pouvoir dire non à tout moment, à l'inconnu rencontré dans la rue, à son petit ami avec qui elle dine, voire à son mari dans son lit. Ces règles s'imposent à tous, quelle que soit la religion.

 Il importe que les musulmans et les musulmanes qui partagent ces convictions et les mettent en œuvre, le disent haut et fort, à leurs coreligionnaires et aux autres. Le temps est venu pour les musulmans « ordinaires » de se servir de leur visibilité nouvelle pour mieux faire connaitre leur mode de pensée et de vie. C'est leur avenir collectif qui est en jeu.

Pierre-Yves Cossé

22 janvier 2016