Quand l'arbre ne cache plus la forêt

Par Pierre-Yves Cossé  |   |  723  mots
Les lois qui ne cessent d'avantager les plus riches, Sarkozy et Macron dans le même panier, le ravage des normes... c'est le vent de colère que l'on peut entendre lorsque, arrivé en haut d'une côte à vélo, on met pied à terre pour reprendre son souffle. Par Pierre-Yves Cossé, ancien commissaire au Plan.

Temps idéal ce dimanche matin pour le vélo sur des routes picardes. Paysage de rêve : des vagues de champs de blé sur le point d'être moissonnés, épis dorés, points rouges des coquelicots, bleu des chardons et, à côté, le vert des champs de pommes de terre. Un tableau de Van Gogh ; il est vrai qu'Auvers-sur-Oise est proche, un peu plus au sud. Le ciel bleu est parsemé de fines bandes de nuages étirés, aux coloris subtils, ceux des aquarelles de Manessier, qui s'est imprégné de la lumière légère et nuancée du Nord, pas loin, en baie de Somme.

Les villages sont dans les creux et les côtes dures pour un octogénaire. L'arrêt pour reprendre son souffle est nécessaire. Au bord de la route, un paysan âgé fauche un étroit champ d'herbe. Il se prête à la conversation. La moisson a commencé mais, après les pluies du printemps, des maladies se sont installées et il s'interroge sur la qualité et le rendement. A côté des céréales classiques, sont apparus l'épeautre et le blé-bio. Il me montre les grands champs où sont cultivés 300 hectares de blé-bio, en combinaison avec de la luzerne. La nouveauté ne l'effraie pas, ni les nouveaux circuits de commercialisation.

De la préemption à l'accaparement

Mon interlocuteur est né dans une famille de forestiers. Il possède de nombreuses parcelles de plus ou moins grande taille. Ce qui le chagrine, c'est le droit de préemption accordé aux propriétaires voisins. Octroyé par Sarkozy et complété par Macron - un soi-disant homme de gauche-, qui a défiscalisé les opérations. Ce droit avantage les riches prêts à payer très cher pour un produit, dont le prix a quasiment décuplé, jusqu'à 10.000 euros l'hectare. Le résultat est l'accaparement des bois par les « gros « qui ne se soucient guère, contrairement à lui, de replanter. Le petit propriétaire ne peut plus vendre à qui il veut, alors il ne vendra pas.

Ces politiques, de droite comme de gauche, tous des nuls et des incompétents.

Crise agricole et normes européennes

Son père possédait des ruches. Il les a reprises, mais maintenant il a abandonné. Non pas à cause des maladies, comme on dit à la télévision. Il y a toujours eu des maladies qui tuaient les abeilles, ce qui est nouveau, ce sont les noms des maladies. Le grand-père, on a dit qu'il était mort de la bronchite, maintenant, on dirait que c'est le cancer. Non, ce qui a changé, ce sont les normes, toujours plus complexes et plus coûteuses, et les impôts, qui se sont alourdis.

Les cinq cents ruches du coin ont disparu. L'on va acheter son miel chez Leclerc. Il est vrai que, dans les petits villages des environs, les commerces d'alimentation ont fermé, boulangeries comprises et que les courses se font dans les centres commerciaux périphériques.

Pression des grands propriétaires

Ces normes ont également contribué à la crise de l'élevage : plus d'élevage de moutons et moins de vaches.

Les « gros » et les politiques l'ont également fait souffrir lors du remembrement réalisé il y a huit ans. Lui, il avait une parcelle, il en a maintenant trois. Au lieu de le remembrer, on l'a démembré. Il montre l'étroite bande de terre et les herbes sauvages qu'il est en train de faucher. Ce sont les grands propriétaires qui font pression sur l'administration et qui contrôlent les chambres d'agriculture. Dans la commission, un propriétaire de 700 hectares faisait la loi. Et comme ses protestations étaient trop véhémentes, il a été menacé de poursuites judiciaires. On lui a dit que, durant le remembrement, il n'était plus propriétaire, alors qu'il payait toujours ses impôts. Il a fini par se taire. Son voisin, qui cultive du blé, lui propose de racheter maintenant sa parcelle. Il refuse.

Désabusé, le propos est violent, contre les gouvernants qui ne cessent d'enrichir les riches et qui sont ignorants, incapables et manipulés. La production agricole recule autour de lui, que restera-t-il dans quinze ans ?

Un électeur de plus pour le Front National ou un abstentionniste aux prochaines élections ?

Pierre-Yves Cossé

18 juillet 2016