Vu de l'étranger, le débat idéologique sur les nouveaux programmes du collège

Par Hani Jafar, San Diego  |   |  1022  mots
La massification des années 1980 s'est faite avec un consensus national inexistant et des finalités floues. (Crédits : © Philippe Wojazer / Reuters)
S'agit-il de corriger les inégalités sociales ou de sélectionner les élites ? Les finalités de notre système éducatif sont ambiguës. A l'image du concept de «l'excellence pour tous», emblème de l'impossible synthèse française... Le débat d'opinions a montré sa stérilité, place à un débat fondé sur l'information.

Peu après l'introduction du projet de réforme des nouveaux programmes au collège (le cycle 4, soit les classes de 5e, 4e et 3e), une amie enseignante a posté sur un réseau social le petit texte suivant :

"Je trouve que rendre non élitiste les enseignements faits dans les collèges publics républicains est une bonne idée. Nous travaillons pour tous les élèves, et il faut urgemment se démener pour les élèves qui sont en difficulté. La remise en cause est nécessaire. Il n'y a pas de caste d'intouchables en France, surtout pas pour nos élèves."

Cette remarque, fort louable, représente bien ce que pense une partie de l'opinion française.

Consensus national inexistant et finalités floues

Au contraire, une autre partie de la population voit dans cette réforme une menace pour l'enseignement allant dans le sens des mesures qui contribuent, depuis la mise en place du collège unique en 1975, à ce que « le niveau baisse ».

L'idée sous-jacente est que le collègue unique met en danger l'excellence du système et les performances des meilleurs élèves. Ce dernier ne serait donc tolérable que dans la mesure où des filières spécifiques (les classes bi-langues par exemple), des choix d'option, voire des stratégies résidentielles permettent de profiler un peu les groupes d'élèves. Or c'est ce que cette réforme propose en partie de désamorcer.

Ces deux sensibilités opposées contribuent largement au débat sur l'école républicaine, se faisant face dans l'Hexagone sans se comprendre. Certainement car les finalités de notre système éducatif sont ambiguës : s'agit-il de corriger les inégalités sociales ou de sélectionner les élites ?

Cette dialectique constante, dans laquelle l'école est prise, la contraint à ne jamais satisfaire une large part de ses usagers. La massification des années 1980 s'est faite avec un consensus national inexistant et des finalités floues.

L'exemple de la célèbre formule « l'excellence pour tous », qui tente de faire une impossible synthèse française, ne veut ainsi malheureusement rien dire.

Un débat passé au crible des opinions, pas à celui de l'information

Les termes du débat n'étant pas assez posés, les différentes réformes éducatives en France sont passées au crible des opinions et non de l'information. La morale prend le pas sur l'analyse. C'est ce qui a été souligné très récemment par le président du Conseil supérieur des programmes, le géographe Michel Lussault, faisant allusion aux commentaires sur les nouveaux programmes du collège.

Face à ces querelles politiques et idéologiques, il existe un consensus parmi les chercheurs concernant l'apprentissage par disciplines. Ce dernier favoriserait les meilleurs élèves - ce qui est une des caractéristiques fortes de notre système éducatif selon les tests internationaux comme PISA - tandis que l'approche interdisciplinaire est une méthode efficace de lutte contre les inégalités. C'est en plus une démarche qui correspond aux besoins de formations des citoyens de demain. Ces derniers auront à traiter des problèmes complexes dont les entrées et les solutions dépasseront largement le champ des disciplines, agrégats de savoirs encadrés par des limites forcément arbitraires.

Avec les énormes progrès dans le domaine des sciences de l'information et de la communication et la mutation de nos économies, il est plus que nécessaire de former les Français de demain - élites ou non - à de « nouvelles » compétences : savoir penser de manière créative, être capable de résoudre des problèmes, de collaborer, de communiquer efficacement.

La Finlande se lance dans l'enseignement par "sujets"

D'ailleurs, au moment même où l'introduction au collège des EPI (les "enseignements pratiques interdisciplinaires" dont le changement de statut du latin, entre autres, est une conséquence) provoque des passions morales en France, la Finlande abolit les matières disciplinaires.

La Finlande s'est en effet engagée dans une révolution éducative : dès 2020, la contrée scandinave passera d'un apprentissage par matières à un enseignement par sujets.

Il n'y aura plus de mathématiques, d'histoire ou de chimie en tant que discipline mais des sujets d'enseignement spécifiques. Il s'agit donc de passer d'un apprentissage de l'objet à celui des « phénomènes » et des thèmes, moins fragmenté et ayant plus de sens pour les élèves.

Par exemple, au lieu de faire une leçon d'histoire puis de géographie quelques mois plus tard, les élèves auront une leçon sur l'Union européenne traitant des aspects historiques, géographique, sociaux et économiques en même temps.

Face à cela, notre réforme du collège paraît finalement timide : les EPI mettent en place des thèmes définis, mais sur 20% du temps d'enseignement.

Bien sûr, l'approche interdisciplinaire nécessite quelques précautions, notamment celles qui consistent à éviter toute démarche superficielle. Mais au prisme de la comparaison internationale et de la situation française, la piste est intéressante.

Angoisse de la société française devant le dilemme stérile de "l'excellence pour tous"

Et même si les EPI sont éloignés du cas finlandais, les idéologies sont là, parfois radicales. Ce projet de réforme du collège aura ouvert une fois de plus un débat, salutaire mais néanmoins stérile.

D'un côté les tenants d'une école plus traditionnelle, favorisant une mince élite et sa reproduction - une école très bonne pour certains, mais aggravant les inégalités pour d'autres. De l'autre, une école plus tournée vers les besoins de la société de demain, favorisant une plus large part des élèves.

L'angoisse que la société française ressent face à notre système scolaire est le résultat de cette schizophrénie qui ne peut être synthétisée telle quelle. Il est certainement temps pour un débat de fond permettant, espérons-le, de créer un consensus sur ce que doit être notre école.