Désenchanter la France !

Par Jean-Charles Simon, Stacian  |   |  835  mots
Max Weber, économiste et sociologue allemand du début du XXe siècle. Il fait partie des fondateurs de la sociologie moderne, qui analyse le mode de fonctionnement et la finalité de la société industrielle. (Crédits : DR)
Cela pourrait résumer la feuille de route d’un nouveau pouvoir qui voudrait résolument venir à bout des maux de notre pays : il faut désenchanter la France. Le désenchantement dont il est question ici est bien sûr celui de Max Weber, lorsqu’il évoquait cette phase de maturité douloureuse, mais indispensable de nos sociétés sortant des croyances primitives pour entrer dans l’ère de la rationalité.

À bien des égards, la France semble avoir échappé à ce désenchantement du monde, comme l'a encore montré l'élection présidentielle. Beaucoup de nos concitoyens continuent ainsi de se réfugier dans la pensée magique, celle qui leur dit par exemple que de méchants banquiers, hommes d'affaires ou eurocrates sont la source de tous nos malheurs. Ce sont aussi les discours sur un âge d'or fantasmé qui aurait disparu, sur les prétendus méfaits de la mondialisation et de l'ouverture des frontières, ou encore sur l'élite corrompue qui serait l'instrument de leurs tourments. C'est également le rêve du partage du travail et des richesses ou le rejet de toute inégalité de situation.

L'attachement des Français aux croyances et aux légendes est hélas ancien. On a voulu entretenir le mythe de la mission civilisatrice de la colonisation, celui de la France résistante face à l'occupation, celui de la grande puissance au centre du concert des nations, encore et toujours celui du phare des droits de l'Homme dont rêveraient tous les damnés de la Terre, celui de l'Homme providentiel et du monarque républicain avec la constitution de la Ve République, celui du modèle social français que les autres pays nous envieraient, celui d'une France qui devrait dire « non » par principe... à on ne sait trop qui ou quoi. Sur tous ces sujets et bien d'autres, les Français fantasment, s'illusionnent, se bercent de contes et légendes qui leur masquent des réalités moins glorieuses ou plus brutales.

Aujourd'hui encore, entre la puérilité des discours extrémistes, le volontarisme naïf des uns ou le lyrisme désuet des autres, le drame de la France est de refuser de voir et d'accepter les réalités. Par exemple, il est impossible de ne pas avoir plus d'impôts, taxes et cotisations que nos voisins compte tenu de nos choix en matière de protection sociale. Nous avons voulu prélever de manière obligatoire davantage qu'eux pour la santé, la retraite, le chômage, la formation ou encore la famille. Cela ne veut pas dire que les autres pays dépensent forcément moins que nous sur ces différents postes, mais ils le font beaucoup plus que la France de manière facultative et privée. Ils ont donc besoin de moins de prélèvements obligatoires pour financer la partie publique de ces dépenses. Tant qu'on ne voudra pas toucher à cela, il y aura forcément plus de dépenses publiques et d'impôts en France qu'ailleurs.

C'est la même histoire en matière de chômage. Les Français se lamentent de son niveau élevé, mais refusent tout ce qui marche ailleurs pour le faire baisser : les temps partiels courts et aléatoires, la rupture rapide et peu indemnisée du contrat de travail, des allocations chômage limitées, les cotisations sociales réduites et donc la protection sociale publique évoquée plus haut moins généreuse pour moins peser sur le coût du travail. Là aussi, nous avons hélas le chômage que nous méritons.

"L'État ne peut pas tout"

Dans un autre registre, le rapport névrotique d'une partie de la population à la finance est singulier. La finance ne « soumet » rien ni personne, contrairement à de nombreux fantasmes. C'est un service et un outil, qui remplit d'autant mieux son rôle dans l'économie que le secteur est ouvert et concurrentiel. C'est d'ailleurs le risque d'une régulation qui serait excessive et tuerait toute concurrence au profit de quelques-uns. Il est bien sûr normal de se prémunir des effets systémiques que peuvent entraîner ses difficultés, mais encore une fois, c'est bien davantage un serviteur qu'un maître de l'économie. Que des projets personnels ou entrepreneuriaux ne trouvent pas de financement signifie tout simplement, dans un pays comme la France, qu'ils ne sont sûrement pas viables, et non qu'un complot de la haute finance leur ferait obstacle.

Il faut enfin accepter que l'État n'est qu'un moyen, plutôt impécunieux, au service de l'intérêt général, mais qui ne saurait protéger tout et chacun contre vents et marées. "L'Etat ne peut pas tout", avait lâché un dirigeant politique pour son plus grand malheur, tant cela heurtait la mythologie française. Il avait pourtant totalement raison, et il faudrait même aller beaucoup plus loin : l'État ne peut pas grand-chose. Si déjà il réussit à remplir efficacement ses missions régaliennes, c'est parfait. Mais il n'est pas là pour empêcher des licenciements, des fermetures d'usine, des mutations économiques ou sociales.

Si un nouveau pouvoir réussissait ce désenchantement de la France et son atterrissage dans le monde réel sans chercher comme tant de ses prédécesseurs à faire de grandes lois ou de grandes œuvres, il aurait réussi comme jamais.