Comment sortir les Etats des griffes des marchés ?

Par Dominique Plihon, membre des "Economistes atterrés", groupe d'économistes de gauche, qui publieront début janvier un nouveau livre-manifeste (http://atterres.org).

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La zone euro ressemble à un bateau ivre, sans pilote, qui risque de couler à tout moment sous les coups de boutoir de la spéculation. Les déficits publics y ont explosé, passant de 0,6% du PIB en 2007 à 6,3% en 2009, à la suite des interventions des Etats pour soutenir l'activité et sauver les banques dont les prises de risque excessives avaient causé la crise. Pourtant, même si la dette publique s'est fortement gonflée dans la zone euro, elle reste inférieure à celle des États-Unis ou du Japon. En 2009, la dette publique représente 90% du PIB aux Etats-Unis, 200% au Japon, et seulement 79% dans la zone euro.

Pourquoi les marchés ont-ils mené des attaques spéculatives contre les dettes souveraines de la zone euro, et non contre celles du Japon et des États-Unis ? D'autant que ces derniers, en pleine crise politique, ont vu la note de leur dette dégradée par l'agence Standard & Poor's. La réponse est d'abord que la Fed joue pleinement son rôle de prêteur en dernier ressort et a procédé à l'achat massif des obligations émises par le Trésor américain. Par ailleurs, la dette publique n'est détenue qu'à hauteur de 32% par des non-résidents pour les Etats-Unis, et de 8% pour le Japon.

A l'inverse, la dette publique, dans la zone euro, est largement détenue par des créanciers étrangers (70% pour la France). Mais surtout, les traités européens interdisent à la Banque centrale européenne (BCE) de prêter aux Etats. Ceux-ci sont donc obligés de se financer intégralement auprès des banques et autres investisseurs institutionnels. Certes, la BCE a assoupli son dogme en rachetant sur le marché secondaire des titres publics de pays menacés par la spéculation. Mais ces interventions n'ont pas suffi à sortir les États des griffes des marchés. La zone euro s'est ainsi placée délibérément sous leur emprise. Or ces marchés font preuve d'aveuglement et multiplient les injonctions contradictoires. Les investisseurs font pression sur les Etats pour qu'ils mettent en oeuvre des politiques d'austérité, mais ils s'inquiètent des conséquences récessives de ces politiques. Les titres publics constituent des actifs liquides et sûrs dont les institutions financières ont besoin pour placer leurs fonds propres. Mais, par leur comportement spéculatif, ces dernières transforment les titres publics en actifs toxiques.

La pérennité de la zone euro nécessite de sortir de cette logique infernale, et de libérer les Etats de l'emprise des marchés. Quatre séries de mesures permettraient d'y parvenir. La première est la monétisation de la dette publique, c'est-à-dire l'achat massif par la BCE des titres publics émis dans la zone euro, à l'instar des politiques menées par la Fed et la Banque d'Angleterre. La deuxième piste est la restructuration des dettes souveraines des pays les plus endettés, c'est-à-dire la réduction des taux d'intérêt, le rééchelonnement des dettes, et, si nécessaire, leur annulation partielle ou totale. Dans cette perspective, des comités citoyens d'audit des dettes - tels qu'ils existent déjà en Grèce et en France - ont décidé d'organiser un débat public sur le caractère illégitime d'une partie des dettes souveraines. Il faut également citer l'Islande dont les citoyens ont refusé, par deux référendums en 2010 et 2011, de rembourser une dette bancaire jugée illégitime.

Une troisième piste est le contrôle social des banques, avec la constitution d'un pôle bancaire public et coopératif européen. En effet, les banques ne peuvent plus être gouvernées par une logique purement actionnariale en faveur d'intérêts particuliers, alors qu'elles produisent la monnaie et le crédit, qui sont des biens publics. Enfin, il est impératif de "désarmer " les marchés financiers en mettant hors d'état de nuire les acteurs à l'origine de la déstabilisation des Etats. Ainsi, les agences de notation privées ne devraient plus être habilitées à noter les Etats souverains comme de simples entreprises, à partir de critères de marché inadaptés. De même, les "hedge funds", qui sont au centre des attaques spéculatives, devraient être assujettis aux mêmes règles prudentielles que les investisseurs institutionnels.

Enfin, des règles d'éthique politique devraient interdire de placer, à la tête de la BCE et des gouvernements, d'anciens chargés d'affaires de la haute finance. Le Parlement européen pourrait être chargé d'appliquer ces règles d'intérêt général.

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Commentaires 3
à écrit le 02/12/2011 à 16:14
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comment des gens qui se prétendent économistes peuvent-ils sans complexe prêcher l'endettement illimité financé par la planche à billet (car c'est bien ce que signifie la proposition de faire jouer à la BCE le rôle de prêteur en dernier ressort, sans...

à écrit le 29/11/2011 à 13:44
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Ils y sont entrés de leur plein gré, non ? Et en espérant en tirer profit. Qu'ils assument ! ou crèvent ! ... ou au moins, dégraissent !

à écrit le 29/11/2011 à 13:42
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bon article.Mais en ce début decembre 2011, il y a urgence : avant noël, le deal à mettre en place est le suivant : mobilisation définitive de la BCE sur le rachat des titres publics, contre engagement des états membres à amorcer dès début 2012 le re...

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