Entreprises et territoires : le grand retour de la géographie

 |  | 789 mots
Lecture 4 min.
Copyright Reuters
Mickaël Clément et David Ménascé sont directeurs associés du cabinet Azao.

La crise, parmi ses nombreux enseignements sur les dysfonctionnements de nos sociétés, aura souligné un enjeu majeur : l'importance du territoire (*). De très nombreux Français, et plus largement Européens, ont évoqué leur volonté de revenir à plus d'économie "réelle".

Ce "désir de réalité" porte sur les folies du capitalisme financier mais quelque chose d'aussi essentiel se fait également entendre dans cette formule : le souhait d'ancrer nos économies dans une réalité palpable, quotidienne, concrète, à mesure d'homme. En d'autres termes, dans les territoires. Une certaine conception de la mondialisation a ouvert le champ de la déterritorialisation de nos économies, accompagnée en cela par la révolution des nouvelles technologies de l'information dont on a pu penser qu'elles rendraient caduque la notion même de territoire.

Beaucoup d'entreprises multinationales ont contribué à façonner cette réalité. Aujourd'hui, il semble pourtant que toute légitimité de l'entreprise sur les questions sociales se fera par un retour de la géographie dans les prises de décision et par sa capacité à s'inscrire durablement dans la réalité d'un territoire. Le maréchal Lyautey l'avait parfaitement compris lorsqu'il disait : "donnez-moi un médecin, je vous rends trois compagnies." Il ne s'agit ni d'un retour sur un territoire mythique, ni de la promotion d'une économie définitivement enracinée sur une terre fantasmée. Mieux vaut la Corrèze que le Zambèze n'est pas l'idéal de l'économie inclusive.

Cela signifie en premier lieu contribuer au développement des territoires sur lesquels l'entreprise opère. Si les points de vue peuvent ici diverger, quant à la définition et au périmètre de cette contribution, l'expérience montre clairement que cette inscription dans le territoire ne peut faire l'impasse sur un prérequis : une relation plus ouverte et plus impliquée à la vie du territoire, et surtout un effort en matière de transparence vis-à-vis des riverains et des parties prenantes locales. Autrement dit : écoute, concertation et dialogue. Déjà, ici, le défi est de taille pour beaucoup d'entreprises, plus à l'aise pour parler process ou encore maîtrise des risques que pour affronter des perceptions et du ressenti. Le directeur d'usine accepte encore difficilement de se muer en professionnel de la relation publique et de consacrer un peu de temps, mais régulièrement, pour écouter et entendre les attentes de ses riverains, du maire de la commune ou de l'association locale de chasseurs.

Cette première marche est éliminatoire pour qui ne prend pas le temps d'analyser, avec un regard sociologique, son environnement social, ses spécificités, ses modes de fonctionnement, ses canaux d'influence et de décision. Le choix du "vivons cachés" est pourtant souvent privilégié, bien qu'il soit en règle générale générateur de rumeurs, d'interprétations, voire de fantasmes. Pour autant, cette dimension progresse et l'enjeu lié à l'intégration locale est passé d'un simple enjeu de communication et d'image (important mais non prioritaire) à un enjeu opérationnel (autant dire vital). Dès lors, le même directeur d'usine perçoit qu'une structuration cohérente et professionnelle de son engagement local devient clé pour la pérennité de son activité.

La contribution au développement des territoires pose ensuite la question du moyen. Là encore, difficile d'éviter certains effets pervers et de lourdes frustrations si les populations concernées ne sont pas consultées au préalable. Car une volonté d'engagement pour le territoire, pour se matérialiser, doit répondre aux difficiles questions : "comment s'engager ? Pour qui ? Et pourquoi ?". Dans un pays en développement, l'entreprise recevra très souvent des réponses différentes selon qu'elle interrogera sur ce point les communautés locales, l'ONG internationale travaillant dans la zone ou l'Etat central. La contribution au développement est malgré tout souvent reconnue comme telle lorsque l'entreprise prend des initiatives en matière d'emploi et de formation, favorise et accompagne la croissance de ses fournisseurs et partenaires locaux, participe à la vie citoyenne et inscrit sa présence dans le temps.

Les mots disent des choses que nous avons oubliées d'eux, dit le poète René Char. Et il est urgent de se souvenir que la "géographi " était pour les Grecs, qui en inventèrent le concept, à la source de la science de la décision. Le territoire comme nouvel espace de décision ? La question qui se pose surtout aujourd'hui est celle de la capacité des territoires - ceux qui y vivent, ceux qui les administrent - et des entreprises, à s'entendre pour faire valoir leur intérêt commun.

(*) Ce sera l'enjeu du colloque "Entreprise et Territoire", organisé ce lundi par Azao et l'Institut de l'entreprise.

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 12/12/2011 à 10:12 :
quelles folies du capitalisme financier ? quand les Etats exigent que les banques achètent des dettes souveraines et que les mêmes Etats sont incapables de rembourser.
N'oubliez pas que c'est Clinton qui a exigé que les banques américaines financent des maisons même pour ceux qui ne pouvaient pas rembourser !! les banquiers ont mis en garde, mais Clinton les a menacé de nationalisation !!!
les banquiers ont dû inventer et faire des folies sur demandes des politiques dont la seule occupation est de créer de la dette que Nous devons ensuite rembourser !
Il va peut-être falloir trouver une autre solution si nous voulons survivre !!

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :