"Demain, une europe morcelée ? "

Après des décennies d'avancée de l'intégration européenne, les forces divergentes actuellement à l'œuvre pourraient-elles conduire à un morcellement de l'Europe ? Jusqu'à une désintégration des états qui ferait de l'Europe un puzzle comparable aux principautés germaniques du XVIIe siècle ?
Harold James
Harold James (Crédits : @ Project Syndicate)

Alors qu'un nouveau sommet n'a apporté aucun résultat, les dirigeants européens seraient bien inspirés d'imaginer à quoi ressemblera leur continent - et le monde - s'ils ne parviennent pas à trouver une solution efficace à la crise financière et économique de l'Europe. Qu'est-ce qui arriverait en cas de désintégration de la zone euro et de celle alors quasi inévitable de l'Union européenne ?
Le meilleur endroit pour envisager cette question n'est pas Bruxelles, mais Tiraspol, la capitale de l'entité autoproclamée indépendante de République moldave de Transnistrie. C'est en 1991, après la dissolution de l'Union soviétique (presque 300 millions d'habitants) que ce confetti d'un demi-million d'habitants a déclaré son indépendance de la Moldavie (quatre millions d'habitants) qui elle-même s'était détachée de l'Ukraine (50 millions d'habitants) en 1940.La Transnistrie est dotée d'un gouvernement, d'un parlement, d'une armée, d'une Constitution, d'un drapeau et d'un hymne national d'un lyrisme de style soviétique et bien entendu de sa propre monnaie, de manière à disposer de tous les éléments constitutifs d'une nation. Cette entité est l'équivalent politique du phénomène physique de fragmentation. Quand elle est soumise à des tensions, une surface importante se fragmente en morceaux de grande taille qui à leur tour se fragmentent en morceaux de plus en plus petits.

Pourquoi donner notre argent à des gens dans des régions très différentes ?

Des six grands pays de l'UE, seule la France dispose d'un système politique centralisé bien défini. Le centralisme polonais s'en rapproche, mais de fortes différences régionales persistent - un héritage des trois grands systèmes impériaux très différents que la Pologne a connus au XIXe siècle.
L'Italie et l'Allemagne sont constituées d'unités politiques de taille moyenne ou petite datant du XIXe siècle, chacune avec sa personnalité marquée. Le Royaume-Uni paraît plus ancien et plus stable mais, aujourd'hui, l'Écosse est contrôlée par un parti politique qui veut abroger l'Acte d'union de 1707 et organiser en 2014 un référendum sur l'indépendance. Après la dictature de Franco, l'Espagne s'est stabilisée en accordant l'autonomie à ses régions, qui tendent à se comporter comme des États indépendants.
Hier, dans un monde fragmenté, la logique d'intégration dépendait de régions mécontentes du redécoupage politique, faisant appel à de nouveaux alliés de plus grande taille. Dans le sud de l'Allemagne, les habitants de Franconie n'appréciaient pas le fait que les guerres napoléoniennes les soumettent au régime bavarois ; ils considéraient le nationalisme allemand comme un moyen d'utiliser la Prusse et Berlin pour contrebalancer l'hégémonie de Munich. Mais une fois l'Allemagne réunifiée, les Bavarois furent mécontents et pensèrent à une Europe unie pour faire contrepoids à l'État allemand. La Bavière s'est mise à utiliser la Communauté européenne au profit de son propre système politique.
L'intégration était animée de son propre mouvement historique, les forces antagonistes étaient toujours susceptibles de se réveiller. L'hostilité à la construction européenne tient à la méfiance à l'égard d'une union de transfert susceptible de conduire à une redistribution des richesses. Pourquoi donner notre argent à des gens dans des régions très différentes ? Quelle sorte d'exigence ces étrangers ont-ils ?

De la crise existentielle à la fragmentation politique

Les transferts au profit du sud de l'Europe rappellent aux Allemands la réunification de leur pays après l'effondrement de l'Allemagne de l'Est en 1989-1990. Les transferts ont été massifs et les ressources nationales consacrées à de gigantesques projets d'infrastructure. Cela n'a pas suffi à arrêter l'hémorragie des talents des Länder de l'Est, car beaucoup de gens parmi les plus capables et les plus entreprenants partaient - ce qui a lourdement pesé sur la solidarité nationale.
La question des transferts au sein d'un grand ensemble politique est au c?ur du fédéralisme. Les premières années des États-Unis furent dominées par un débat passionné sur la solidarité. En 1790, lorsque Alexander Hamilton voulait que le nouveau gouvernement fédéral assume les dettes des États après la guerre de Sécession, il a rencontré une forte opposition. La seule manière d'assurer la pérennité d'un tel ordre politique, écrivait James Madison dans The Federalist Papers, est de veiller à ce que le pouvoir de l'État fédéral soit limité.
L'Europe fait face aujourd'hui à une situation analogue. Elle est embourbée dans la crise existentielle la plus grave depuis 1945. Or, les systèmes politiques complexes réagissent généralement de manière brouillonne aux crises, ce qui est éminemment destructif.
Si le centre politique de l'Europe est perçu comme arrogant et agissant arbitrairement, son autorité va être rejetée. L'adoption d'un nouveau traité peut sembler un processus complexe, mal adapté à la gestion d'une crise financière moderne en évolution rapide, mais c'est le seul moyen de conférer une légitimité voulue aux institutions nécessaires pour résoudre la crise - notamment en donnant l'assurance que les transferts de richesse ne se prolongeront pas.

Un retour en arrière pourrait nous ramener au milieu du XVIIIe siècle

Si le processus d'intégration européenne s'inverse, on ne verra pas apparaître un ensemble d'États-nations heureux et prospères, à l'image de ce qui s'est passé dans les années 1950 et 1960. Les Allemands du Sud se demanderont s'ils ne transfèrent pas une trop grande partie de leur richesse au profit de la vieille ceinture industrielle du Nord et les Italiens du Nord qui soutiennent la Ligue du Nord antieuropéenne voudront échapper à l'autorité de Rome et du Sud pour former ce qu'ils appellent « l'État indépendant de Padanie ».Un retour en arrière ne ramènerait pas simplement l'Europe au milieu du XXe siècle. Pourraient réapparaître de petits États analogues à ceux du milieu du XIXe siècle, sans transfert budgétaire, si ce n'est au sein d'une zone limitée. Mais la dynamique pourrait aller au-delà : au milieu du XVIIIe siècle, les territoires germaniques comportaient quelque 350 entités politiques indépendantes, et plus de 3 000 avant le milieu du XVIIe siècle. Le danger existe pour L'Europe, observons la Transnistrie.

Texte traduit de l'anglais par Patrice Horovitz. © Project Syndicate 1995-2012

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Harold James est professeur d'Histoire et d'affaires internationales à l'université princeton, professeur d'Histoire à l'Institut universitaire européen de Florence.

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Commentaire 1
à écrit le 17/08/2012 à 5:25
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J'ai toujours pensé qu'une europe des états n'était pas tenable, et que seule une europe des régions( fédération de régions) pouvait tenir dans la durée, et déplacer la démocratie au niveau régional car cela est illusoire au niveau européen( déjà que...

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