Les banques centrales en porte-à-faux

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Qu'attend-on, au juste, des Fed et autres BCE, investies de responsabilités de plus en plus lourdes alors que la réforme de la régulation financière piétine ?

Il y a dans l'air comme l'attente d'un miracle : le temps, l'allié de toujours de ceux qui diffèrent les décisions, va-t-il, grâce aux banques centrales, permettre à des stratégies de désendettement qui ne fonctionnent pas de donner des résultats ? Les réunions de la Fed, de la Banque d'Angleterre, du Japon et de la Banque centrale européenne (BCE) suscitent tour à tour de grandes expectatives, bien que leurs dirigeants s'évertuent à expliquer ne pas pouvoir tout régler et qu'une part du travail revient aux gouvernements. Il n'empêche : en Europe, les banques centrales semblent seules susceptibles d'enrayer la désagrégation de la zone euro, les gouvernements n'y parvenant pas.

Nous sommes entrés dans l'ère du capitalisme assisté

Mais qu'attend-on d'elles, dont la mission est de garantir la stabilité monétaire ? Sa révision s'imposerait, mais pas touche à la doctrine ! Mieux vaut, comme l'a fait Jean-Claude Trichet, exciper des perturbations du mécanisme de la transmission monétaire pour justifier des « mesures non orthodoxes » (aussi qualifiées de « non conventionnelles »), dont il s'est dépêché d'expliquer qu'elles étaient « la continuation de la politique orthodoxe par d'autres moyens ». Mais ces mesures d'« assouplissement quantitatif » - des achats d'actifs - sont au fil du temps devenues monnaie courante, si l'on peut dire, et l'interruption de ces programmes est une question qui n'est même plus abordée. On est, par voie de conséquence, entré dans l'ère du capitalisme assisté.

La BCE s'est finalement décidée à rejoindre ses cons?urs pour pratiquer une politique de quasi-création monétaire. Disposant désormais de deux programmes illimités destinés aux banques et aux États en difficulté - intitulés LTRO (Long-Term Refinancing Operation) et OMT (Outright Monetary Transaction) -, elle est en mesure de se substituer aux marchés sur une longue période et de permettre ainsi de gagner du temps si tout se passe bien. Les autres banques centrales ne sont pas en reste de créativité, ni la Fed avec son opération Twist d'échanges de titres de la dette américaine, ni la Banque d'Angleterre avec son programme de prêts aux banques sous condition de distribution de crédits.

Revers de la médaille, les banques centrales sont devenues des quasi-« bad banks » accueillant de plus en plus les actifs douteux des banques sans avoir le recours d'un échelon leur permettant à leur tour de s'en délester. Jusqu'où pourront-elles ainsi aller sans avoir besoin de se recapitaliser ? Cette question est de plus en plus fréquemment soulevée.

Enfin, elles prennent en charge de nouvelles attributions de surveillance et de régulation des banques, alors que la réforme de la régulation financière piétine avec constance et que la complexité de ses mesures phares - telle la réglementation de Bâle III - laisse perplexe quant à leur application. À Jackson Hole, le rendez-vous annuel des banques centrales, Andy Haldane (l'un des directeurs de la Banque d'Angleterre) a tout simplement proposé de tirer un trait dessus et d'adopter des règles n'impliquant pas de pondérer la valeur des actifs selon leur risque, faisant remarquer combien cette pondération était problématique. Pour le coup un propos hétérodoxe qui montre que l'on est loin du compte...Investies de responsabilités plus que de propos et objet de trop fortes attentes, les banques centrales ne sont-elles pas entraînées dans une voie sans issue par cette profonde crise de solvabilité qu'elles n'ont pas les moyens de régler ?

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François Leclerc, ancien conseiller au développement de l'Agence France-Presse, il tient la chronique de « L'actualité de la crise » sur le blog de Paul Jorion. Il est l'auteur de Chroniques de la grande perdition (éditions Osez la République Sociale !, 2012, 168 p., 8,50 euros).

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Commentaires
a écrit le 21/09/2012 à 13:46 :
J'adore l'élégant mouvement de retournement laissant accroire que ce sont les autres (les états, les peuples...) qui ont chargé ces pauvres banques centrales de nouvelles responsabilités qu'elles ne voudraient pas au fond. Rien n'est plus faux: ce sont ces entités qui ont modifié à coup de faits accomplis, menaces et autres effets de manche l'enveloppe de leur champ d'action légitime. Au point que certains aux US par exemple en viennent à se demander si la FED n'est pas devenue la 4ème branche du gouvernement.
Voir par exemple ce qu'en dit Jim Grant: http://www.zerohedge.com/news/jim-grant-we-are-now-all-labrats-bernanke-and-fourth-branch-government
Réponse de le 21/09/2012 à 14:19 :
Savoir qui prend le pouvoir sur qui, qui corrompt qui, dans le système nécessairement corrupteur des monnaies monopoles ne présente pas un grand intérêt. Il faut réfléchir hors de ce cadre qui paraît faussement immuable et envisager sérieusement la fin des monopoles monétaires, donc se demander comment organiser la concurrence monétaire.
a écrit le 21/09/2012 à 9:30 :
Comme d'habitude, des idées fausses, farfelues ou mensongères (qui sait ?) nécessitent d'être corrigées. 1/ "Les banques centrales semblent seules susceptibles d'enrayer la désagrégation de la zone euro, les gouvernements n'y parvenant pas." Non, parce qu'ils ne s'intéressent qu'à leur survie politique, les gouvernements socialoïdes ne veulent pas assumer leur crise et attendent d'avoir le dos au mur pour se réformer, ce qui est complètement différent de "ne pas pouvoir". 2/ "L'ère du capitalisme assisté". Non, évidemment. Les entrepreneurs, investisseurs et salariés qui sont le capitalisme ne demandent pas autre chose que d'être libérés de la tutelle pesante, violente, imbécile et nuisible des gouvernements socialoïdes. Le capitalisme, partout où la concurrence est libérée, partout où l'Etat de droit est respecté, partout où l'individu est responsabilisé, se porte comme un charme. 3/ "Jusqu'où les banques centrales pourront-elles ainsi aller sans avoir besoin de se recapitaliser ?" Non, croire que les banques centrales auraient besoin du moindre centime de capital est la preuve d'une totale incompréhension du processus de création monétaire et du rôle d'une banque centrale. 4/ "Des stratégies de désendettement qui ne fonctionnent pas". Quelle illumination ! La seule stratégie qui fonctionne est l'abandon pur et simple des Etats socialoïdes mais on ne voit nulle part les dépenses publiques reculer massivement. Les stratégies de désendettement fondées sur des hausses d'impôts ne peuvent pas fonctionner. Même si c'est contre-intuitif pour les faux économistes qui ne s'intéressent qu'à ce qui se voit mais négligent ce qui ne se voit pas, le désendettement public passera obligatoirement par la baisse des impôts. C'est en accélérant le processus d'abandon des Etats socialoïdes que les populations retrouveront rapidement la liberté et la prospérité.
Réponse de le 21/09/2012 à 11:51 :
le terme "socialoïde" est rigolo, mais le scander ne génère pas une réflexion... quand vous dîtes "le capitalisme, partout où la concurrence est libérée, partout où l'Etat de droit est respecté, partout où l'individu est responsabilisé, se porte comme un charme.", c'est bien joli, mais c'est du bla-bla théorique.... Je n'ai jamais trop compris ce que capitalisme voulait dire, si ce n'est qu'il n'y a pas de projet économique sans mise de capital. Si vous êtes observateur, vous verrez des quasi monopôles se former spontanément partout, mais je vous laisse les chercher.
Réponse de le 21/09/2012 à 12:18 :
Les monopoles ou les cartels n'existent qu'avec l'accord des Etats qui favorisent outrageusement leurs "champions nationaux". Les monopoles caractérisent le socialisme de connivence aujourd'hui en crise et ne sont que des excroissances de la sphère publique obèse. Aucun monopole ne tient dans un marché libre et concurrentiel : si jamais un monopole émerge temporairement, c'est qu'il apporte un bénéfice réel aux consommateurs qui le choisissent en masse. Puisque vous prétendez que les exemples se multiplient, essayez donc de donner le moindre exemple d'un monopole qui se maintienne longtemps sans aucun soutien d'un Etat, sans l'artifice de quelques réglementations anti-concurrentielles opportunes.
Réponse de le 21/09/2012 à 12:52 :
@ @Tahi: Je suis tres largement d'accord avec vous et en particulier avec les propos ci-dessus dans "Les guignols de l'economie" (c'est vous qui en etes l'auteur je presume), et si vous me lisez de temps a autres sur ce site, vous savez que je suis convaincu des bienfaits du liberalisme et du capitalisme. Je souhaiterais cependant nuancer un ou deux points, et avoir votre opinion la-dessus. N'y-a-t-il pas certains secteurs dans lequel une structure de monopole naturelle emerge ineluctablement, et dans lesquels la presence de l'Etat est indispensable? Prenons par exemple le metro parisien. Laissez un control total a une entreprise privee, si elle decide d'augmenter drastiquement ses tarifs, quel est l'espoir de voir emerger un concurrent presentant un service equivalent a meilleur prix? Ou encore la societe d'exploitation du reseau electrique en France. Je pense a des arguments tres classiques, mais quelle societe privee irait installer des lignes electriques (monnayant un cout potentiellement enorme) dans le massif central? La rentabilite n'est pas atteignable dans ce cas. Pourtant, sans de telles infrastructures, aucun espoir que la region se developpe un jour (est-ce ce qui est souhaitable?). Imaginerait-on une entreprise privee organiser des missions spatiales sur Mars (aucun interet/espoir de rendement a court/moyen terme...)? On pourrait alors avancer que ses missions representent un cout faramineux et n'apportent finalement pas grand chose, mais ne risquerions-nous pas de passer a cote de potentielles immenses decouvertes a l'avenir (et generatrice de retombees economiques significatives)? L'Etat sera toujours bien moins performant qu'un acteur prive, c'est certain (car mauvais gestionnaire, pas de concurrence l'obligeant a innover mieux et plus vite que ses concurrents pour conserver ses parts de marche, etc...), mais n'y-a-t-il pas des cas ou il est le seul a pouvoir entreprendre, compte tenu des sommes mises en jeu et de la grande incertitude (tout en s'epaulant d'acteurs prives dans ce projet, mais qui refuseraient de prendre le risque et le leadership sans les garanties qu'il apporte)?
Réponse de le 21/09/2012 à 13:07 :
Je parlais de quasi monopôle, pas d'un monopôle légalisé comme EDF par exemple. Le mouvement des concentrations d'entreprises est considérable et visible partout. Quand on est 3 ou 4 sur un marché, il n'y a plus besoin de se réunir pour s'entendre sur les prix, il suffit de s'observer! Prenez des constructeurs d'avions comme Boeing et Airbus, il y a concurrence, mais bon, à quel point? Certes, qu'il y ait des connivences douteuses entre la sphère publique et la sphère des entreprises est trop souvent évident...
Réponse de le 21/09/2012 à 13:24 :
Ces exemples de Tyler sont en effet instructifs. Je précis que je ne cherchais pas à défendre une économie dirigée par l'Etat, mais à contester un credo qui me semble théorique. Si je prends la formule : "le capitalisme, partout où la concurrence est libérée, partout où l'Etat de droit est respecté, partout où l'individu est responsabilisé, se porte comme un charme." C'est pour moi une image du 19ème siècle, issue de milieux relativement détachés de la sphère publique et qui avaient souvent une éducation religieuse. Aujourd'hui cette image ne conduit plus à quelque chose de concret, et surtout, on ne peut pas lui refaire une jeunesse! Cette conception à des angles morts dans tous les sens : des tas de problèmes sont masqués et donc non assumés! Je suis un partisan convaincu de la responsabilité individuelle, mais cette responsabilité individuelle n'est pas suffisante. La responsabilité étatique encore moins. L'économie doit mener à une forme de responsabilité collective qui n'a absolument rien à voir avec les deux précédentes. Cette forme de responsabilité, une forme de sens moral en quelque sens, reste à développer.
Réponse de le 21/09/2012 à 13:45 :
Boeing et Airbus : deux grands subventionnés jusqu'à la gueule, des quasi-fonctionnaires symboliques de l'interventionnisme étatique absurde... Ces deux là sont exemplaires de l'affrontement néo-mercantilisme vain et destructeur entre Etats obèses modernes, hors de tout contrôle, ce qui n'a rien à voir avec un marché libre et concurrentiel. Et ne parlons pas de leur "concurrent" chinois... Vous avez raison de vous interroger sur la concurrence avec ces exemples car il ne s'agit pas réellement de concurrence, mais d'une imitation ratée du marché libre et concurrentiel. L'affrontement vain entre les Etats à travers leurs entreprises publiques ou quasi publiques n'est pas le marché libre, c'est l'anarchie liberticide au bénéfice des puissants aux dépens des populations.
Réponse de le 21/09/2012 à 14:08 :
Vous avez raison d'aborder la question des monopoles que certains qualifient de "naturels", par exemple les réseaux à l'échelle d'un territoire. On peut tout à fait concevoir que ces réseaux relèvent de la sphère publique, à condition que ce qui y transite reste privé. Ainsi l'exemple des routes (des routes publiques mais des véhicules privés), des télécoms (des fils ou des antennes publiques mais des services de communication privés), de l'électricité (des fils publics mais des fournisseurs privés), des chemins de fer (des voies publiques mais des trains ou des wagons privés). Dans ces quatre exemples, l'Etat a toute sa place pour organiser la concurrence la plus vive possible selon les contraintes techniques, sous réserve qu'il réduise son intervention dès que le progrès technique le permet. Ceci dit, dans certains cas, la privatisation de monopoles "naturels" est possible (voir blog.turgot.org pour plus d'information sur le sujet). Enfin, y-a-t-il des cas où l'Etat est le seul a pouvoir entreprendre ? Le seul cas où l'Etat est le seul à pouvoir entreprendre est celui où il étouffe volontairement toute initiative individuelle.

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