L'intelligence économique doit entrer au gouvernement

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Ancien élève de l'ENA (promo Diderot 86) et conseiller d'Etat honoraire, Alexandre Medvedowsky préside ESL&Network France, société experte dans l'accompagnement stratégique et les affaires publiques. Il a également enseigné en tant que professeur associé à l'Université de Droit d'Aix-en-Provence et comme maître de conférence au sein du MBA de l'IEP Paris.

Comment sélectionner les filières stratégiques pour lesquelles l'Etat entend mobiliser le FSI ? Comment et où se préparent les grands appels d'offres internationaux pour la construction de grandes infrastructures ou encore de centrales nucléaires ? Où se décide la stratégie à l'exportation de notre filière nucléaire ? Qui peut aider les entreprises françaises à se prémunir contre les risques de pillage technologique et d'espionnage industriel ?

De quelle manière, encore, et avec quels moyens l'Etat réfléchit-il en amont à l'élaboration des normes (santé, technologie, finance...) que construisent les grandes institutions internationales avant de les imposer à nos activités économiques?

Comment l'Etat apprécie-t-il le risque que son influence sur le continent africain recule face aux avancées de la Chine et des Etats-Unis? Où évalue-t-on les risques pays en Libye, Tunisie, Égypte, Irak pour ne prendre que quelques exemples de pays où les entreprises françaises cherchent à se développer ?

A poser ces questions aux responsables des plus hautes autorités administratives françaises, comme je le fais actuellement à l'occasion de mes entretiens, mes interlocuteurs hésitent entre plusieurs attitudes. La première est empreinte d'interrogation voire d'inquiétude. On ne répond pas parce que l'on ne sait pas.

La seconde attitude est parcellaire parce que parcellisée. Élaboration des normes? Mais une mission vient d'être confiée à une excellente professionnelle (c'est vrai d'ailleurs Claude REVEL). Définir une stratégie nucléaire à l'export? Il y a un conseil de politique nucléaire qui se tient de temps en temps à l'Elysée. Sans pour autant juger utile d'y associer les entreprises industrielles du secteur. Le risque pays? Nous pouvons compter sur la Coface et l'ADIT. Les grands appels d'offres internationaux? On y pense. L'espionnage industriel? La délégation interministérielle placée à Bercy ....

J'explique alors aux membres de cabinets et à leurs ministres que notre pays ne peut pas se permettre des réponses aussi floues et parcellaires sur des sujets aussi importants. Que l'intelligence économique de l'Etat, c'est-à-dire sa capacité à savoir, échanger, comprendre, peser, gagner, empêcher, se défendre et défendre, anticiper pour mieux préparer l'avenir rendent indispensable le regroupement de techniques, de moyens et de savoir dans un lieu unique.

Le défi est à la hauteur des enjeux. Il revient d'abord à expliquer à ceux qui jettent un regard suspicieux sur ce métier qu'on ne peut pas résumer l'intelligence économique ou stratégique de l'Etat à des techniques de renseignement, bien sûr nécessaires, mais qui ne constituent qu'une part mineure des réponses.

Le défi consiste ensuite à affirmer haut et fort que traiter du sujet, c'est s'inscrire dans une démarche interministérielle faite de regroupements, de rationalisation, de collaboration, d'échanges. En aucun cas, cette démarche ne doit se traduire par la création d'une nouvelle strate de compétence et de pouvoir, en aucun cas elle ne doit aboutir à lancer de nouveaux "machins". L'heure est à la simplification des structures. C'est auprès du chef du gouvernement que cette cellule d'intelligence économique doit être directement placée, pas dans une obscure délégation raccrochée aux services de Bercy.

Une fois ces préventions levées, une fois les sceptiques convaincus, il sera temps de donner un contenu à la structure ainsi définie.

Oui, l'Etat a un impérieux besoin d'intelligence économique. Le monde est de plus en plus complexe. Les échanges et la compétition internationale sont de plus en plus sauvages. La batailles des normes, les conflits géostratégiques, la maîtrise des ressources naturelles, l'offensive des économies émergentes, la protection et le rayonnement de nos savoir-faire, la connaissance des bonnes pratiques, de celles de nos principaux concurrents, la maîtrise des réseaux d'influence partout dans le monde et en particulier dans les grandes organisations internationales sont des enjeux majeurs.

Oui, il faut auprès du Premier Ministre, chef du gouvernement, un haut conseil à l'intelligence stratégique (une délégation interministérielle ...le nom importe finalement beaucoup moins que son rôle).

Oui, il faut que ce haut conseil englobe, regroupe et coordonne l'ensemble des comités de réflexion et d'élaboration stratégique de l'Etat qui se sont empilés ces dernières années.

Oui, il faut confier à cet organisme léger la mission de coordonner les différents services de renseignements publics existants. Pour qu'ils échangent mieux sur les grands sujets stratégiques mettant en jeux les intérêts de notre pays et les risques économiques qu'il encourt.

Oui, il faut que ce haut conseil multiplie les échanges avec le monde de l'entreprise. Car nos entreprises ont besoin d'une intelligence de l'Etat pour affronter le monde. Mais aussi, parce que la stratégie publique a besoin d'être nourrie par l'expérience des entreprises confrontées aux contraintes d'une économie mondialisée.

Nous sommes nombreux en France à pratiquer le métier de l'intelligence économique et du conseil stratégique. Je sais, pour en parler souvent, que beaucoup partagent mon point de vue et s'inquiètent du peu d'écoute et de compréhension, au sein de la sphère publique, sur ces enjeux majeurs.

Écoutez nous ! Recevez nous ! Dialoguons ! Echangeons !

Le temps presse. Ce n'est pas d'un énième rapport administratif dont nous avons besoin. C'est d'une analyse stratégique de fond, d'un souffle, d'une ambition publique pour permettre à notre pays de garder son rôle et sa place mais mieux encore de repartir de l'avant.

(*) ENA (promo Diderot 86) et Conseiller d'Etat honoraire. Chef d'entreprise et homme politique français.Alexandre Medvedowsky est le Président d'ESL&Network France, société experte dans l'accompagnement stratégique et les affaires publiques. Alexandre s'exprime en particulier sur les questions économiques, de stratégie et d'intelligence économique. Il a en particulier enseigné en tant que professeur associé à l'Université de Droit d'Aix-en-Provence et comme maître de conférence au sein du MBA de l'IEP Paris.

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a écrit le 21/06/2013 à 11:55 :
Intelligence économique ou intelligence artificielle...
a l'heure du tout numérique, c'est impressionnant comme il est compliqué d'obtenir la BONNE information pour une entreprise, l'info stratégique, utile, pertinente !
Le problème... c'est à qui s'adresser pour l'avoir? et formuler aussi son besoin.
"il faudrait" (toujours ce conditionnel), il faudrait donc, UN organisme, qui regroupe et réuni tous ce que les autres organismes produisent comme info, quelque chose de cohérent et clair.
La démarche et "l'art" de l'intelligence économique est jeune, mais justement, encore modulable et non pas bloqué dans un moule dont elle ne pourrait pas sortir pour se développer.
Alors ALLONS Y, travaillons ensemble ! Soyons intélligents
a écrit le 21/10/2012 à 22:16 :
Si seulement ce gouvernement borné vous entend monsieur. En espérant qu'ils ne braderont pas tous les assets que notre pays a su bâtir...
a écrit le 21/10/2012 à 13:50 :
Moi j'aimerai tout d'abord qu'on m'explique pourquoi des politiques, des types qui connaissent ou sont censé connaitre le droit constitutionnel, le droit public et qui terminent pour la plupart avocat ou parlementaire peuvent etre ministre de la culture, ministre de l'economie, de l'industrie ou de la défense à la place de vraies personnes qualifiées et compétentes dans leur domaine? Un général, ministre de la défense ? jamais ! Un économiste ministre des finances? jamais. Un conservateur, ministre de la culture? jamais.
Alors c'est normal qu'en ayant des politiques comme ministres, vice-ministre ou conseillers qui s'occupent avant-tout de leur parti, de leur électorat et puis de leur fonctions ne peuvent avoir en plus des visions élargies sur l'avenir des professions qu'ils supervisent. Ils en ont ni le temps ni l'envie. Trop débordé pour enregistrer les dossiers qu'ils ne connaissent pas, il ne faut pas leur demander en plus d'innover
Réponse de le 21/10/2012 à 22:58 :
Tout à fait d'accord. La politique l'emporte trop sur la compétence, des visées à courtes vues et électoralistes. il faut redonner sa place au temps long. Comme si les Chinois ou les Indiens ne raisonnaient pas sur la longue durée et une vraie vision stratégique pour asseoir leur puissance.

Prenons un eu exemple sur ces pays, plutôt que de les regarder de haut avec une arrogance passéiste.
a écrit le 21/10/2012 à 10:48 :
TOUS nos politiques ont surtout l'intelligence de leurs réelection, de la préservation de leurs acquis royaux, et leurs actes ne sont que calculs électoraux...
a écrit le 21/10/2012 à 9:16 :
Ce Monsieur est dabns cette armada françiase qui se nomme expert et dont notre pays souffre. Nous avons un spécimen rare M. Mins le roi du conseil et d'ailleurs pour montrer le peu de valeur à leur évaluation il se nomme ESSAYISTE cette dire je j'ssai si sa marche tant mieux sinon je passe à autre chose. Concernant notre énarque bon teint le pédigré en fin d'article est significatif: société experte dans l'accompagnement stratégique et les affaires publiques. Voilà un Sieur quui va apparter les couloirs politiques pour vendre fort cher certainement son conseil qui ne cahgera rien à l'économie de notre pays. La France est ce pays où nos artistes sortis du m^me moule depuis 40 ans nous abreuvent de conseils en tout genre qui a pour résultat un défict qui avoisine le seuil des 100 pour cent, un chômage qui dépasse les 10 pour cent, une administration qui n'est plus en phase avec la réalité économqiue et une bande d'énarque incompétent mais planqué qui continue à tuer ce pays. Ce monsieur comme tous ses clônes n'est pas crédible mais il a un avantage, pour lui pas pour la France, être passé par l'ENA une carte de visite qui bride l'innovation , la croissance de ce pays, l'intelligence économique.
Réponse de le 22/10/2012 à 23:45 :
Cher monsieur, cela fait douze ans que j'ai quitté l'administration et que je suis devenu chef d'entreprise. J'ai démissionné définitivement de l'administration pour le consacrer à mon nouveau métier . Donc je ne me reconnais pas dans la vision que vous donnez . En plus je crois que vous n'avez pas compris grand chose à ce qu'est l'intelligence économique ....Dommage !
a écrit le 21/10/2012 à 0:30 :
Ca me fait penser a mon sketch l'etudiant : "C'est un mec qui nous vendait de l'intelligence, et il avait pas un échantillon sur lui."
a écrit le 20/10/2012 à 8:39 :
Il est d'autant plus dommage que l'Etat ne soit pas plus stratége, qu'il y a une convergence stratégique au-delà des clivages politiques. En effet, de gauche ou de droite nos gouvernements partagent des valeurs communes sur les grands enjeux: nucléaire, défense, préservation de nos grandes entreprises...
Pourquoi ne pas mieux s'organiser dans ce cas?
Réponse de le 20/10/2012 à 12:01 :
C'est effectivement ce que je propose. Il faut une volonté politique et surtout surmonter les querelles de chapelles de chaque administration qui peine à partager , à mettre en commun.

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