Pour une transition vers une vraie politique énergétique

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Le débat sur la transition énergétique qui va s'ouvrir peut être la meilleure ou la pire de choses. Le pire s'il prolonge l'absence de politique énergétique qui caractérise la France depuis quinze ans. Le meilleur s'il retrouve l'inspiration des Trente Glorieuses. Une tribune de Christophe Barthélémy, avocat et enseignant à l'Université Paris I - Panthéon-Sorbonne.

Les gouvernants des années 1950, 60 et 70 ont en effet doté la France du système électrique et gazier sans doute le plus performant d'Europe : grands barrages, parc nucléaire standardisé, diversité des sources d'importation de gaz après la perte de l'Algérie et l'épuisement de Lacq, réseaux de transport, maillage fin du territoire, tarification au coût marginal de long terme (qui interdisait le transfert de charges sur les générations suivantes), péréquation tarifaire. Les gouvernements analysaient posément les diverses options, puis décidaient. Gouverner, c'était choisir, ces choix engageaient des masses financières considérables et les gouvernements successifs s'y tenaient, optimisant l'utilisation de l'argent public. Le fil directeur de cette politique énergétique était l'indépendance nationale ; s'y sont adjoints l'aménagement du territoire et l'égalité devant le service public.

Une absence de projet collectif, droite et gauche confondues

Au contraire, depuis les années 90, comme en de nombreux domaines et au prétexte de l'existence d'une coordination communautaire, nous avons renoncé à toute vision énergétique nationale de long terme. La planification est indicative (sauf quand les directives européennes imposent l'inverse), la loi de programme de 2005 est restée déclaratoire, aucun choix structurant n'a été effectué. Au rythme d'une loi par an, nous avons surtout freiné le développement de la concurrence et entravé la fixation du prix de l'électricité et du gaz par le jeu de l'offre et de la demande. Les décisions gouvernementales sur les tarifs réglementés sont de plus en plus fréquemment annulées par les juridictions, soit pour méconnaissance de la règle élémentaire de couverture des coûts de production ou d'approvisionnement, soit parce qu'elles dissimulent les transferts financiers. Les décisions erratiques sur les tarifs d'achat de l'énergie renouvelable découragent les investisseurs et anéantissent les PME et TPE qui ont cru en la constance de l'Etat : on encourage d'un côté, mais on panique de l'autre en réalisant soudain le coût de ces incitations financières pour le consommateur. Le tarif éolien est en outre contesté devant la juridiction européenne, pour n'avoir pas été préalablement notifié par la France à la Commission comme aide d'Etat. Cette situation découle de l'absence de projet collectif, Droite et Gauche confondues.

La France risque de perdre sur tous les tableaux

Si ce énième débat consiste à ménager la chèvre et le chou, à vouloir tout et son contraire (le gaz importé bon marché, et sans même regarder ce que nous avons sous nos pieds), à prendre des mesures symboliques pour satisfaire à la fois les uns et les autres (fermer Fessenheim, ouvrir Flamanville 3), à annoncer une ambition que la vérité des coûts interdit de satisfaire (les énergies intermittentes imposent des investissements en moyens de production classiques et sur les réseaux, incompatibles avec le maintien du coût actuel de l'électricité pour les ménages), à interdire plutôt qu'à encourager, à donner un peu à chaque groupe de pression, alors le débat ne servira à rien et la France perdra sur tous les tableaux : elle abandonnera son avantage sur le nucléaire et le pilotage des grands réseaux, elle ne rattrapera pas son retard sur les renouvelables, les réseaux intelligents et l'énergie distribuée, elle verra son indépendance énergétique reculer, elle progressera plus lentement que les autres en termes d'efficacité énergétique et de maîtrise de la consommation, elle dispersera en vain ses ressources financières. Tandis que nos vrais concurrents progressent très vite, nous aurons dilapidé notre héritage.

Le débat public doit cesser d'être manichéen

Inversement, si le gouvernement et le parlement tirent du débat des lignes directrices claires, une ambition industrielle cohérente et réaliste, des choix qui s'inscrivent progressivement dans l'échelle de temps de ce secteur très capitalistique (30 à 60 ans, selon les cas), cohérents avec les autres politiques publiques (urbanisme, transports, logement) et avec les moyens financiers que la nation peut y consacrer, alors l'espoir est permis. Mais décider et se tenir à des priorités de long terme suppose, outre du courage politique, un important effort de pédagogie. Pédagogie sur les coûts : coûts de modernisation des infrastructures existantes, coût respectif des diverses sources d'énergie (gaz, pétrole) et moyens de production d'électricité (nucléaire, thermique à flamme, renouvelables), coût de l'isolation des bâtiments. Pédagogie sur les réalités économiques : report du peak oil avec la hausse des prix, nécessité d'investir pour moderniser et développer, risques industriels et instruments de leur maîtrise, dépendance à l'égard de l'étranger. Pédagogie sur les risques écologiques : s'il faut faire des efforts et trouver la voie d'une gouvernance mondiale, il serait absurde que l'Europe, qui pèse 13% des émissions de gaz à effet de serre, se suicide industriellement pour donner l'exemple.

Le succès de cette pédagogie suppose également que le débat public cesse d'être manichéen. C'est infantiliser les citoyens que de ramener ces questions à la lutte du Bien contre le Mal ou d'annoncer l'Apocalypse si tel choix était effectué, telle technique employée. La sécurité absolue n'existe pas, le moyen de production d'énergie gratuit non plus ; chaque solution a ses avantages et ses inconvénients ; nul n'est de mauvaise foi. Parlons-en posément et arrêtons des choix stables, cohérents, financièrement supportables, qui soient acceptés par tous une fois votée une grande loi sur l'énergie.

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Commentaires
a écrit le 09/04/2013 à 17:33 :
Un débat serein et apaisé...qui le serait bien plus s'il commençait par une opération "transparence, réalisme et cartes sur table": commençons par provisionner entre 400 et 5 000 milliards d'euros pour s'assurer contre le risque d'accident nucléaire et après on commence le débat, en particulier sur les couts de la Transition. A l'image de nos politiciens (mal)honnetes c'est malheureusement pas près d'arriver, on est pas chez les Idiocrates Suèdois ou Allemands mais dans une Atom'cratie.
a écrit le 08/12/2012 à 8:52 :
a posté un message sur Négawatt il y a qq minutes ...
a écrit le 08/12/2012 à 8:48 :
Le seul scénario qui tient la route est celui de Négawatt;
et bien entendu, personne n'en parle, personne ne commente sa faisabilité, les difficultés qu'il pourrait poser etc ...
Il est complètement snobé, boycotté, ignoré !
Personne ne peut contester son intérêt, alors pourquoi ?
Pas assez orienté business, mon fils !
a écrit le 07/12/2012 à 22:47 :
Brillant article, enfin...enfin un peu d'intelligence...
Le sujet est trop important, trop stratégique pour le futur de notre pays et de nos enfants, tant du point de vue économique qu'environnemental qu'un vrai travail de réflexion à froid s'impose...
Notre Ministre surement très volontaire, mais avec pour seul bagage un background de leader syndicaliste étudiante, et est entourée d'un aéropage d'incompétents démagos va t 'Elle être à même de comprendre et d'appréhender les enjeux techniques et économiques...?
Notre Gouvernement, Président en tête qui essaie de contenter son aile bobo vert-gauche qui croit avoir fait une rupture conceptuelle en parlant de transition énergétique, et qui n'est même pas capable d'expliquer au 650 métallos de Florange que de toute façon l'issue est écrite et que ce site fermera car il n'est plus compétitif et qu'il vaut mieux que ce soit Mittal qui paie le démantèlement et le nettoyage du site que les impôts des français sera il capable d'arbitrer pour le bien à long terme du pays en oubliant les stupides promesses faites... ?

Sécurité d'approvisionnement, compétitivité énergétique, réduction du C02....
Est il raisonnable de ne pas explorer le gaz de schiste (et je ne dis pas exploiter) pour ne pas se doter d'une arme de négociation... ? Est il raisonnable de vouloir fermer des centrales nucléaires amorties, produisant l'énergie la plus compétitive du continent, si les conditions de sureté sont respectées ? Est il pertinent de ne pas vouloir faire payer l'énergie au juste prix, et se passer d'un signal prix efficace ? Est il sérieux de ne pas donner plus de voix au niveau de l'UE pour faire cesser les aberrations d'une organisation de marché dogmatique (Marché des EUTS, perte des CCGT...) qui n'est plus adapté aux technologies renouvelables émergentes et à la demande (et qui de toute façon ne marchent pas...) au risque de voir un rejet par les populations des effets de ces politiques ?

M. Hollande, si il y a un sujet ou vous devez être brillant pendant votre quinquennat en politique intérieure...c'est celui-ci...le futur de nos enfants, et de vos futurs petits enfants est en jeu...Nous comptons sur vous, loin de toute démagogie politicienne ou de toute posture communicationnelle....
a écrit le 07/12/2012 à 11:58 :
Le matraquage continue ! Le discours se veut raisonnable et tolérant, mais le message principal c'est : vive le gaz de schiste ! Et bientôt le sud-est prendra une allure à la Notre Dame des Landes, quel bonheur ! Des CRS et des gendarmes partout (et pourquoi pas la Légion, et ponctuellement le GIGN comme pour Bové), le bruit infernal, la pollution +++, la destruction du paysage et de toute vie, avec en plus l'eau qui s'enflamme et les nappes phréatiques foutues. Bref, un vieux rêve qui va se réaliser, c'est émouvant. Ah bon sang mais bien sûr, toute exploitation du sol s'effectue de nos jours sans trop de problèmes, et tout va aller en s'améliorant, les chercheurs le promettent, les multinationales aussi, et puis tout ça ne concernent que les pauvres imbéciles qui ne pourront pas partir ailleurs, de quoi se plaint-on ? Vive la France égalitaire et fraternelle, démocratique et résolument tournée vers l'avenir!
a écrit le 07/12/2012 à 11:08 :
"Le fil directeur de cette politique énergétique était l'indépendance nationale"

Cette indépendance nationale est une belle blague : aujourd'hui comme il y a quarante ans, nous sommes toujours aussi dépendant des hydrocarbures (pétrole et gaz). Ne pas oublier que les centrales nucléaires ne sert "qu'à" (et c'est déjà bien) produire de l'électricité.

Si le sujet vous intéresse, voir la très intéressante vidéo de Jean-Marc Jancovici interrogé au Sénat ("Commission d'enquête sur le coût réel de l'électricité"): http://videos.senat.fr/video/videos/2012/video12508.html
Réponse de le 07/12/2012 à 22:48 :
Pas sur que Jancovici soit la meilleure des références...il parle bien, utilise bien son diplôme...mais fait pas mal de raccourcis et avant tout de la pub pour son cabinet...
a écrit le 06/12/2012 à 15:52 :
merci, Christophe Barthélémy, de nous rappeler que nous avons déjà connu cela, et qu'en principe nous devrions être assez intelligents pour mettre les possibilités en perspective avec pour horizon qqchose de bien plus éloigné que les prochains sondages.
Merci aussi de nous rappeler qu'au-delà des peurs de chacun, légitimes et qui méritent d'être entendues, c'est au fond l'intention qui importe. Et qu'il conviendrait que nous la partagions tous.
Parce que sur cette page blanche fourmillent déjà idées et solutions qui, bien que partielles ou partisannes, méritent au moins d'être sues et comprises: elles répondent à des peurs que vous ne partagez pas ou à des ideaux qui ne sont pas les vôtres? et alors, qui êtes-vous pour être si sûr de vous? "ma" réalité vaut bien la vôtre.
A défaut d'être entendues et partagées pour ce qu'elles sont, des propositions, elles deviendront justement des idéologies-refuges à l'aune desquelles chacun se permettra de juger l'action de l'autre.
Si notre intention est de nourrir les peurs pour pouvoir juger l'autre, toujours et toujours, alors je serai déçue.
Si notre intention est d'apaiser les peurs en associant toutes les contributions possibles sur un chemin à long terme, alors je sera fière de toute cette intelligence. Très fière, même.
a écrit le 06/12/2012 à 12:26 :
des merveilles? une chaudière?
pourquoi pas un vélo et une dynamo!
le partage est déja fait..les USA avec Tesla;
le reste du monde avec le gaz du pétrole...
histoire de conserver un semblant d'économie..
fracture le gros cailloux sur lequel tu vis, et dit adieu a l'eau minérale et aux nappes
phréatiques...
les remarques de JP sont bonnes mais? il y manque le rêve planètaire.....
a écrit le 05/12/2012 à 20:44 :
il faut avoir une analyse réaliste des conflits d?intérêt que génère ce changement . Quelques exemples : 1) les entreprises du bâtiments continuent comme avant, à raison de 2% du parc de logement neuf produit par an avec du voile mince en béton...un exemple de resistance au changement grâce à la normalisation. Vous trouvez sur internet des dispositifs de ventilation mécanique récupérant 70% de la chaleur dans l'air extrait et qui se controlent/regulent sur la température, l'humidité, la présence . il s'agit de dispositif qui se placent individuellement dans chaque pièce sur le mur ( un peu comme un radiateur à ventouse). Fabriqué en autriche, pas homologué en france, on reste à la VMC centralisée sur le toit.Comme particulier vous pouvez l'acheter sur Internet, si vous parlez allemand ou anglais 2) il y a dix ans, sur un parking devant une mairie de banlieue, un Vice President a qui je demande devant un prius, pourquoi ils ne fabriquent pas de vehicules hybrides, les ingenieurs français ne sont pas plus betes que les japonais! reponse : nous avons 2 ennemis contre : notre pétrolier national qui n'est pas favorable à une diminution de 30% de la consommation, et Bercy qui ne veut pas voir réduire le volume de TIPP. Après ça étonnez vous du retard pris par l?industrie automobile française. pour un véhicule hybride rechargeable qui permet de rouler en zone urbaine sans carburant, voyez chez Toyota 3) l'electricté . nous sommes prisonniers d'une monoindustrie du nucléaire. L'EPR va joyeusement vers les 10 milliards d'euros.Et on continue. Sans dire à nos chers francais que tout ça va se terminer par une augmentation moyenne de 50% du prix du KWH, mais grâce au compteur intelligent type Linky ça pourra aller jusque plus de 100% d?augmentation au moment ou vous rentrez chez vous jusqu?à la fin de votre film. Et pendant ce temps l'electricien continue avec son plan stratégique qui prévoit la même croissance du volume de consommation 4) le gaz : présentation a gazier d'un projet d'eco quartier en IDF , orientation bioclimatique , méthanisation locale, mix energetique local, bâtiments BBC plus....l'idée est d etre le plus autonome possible et de ne faire appel à un gazier que pour les trous de production. donc besoin d'un réseau à taille réduite, moins d'investissement, optimisation économique globale , cout plus bas pour les habitants. réaction du gazier : ça va pas il va falloir une éternité pour rentabiliser le réseau! 5) notre conception du développement durable est celle d' un marché pour nos grands acteurs nationaux, système centralisé bien franchouillard?. Pendant ce temps, vous allez a la foire du développement durable de Francfort et vous découvrez des merveilles, un chaudière gaz a condensation avec cogeneration pour les particuliers, la ventilation citée plus haut....nous n'avons pas fini d'acheter allemand! si les auteurs de cet article veulent échanger sur ces immenses freins au changement, pour en parler
Réponse de le 08/12/2012 à 0:43 :
Tu radotes mon chère JP.

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