L'amnésie du capitalisme occidental

Pourquoi le capitalisme des pays émergents réussit-il contre son homologue occidental? Parce qu'il l'a imité en fondant son économie sur la bonne articulation entre entreprises, finance et marchés. Nous avons au contraire opté pour une conception de court-terme et une certaine forme de déresponsabilisation. C'est ce constat que dresse le financier Daniel Pinto dans son essai "Le Choc des capitalismes" (Ed. Odile Jacob), auquel il répond en proposant des solutions pour réinventer un capitalisme en Occident.
Le conglomérat indien Tata, une des entreprises les plus dynamiques au monde qui investit dans de nombreux secteurs. Symbole de cette montée en puissance des entreprises émergentes, en 2008, sa division Tata Motors avait racheté à l'américain Ford les marques Jaguar et Land Rover, que l'entreprise indienne a depuis relancées. Copyright Reuters
Le conglomérat indien Tata, une des entreprises les plus dynamiques au monde qui investit dans de nombreux secteurs. Symbole de cette montée en puissance des entreprises émergentes, en 2008, sa division Tata Motors avait racheté à l'américain Ford les marques Jaguar et Land Rover, que l'entreprise indienne a depuis relancées. Copyright Reuters

Comment en sortir ? Depuis la crise financière de 2008, et pire, celle de la crise de la dette souveraine en Europe en 2010, les années passent sans que la moindre lumière n'apparaisse au bout du tunnel sur le Vieux continent. Les recettes keynésiennes ne donnent pas les résultats escomptés, même aux Etats-Unis, comme si un ressort s'était définitivement cassé.

Si la dynamique capitaliste en Occident, deux décennies après la fin de l'empire communiste soviétique, s'essouffle, en revanche, il n'en est pas de même des économies émergentes qui redessinent ces dernières années un « autre monde », non celui que réclamaient les manifestants anti-mondialisation, mais celui d'un nouveau capitalisme.

Sortir de la posture du "décliniste"

C'est dans cette problématique que s'inscrit le livre de Daniel Pinto, « Le choc des capitalismes ». L'auteur veut d'abord livrer un « témoignage », comme il l'expliquait lors d'un passage à Paris, celui d'un financier qui a passé trois décennies à travailler pour les grands fonds internationaux, avant de créer le sien Stanhope Capital, un groupe indépendant de gestion d'actifs. Bon connaisseur des arcanes du système financier international, il veut sortir de la posture, notamment celle, cynique ou désabusée, du « décliniste », pour esquisser des solutions pratiques, qui montrent que même sans matières premières ni main d'?uvre bon marché, Européens et Américains peuvent renouer avec la croissance et la création d'emplois et en aucun cas être condamnés à péricliter dans une sorte de mouvement cyclique de balancier historique.

L'importance du succès des pays émergents

Car sans changement radical, les efforts actuels des gouvernements, des deux côtés de l'Atlantique, malgré leur volontarisme affiché, n'aboutiront pas. « Dans quelques années, une nouvelle crise financière viendra encore une fois balayer tous les efforts et montrer combien la digue imprenable que l'on pensait avoir érigée était fragile », avertit l'auteur.

Alors que faire ? Daniel Pinto rappelle l'importance du succès, qui le fascine, des pays émergents, en particulier en Asie. Celui-ci repose aujourd'hui sur la dynamique de grandes entreprises - par exemple, les indiennes Mittal, et Tata -, qui ont repris à leur compte ce que furent les grands groupes en Occident au début de XXe siècle. Car ces entreprises aujourd'hui partent sans complexe à la conquête des marchés internationaux.

En effet, l'Occident, depuis les années 1980, s'est trop bercé de l'illusion d'une théorie simpliste qui indiquait que les économies émergentes resteraient un réservoir de main d'?uvre bon marché pour nos entreprises, avant de se transformer en clients de nos produits. Ce schéma là s'est avéré au file du temps faux.

Des forteresses aux larges fissures

D'autant plus faux que la crise a montré combien nos Etats et notre système bancaire (ainsi que nos systèmes sociaux) étaient devenus fragiles en raison d'un endettement devenu trop lourd. Comment expliquer que des établissements bancaires pouvaient emprunter jusqu'à 50 fois l'équivalent de leurs fonds propres, rappelle Daniel Pinto. Ce qui paraissait si solide est apparu pour ce qu'il était, des forteresses aux larges fissures, dont la plus béante s'appelle chômage de masse croissant.

Or ce dont nous souffrons, selon l'auteur, est d'une véritable amnésie, celle du fondement du développement du capitalisme occidental et du progrès économique qui en a résulté : le triangle « Entrepreneur-Etat-marché ».

D'où vient un tel oubli ? De notre rapport au temps, assure Daniel Pinto. Non pas que ce financier affable s'essaye à une méditation philosophique, mais il montre que le capitalisme occidental est désormais soumis au « court-termisme » pour penser ses projets, ses investissements, baignant dans cette utopie destructrice d'un présent perpétuel offrant des rendements mirobolants et des solutions géniales dans l'instant où se pose un problème.

"Une tendance à la myopie managériale"

Prenons par exemple ce qui s'est passé pour les grandes entreprises depuis les années 1980. « Pour combattre le court-termisme, il faut d'abord revoir la rémunération des dirigeants d'entreprises cotées » assène Daniel Pinto. Mais la solution - simpliste - ne réside pas dans le plafonnement de telles rémunérations. Si « les stocks-options, attributions d'actions et les bonus liés à la performance n'ont rien fait pour aligner les intérêts des dirigeants et de leurs actionnaires », c'est parce qu'elles sont calculées « sur des périodes bien trop courtes », ce qui conduit à une déconnexion : les dirigeants s'enrichissent rapidement tandis que le cours et les résultats de leurs entreprises stagnent pendant des années.

Or une telle déconnexion modifie à la longue les attitudes. « Le pire est que ces incitations multiples à la performance ont développé chez leurs bénéficiaires une tendance à la myopie managériale. Pourquoi penser à l'après-demain si le marché vous dit constamment que seul demain compte ? Pourquoi un dirigeant prendrait-il des risques en matière de recherche et développement s'il sait qu'au mieux le retour sur investissement n'affectera que la rémunération de son successeur et qu'au pire on lui reprochera d'avoir mal utilisé les liquidités de son groupe ? », explique Daniel Pinto.

"On s'occupe toujours mieux de ce que l'on possède"

En pensant à court-terme, l'entreprise entre dans un cercle vicieux où la finance ne sert plus l'économie comme elle l'a fait durant des décennies de capitalisme entrepreneurial. Car le manager moderne, paradoxalement, "n'a pas à s'engager dans ce qu'il fait, il peut négocier ces services à un prix très élevé sans prendre aucun risque. Car il n'est jamais demandé rien en contrepartie, devenant rarement actionnaire de l'entreprise qu'il va manager (hormis le « package » de revenus qui inclut stocks-options et actions)", souligne l'auteur.

Le « court-termisme » qui conduit donc au renoncement, structurel, à penser le développement à long terme, ébranle également un fondement des sociétés démocratiques dont le développement économique dépend du marché libre : le principe de la responsabilité de l'individu. « Si l'on veut sécuriser notre capitalisme et responsabiliser ses principaux acteurs, c'est aux comportements et à la motivation de chacun qu'il faut s'attaquer. Et pour cela, il faut revenir à un vieux principe de base : on s'occupe toujours mieux de ce que l'on possède », rappelle Daniel Pinto.

Sortir de la posture de "l'angélisme"

Car c'est là aussi un paradoxe de l'Occident, jamais on aura autant défendu l'individualisme social, celui qui assure des droits à chacun à pouvoir affirmer sa singularité, tout en omettant le respect des devoirs inhérents, celui de la loi dans un Etat de droit. De fait, cet égoïsme de l'individu dans un tel cadre débouche sur une forme de cynisme aveugle. « En remplaçant nos grands entrepreneurs par des managers surpayés et réticents aux risques, les actionnaires financiers qui dominent nos grands groupes ont fini par vider notre capitalisme de sa force vitale », indique notre financier, qui entend là aussi sortir de la posture de « l'angélisme » qui caractérise bien des discours de responsables politiques.

Incapacité à inscrire notre action dans le long terme et perte de la responsabilité sont donc les deux maux qui rongent les économies occidentales, dont les entreprises restent les moteurs de la création de richesses. Faut-il revenir pour autant au plan quinquennal ? Le mot ne fait pas peur à Daniel Pinto, qui plaide pour une prospective, qui permettrait au moins de discuter et de fixer des objectifs à moyen terme en articulant l'économie et le politique. Il n'est pas trop tard, car, conclut l'auteur, « pour survivre, nous devons réapprendre à créer.»


Daniel Pinto « Le Choc des capitalismes » (Ed. Odile Jacob, 22,90 euros, 286 pages)
 

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Commentaires 20
à écrit le 05/04/2013 à 13:02
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Infondé et Absurde ! Etonnant que cela soit sorti chez Odile Jacob... On était habitués à mieux chez l'éditeur... Qu'avait donc en tête le directeur de collection...

à écrit le 05/04/2013 à 11:27
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Le capitalisme s'epanouit dans les pays emergents pour un seule raison. Le capitalisme est le pendant economique de la dictature politique. Tous les regimes non democratiques sont des paradis (fiscaux ?) pour le capitalisme qui va pouvoir ecraser les...

à écrit le 04/04/2013 à 21:10
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Encore un peu, et nous allons vous croire, tous ceux qui font mine de découvrir ce que tout le monde savait dès le départ. Non messieurs, vous ne ferez pas l'économie du prix à payer pour avoir de mauvaises intentions. C'est un procès d'intentions qu...

à écrit le 04/04/2013 à 16:33
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Il faudrait quand même arrêter d'appeler "libéralisme" ou "capitalisme", la collusion politico-financière et ses conseils d'administration, de ministres et autres élus, qui se sont accaparés tous les pouvoirs sous couvert de démocratie plus ou moins ...

le 04/04/2013 à 17:52
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Appelez ça comme vous voulez, le problème reste là et vous ne proposez aucune solution.

le 04/04/2013 à 18:08
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@zeph : Oui, il faudrait que les états (ou groupements d'états) se conduisent comme des états, qu'il s'occupent de l'intérêt de leurs citoyens. Avec des objectifs clairs et des lois et des réglementations fiscales qui poursuivent ces objectifs, dans ...

le 04/04/2013 à 22:57
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@loo, "je propose rien", mais demandez donc le programme: faire le contraire de la politique conduite depuis le Rainbow Warrior pour ne pas dire 1981 (désindustrialisation du pays, etc.), acte unique européen de 1986 (unique en son genre), détricoter...

le 05/04/2013 à 13:38
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@zeph : vous conviendrez que pour être libre il faut avoir des droits. Le droit à un travail, à un revenu minimal, à la santé, aux déplacements... Parce que c'est bien beau de faire l'apologie de la liberté (à juste titre) mais que si on ne précise p...

à écrit le 04/04/2013 à 15:20
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Les aînés, qui ont l'argent dans nos civilisations européennes, préfèrent avoir leur argent en égoïstes pour eux (et leur santé très chère et redistribuer par l'Etat sur les dos des actifs) et pour investir dans les entreprises mondialisées (qui off...

à écrit le 04/04/2013 à 14:16
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bullshit. Le "capitalisme des pays émergents" n'existe que depuis que, et parce que, les pays occidentaux ont accordé aux pays émergents des démantèlements douaniers par trilliards, des aides au développement par re-trilliards, et des clauses de la n...

le 04/04/2013 à 15:22
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l'intention du capitaliste est moins "honorable" que vous ne le dites; aucune "faveur commerciale" qui ne serve ses intérets; "répendre la démocratie" consiste à organiser le terrain de la propriété pour quelques puissants intérêts financiers.

le 04/04/2013 à 17:55
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@nokiding : L'ouverture des échanges internationaux a été faite uniquement pour agrandir les marchés des entreprises, spécifiquement des transnationales, et donc garantir leur croissance continue. Pas pour amener la démocratie ou aider au développeme...

le 05/04/2013 à 3:18
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Le capitalisme n'est pas une organisation charitable, si les décideurs ont instauré une nouvelle donne dans les échanges c'est parce que c'était dans l'intérêt de la haute industrie et de la haute finance. Les pays émergeants profitent de la mondiali...

à écrit le 04/04/2013 à 13:10
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"Incapacité à inscrire notre action dans le long terme et perte de la responsabilité sont donc les deux maux". Tout à fait d'accord. +1000

à écrit le 04/04/2013 à 12:36
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Le capitalisme fonctionne quand il ne se résume pas à l'accaparement de la richesse par quelques uns au nom de l'intérêt général ! La différence avec les émergents qui ont une main d'?uvre corvéable à merci et à bas coût c'est que chez eux la majo...

à écrit le 04/04/2013 à 11:32
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"Les recettes keynésiennes ne donnent pas les résultats escomptés, même aux Etats-Unis, comme si un ressort s'était définitivement cassé." Une explication que j'ai lue ici et nulle part ailleurs www.manicore.com/documentation/petrole/ Selon son a...

à écrit le 03/04/2013 à 17:13
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ça fait du bien de lire des choses comme ça... la France est en panne d'ambition..... nous n'avons que les mots, pas la vision.... et l'europe est en panne de vision..... en allemagne.... idem, Merkel va dans le sens du vent... politique.... march...

à écrit le 03/04/2013 à 17:06
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Suffirait de repasser à des mandats présidentiaux de 7 ans pour que nos politiques arrêtent de se focaliser sur le court terme... Et cessent ainsi de jouer le jeu de la finance. Rappelez vous Gordon Brown, qui disait aux financiers "vous êtes arro...

le 04/04/2013 à 12:31
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+1

le 04/04/2013 à 15:10
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c'est pas 7 ans de mandat qui pourront "réguler la finance" et la démagogie des disours politiques.

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