Credit crunch, le dernier tabou européen

Par Florence Autret, à Bruxelles  |   |  648  mots
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Qui aurait dit qu'un jour la Commission européenne se ferait l'avocate du livret A pour financer des infrastructures sociales ou qu'elle s'interrogerait sur les risques de la fair value, autrement dit la comptabilisation des actifs financiers à la valeur de marché ? Eh bien, ce moment est apparemment venu.

DANS LE LIVRE VERT SUR LE FINANCEMENT à long terme de l'économie que la Commission a publié le 25 mars, l'expression credit crunch reste taboue. Mais l'Europe n'en a pas moins un sérieux problème de financement de ses investissements. Tel est l'aveu manifeste de la Banque centrale européenne quand elle justifie ses interventions sur les marchés de la dette des États pour cause d'engorgement des « canaux de transmission de la politique monétaire ». Par là, il faut entendre que les taux de refinancement historiquement bas faits aux banques ne sont pas répercutés sur le marché du crédit. Les Espagnols, Italiens et autres « Méridionaux » en savent quelque chose. Les règles de liquidité qui s'imposeront un jour ou l'autre aux banques - même si elles ont réussi à convaincre les banquiers centraux et les régulateurs de retarder leur entrée en vigueur - réduisent inexorablement leur appétence pour les engagements de long terme, typiquement les financements d'infrastructures. Bruxelles se demande en substance comment drainer la richesse des Européens, autrement dit leur épargne, vers l'investissement productif et propose d'explorer toutes les voies possibles pour faire revenir le fioul monétaire dans le moteur économique par une voie autre que celle du crédit bancaire. Les investisseurs institutionnels, assureurs et autres fonds de pension sont une piste. Moyennant quoi on songe à revoir les règles dites « solvabilité II » dans le secteur de l'assurance alors qu'elles ne sont même pas encore en application. Les marchés ? Actuellement, seulement 15% des dettes des entreprises sont levées sous la forme d'obligations privées. Le capital-risque reste embryonnaire, d'autant que les marges des bourses de valeurs ont été laminées par la libéralisation des marchés, qui a laissé glisser le gros des marchés d'actions des marchés organisés vers... les banques.

À PRÉSENT, BRUXELLES S'INTERROGE. La bien nommée fair value, autrement dit l'inscription des actifs financiers à leur valeur de marché dans le bilan des acteurs financiers, a fait diminuer la part des actions - financement par excellence des entreprises dans leur portefeuille. Elle peut, reconnaît Bruxelles, « nuire à la stabilité et au financement à long terme ». Sans en avoir l'air, ce Livre vert sur le financement de l'économie a tout d'une remise en question des principales options réglementaires adoptées depuis quinze ans. Comme quoi la crise finit par avoir raison des plus solides tabous. Mais admettre que pendant de longues années le système financier n'a pas permis de faire les bons arbitrages entre sécurité et risque, créant ici des bulles d'actifs immobiliers ou autres et ailleurs une pénurie de crédit, est une chose. Trouver le moyen d'y remédier en est une autre.

EST-IL VRAIMENT POSSIBLE d'investir à long terme en pleine phase de deleveraging (désendettement) forcé des institutions financières et des États ? On veut bien croire qu'avec une fiscalité plus intelligente et une meilleure utilisation des moyens publics il soit possible de faire mieux. Mais avec près de 90 % de dettes sur le PIB, l'Europe reste bel et bien enkystée dans une crise du crédit sans précédent. Actuellement, seule l'Allemagne, créancier par excellence, est à même de faire les investissements nécessaires à son Energiewende, son tournant énergétique. L'excès de crédit a tué le crédit. Ce n'est qu'en touchant à la fortune des créanciers que l'on pourra retrouver des marges de manoeuvre. Mais ce tabou-là reste, plus de quatre années après le début de la crise, encore tenace.