Jean Viard : "Faisons Ville ensemble"

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La société subit une métamorphose. Le temps du non travail, des loisirs et du plaisir domine largement, la mobilité - spatiale, temporelle, professionnelle, affective - s'est imposée, la fragmentation et la discontinuité particularisent chaque moment de l'existence. Un magma qui bouleverse les repères traditionnels du vivre ensemble, en crise de récit, en besoin comme en quête "d'espérance". Le sociologue et élu (PS) Jean Viard, auteur de Nouveau portrait de la France (Ed. de l'Aube) dessine une démocratie remodelée, ajustée à la mutation, aussi structurante, mondialisée qu'irréversible, des territoires et des déplacements, des temps et des styles de vie. Une démocratie modernisée, qui revitalise le sens, aujourd'hui atrophié, de l'espace individuel et commun des citoyens. L'urbanisation a transfiguré la société ; reste à y répandre de l'humanité pour que "faire ville ensemble" féconde un meilleur "vivre ensemble".

Question : Vos travaux exposent un XXIe siècle qui est celui de la nouvelle partition travail-non travail, partition qui charpente l'intégralité de notre quotidien : structures de dépenses, choix d'habitations, mobilité, comportement, loisirs y sont conditionnés, tout comme à un allongement de l'espérance de vie qui nous place tout au long de l'existence sous le regard parental affectueux autant que scrutateur. Cette partition penche désormais fortement en faveur du non-travail, au point que la considération et la valeur du travail ont dangereusement décliné. Peut-on nier que l'idéologie et la dialectique de la réduction du temps de travail, mais aussi l'apologie d'un non-travail synonyme de non-effort, ont versé, sur ledit travail, le discrédit, le désintérêt, la culpabilité du mal-être ?

Jean Viard : A l'issue de la Révolution française, le monde du travail a structuré le fait social. La décision de supprimer tous les jours fériés, y compris le dimanche, visait à effacer les cadres du temps religieux pour instaurer le règne unique du travail. Celui-ci a alors ordonné les hiérarchies sociales et professionnelles, tout comme d'ailleurs la nature ou le périmètre du pouvoir, renvoyant le paramètre religieux, jusqu'alors structurant, dans la sphère privée. Ce paradigme du travail, dont les répercussions portent non seulement sur le type, le rythme, les modèles de production mais aussi sur l'ordre politique, induit alors l'organisation de la société, façonnant une certaine représentation de la famille, une certaine idée de la place de la femme... jusqu'à Mai 68. Depuis, ce travail, nous n'y consacrons plus que 10 à 12 % de notre existence contre 40 % il y a un siècle. Aussi le travail n'est-il plus aujourd'hui aussi prédominant dans le fait social. Mais surtout, la principale production de normes et de valeurs émane dorénavant du temps hors travail. Celui-ci, qui rassemble les temps d'étude, de repos, de télévision, de loisirs, de sport, de vacances... développe un système de codes sociaux et culturels novateurs au sein desquels, en permanence, on est invité à faire des choix.
Dans ce contexte, l'effort lié au travail, et même la "culture" de l'effort apparaissent masqués. Cet effort n'est plus le levier laborieux et éclatant de réalisation de l'homme ; l'individu de l'effort a laissé place à l'individu des choix et du plaisir. Or le monde du travail n'a pas su s'adapter suffisamment à ce désir et à cette possibilité, désormais dominants, de pouvoir choisir. Les Français sont très attachés à leur travail, ce sont eux qui assimilent le plus leur identité à leur métier et affichent le plus haut niveau de productivité. Et pourtant la période active de la vie est perçue comme la plus angoissante. En outre, cette société où travail et non-travail sont coproducteurs du fait social favorise une multi-appartenance qui sollicite plusieurs facteurs pour établir une identité. Autrefois, "on" était seulement plombier ; aujourd'hui, "on" est plombier, mais aussi homosexuel, breton, etc. La part du métier dans la classification, la visibilité, et donc l'identité sociale ne cesse de reculer. Même si dans le même temps la salarisation croissante des femmes généralise cette part productive de chacun.

Mesure-t-on le gain en "bonheur" que la part déclinante de travail et celle grandissante - quatre fois plus qu'à la fin du XIXe siècle - de non-travail produisent dans une existence moyenne ? N'est-il pas davantage régression que progrès humain ou sociétal de passer désormais davantage de temps devant la télévision qu'au travail (15 % de l'existence contre 12 %) ?

Evaluer l'écart des bonheurs signifierait connaître la consistance, les critères, les lieux, les manifestations du bonheur d'un siècle à l'autre. Or, en la matière, nous manquons de connaissances. Une certitude, toutefois : l'allongement de l'espérance de vie propose en permanence de retenter sa chance et de multiplier les aventures - affectives, professionnelles, géographiques, etc. Fini le temps où tout était figé et prédestiné, où la compression du temps de vie interdisait d'oser, de risquer les ruptures de vie. L'existence, nous la bâtissons désormais de manière morcelée, en alternant des séquences longues et d'autres de plus en plus courtes. Ainsi se structure la société, ainsi également prospère le ressort de la modernité. Reste une interrogation : qui choisit et qui subit toutes ces ruptures, y compris géographiques ? La discontinuité, d'où d'ailleurs résulte la part désormais majoritaire (53 %) des enfants nés hors mariage, devient peu à peu une valeur. Valeur que le droit social, de tous temps calqué sur la stabilité, doit intégrer et à laquelle il doit s'adapter.
Autre substrat du bonheur actuel : la démocratisation de l'érotisme. Autrefois, chez l'immense majorité des citoyens, pour la plupart paysans ou issus des couches populaires, la pratique sexuelle était très aléatoire et extrêmement peu importante. Dans La Vie d'un simple, d'Emile Guillaumin, le père dispense son fils de travail un dimanche après-midi, le temps de trouver... une épouse. Avec cette démocratisation de l'érotisme, posséder un compagnon ou une compagne ne suffit plus. Naissent alors la notion, l'attente et le besoin de plaisir. Nous sommes tous désormais des personnages de Stendhal. Alors cessons de croire que les sociétés écrasées par le travail avaient plus de sens et d'ailleurs les élites étaient souvent inactives. Mais battons-nous pour enrichir les temps de non-travail en création, événements, rencontres... Les longs temps libres doivent devenir une richesse qui favorisera la créativité et la productivité des temps courts de travail.

N'est-ce pas de déficit de sens dont souffre l'occupation de ce temps dit "heureux", et n'est-ce pas davantage l'amélioration des conditions - sociales, managériales, organisationnelles, humaines - de travail que cette chasse à la réduction du temps de travail qu'il faut investiguer ?

Ce qui est véritablement en panne de sens, c'est le projet commun global. Tant que nous évoluions dans une société du travail, nous étions mécaniquement dans une logique de progrès et d'innovations. Le progrès servait autant la condition philosophique que matérielle de l'homme. Et chacun avait à choisir entre les deux doctrines du libéralisme et du socialisme. Finalement, tout était assez limpide. Le délitement de toutes ces idéologies assèche l'existence de ce sens profond. A ce dernier se substituent le plaisir et la jouissance immédiats...

L'hédonisme n'est pourtant pas dénué de sens...

Certes, et pour cette raison je réserverai toujours un grand respect pour la révolution pacifiste de Mai 68. Mais l'hédonisme vise à une satisfaction privée. Et à ce titre entretient l'une des caractéristiques de la société contemporaine : la réussite individuelle s'est imposée, alors qu'en réalité elle n'est rien sans la considération, l'appui, l'intervention de l'autre. Aussi faut-il régénérer le sens des temps de travail dans une société ludique à démocratiser et à rendre durable. C'est un challenge gigantesque à engager sans nostalgie du temps d'hier, ni sans peurs.

La religion - et la projection en l'avenir qu'elle dicte - cimente la dimension collective de la société. L'érosion des manifestations traditionnelles de la spiritualité participe-t-elle directement à l'évaporation d'un projet collectif ?

Ce que vous dites est vrai si vous y incluez la religion marxiste. Aujourd'hui, autour de quelle idée bâtissons-nous notre avenir ? Trop souvent celle du danger de destruction de la planète. Cette perspective si sombre escorte dorénavant tout ce que nous entreprenons, pour nous-mêmes et nos enfants. Reconnaissons que c'est singulièrement négatif...
Ce discours omniprésent de la mort, que le mouvement écologiste emploie souvent sans retenue, réveille quelque vieille culture fasciste. Il faut faire attention à valoriser l'espérance. On ne peut explorer aucune correction de nos errements si la finitude de l'humanité devient ainsi certitude. Quand il n'y a plus de désir d'avenir s'imposent le repli sur soi, sur son seul intérêt, et le rejet de l'autre et du changement. C'est alors que le consumérisme, l'égocentrisme, le plaisir immédiat et égoïste dominent. Dessiner ce désir d'avenir est la responsabilité du politique. Son absence favorise une instrumentalisation dangereuse d'idéologies anciennes religieuses ou nationalistes.

En matière de solidarité, l'entreprise et le travail furent, longtemps, des terrains propices. Notamment parce que la dureté du travail et la limpidité des hiérarchies ou des classes sociales exhortaient à la coalition et favorisaient le discours commun. L'évolution organisationnelle, fonctionnelle, managériale des entreprises, l'évaporation et la virtualité des centres décisionnels, la nomadisation du personnel, l'emploi des nouvelles technologies ont anémié cette solidarité et, au-delà, le lien humain. Comment peut-on revitaliser ce dernier ?

Lorsque je travaillais sur une exploitation viticole, je me souviens du moment "humain" très fort des vendanges. Tout le village se retrouvait, c'était l'opportunité d'employer un formidable brassage d'individus mêlant immigrés, étudiants, marginaux, chômeurs. Ce collectif hétérogène vivait (et goûtait à) la différence et au partage. Puis les machines ont pris le relais, et ce lien humain a disparu. Dans les usines ou les champs agricoles, une même évolution s'est imposée. Les solidarités issues des procès de travail ne tiennent plus la même place et nous en sommes souvent un peu nostalgiques. Ces liens forts - et rigides - organisaient toute la société autour des formes et des hiérarchies données par le travail, y compris famille et la cité politique. Le délitement de ces liens forts a ouvert à une multiplication des liens plus faibles, plus souples, plus autoproduits. On a gagné en liberté et autonomie avec un risque de solitude. On a gagné en liens horizontaux souples au détriment des liens verticaux rigides.
Au c?ur du changement social, on trouve donc la transformation du processus de travail, et parallèlement le développement du temps libre. Ceci est l'extraordinaire réussite du modèle social européen, principalement fondé sur la santé, l'école, la démocratisation de la connaissance et la diminution de la violence. Et cela concourt d'ailleurs au décrochage du savoir et des revenus. On peut désormais être extrêmement diplômé et exercer un métier simple, au nom de priorités personnelles assumées ou subies, grâce auxquelles un tel choix n'apparaît pas déshonorant.

Ce que la société marchande produit de rêves ou de besoins matérialistes a priori à portée de main et en réalité inatteignables pour beaucoup ne génère-t-il pas surtout la frustration et la désillusion ? Après tout, à l'aune d'une démocratisation toute relative des loisirs et de la culture, à quoi sert-il de créer des potentialités d'épanouissement hors travail si elles se refusent à la majorité ?

C'est une vision par trop négative. La démocratisation des loisirs et de la culture est considérable, la télévision et internet sont des inventions fantastiques... Les sociétés n'existent que par leurs récits. C'est ce qui distingue l'homme de l'animal. Exemple ? Si l'homme fait en moyenne dans son existence 6 000 fois l'amour, ce n'est pas seulement pour se reproduire !... Les récits qui ont scellé les sociétés modernes à partir du XIXe siècle convergeaient tous vers le progrès et le renforcement du sentiment national. Ces mythes nationaux, destinés à préparer la population aux conquêtes et aux guerres nécessaires pour achever la mondialisation au XXe siècle, aujourd'hui n'ont plus de sens. Sauf pour des extrémistes-nationalistes nourris de mythe. Le monde contemporain est donc en crise de récit et en quête d'un nouveau récit, y compris national. Lequel pourrait consister à apprendre à vivre ensemble sur une planète chaque jour plus mondialisée et interconnectée. Quel beau thème que la réunification d'une humanité aujourd'hui de 7 milliards de "co-habitants" et dans quarante ans de 9 milliards ! Une humanité condamnée au même périmètre de vie - puisqu'il n'existe plus de territoires nouveaux à explorer ou à occuper -, obligée de composer avec des esthétiques ou des aspirations fondamentalement différentes d'un pays, d'une culture, d'une religion à l'autre - alors même que cette compréhension et cette appropriation des différences n'en sont qu'à leurs balbutiements -, et donc sommée de gérer à l'intérieur d'elle-même ses paradoxes, ses dérives, bref son propre devenir.

Ce devoir interroge particulièrement la méthode d'organisation à même d'écrire un tel nouveau récit. Or le modèle de la démocratie ne peut être appliqué universellement...

Effectivement. Longtemps on a cru que la démocratie constituait le sommet en politique, or on ne croit guère qu'il puisse exister une démocratie planétaire unique. Mais (comment) peut-on gouverner l'humanité sur un modèle non démocratique, qui certes pourrait lier entre eux des sous-ensembles démocratiques, du style de l'Europe ? Ce n'est guère satisfaisant.

La prévention des risques de mort brutale assure à l'individu de construire son existence dans une projection lointaine et sûre ; les nouvelles technologies le ligotent, dans ses vies personnelle comme professionnelle, à l'immédiateté ; la précarité, l'instabilité, la discontinuité caractérisent son quotidien, là aussi personnel comme professionnel. Comment trouver place et sens dans ce complexe anachronisme ? Le temps long, notamment dans le domaine de l'économie qui fait loi, a-t-il irréversiblement disparu ? Comment peut-on en sanctuariser des îlots ?

Nous faisons face à une rupture. Longtemps, les sociétés ont travaillé à augmenter notre masse de temps disponible et en accélérer l'usage. Elles se sont battues pour la santé, la retraite, l'éducation, mais sans ambitionner un tel allongement de l'espérance de vie (+ 40 %) qui s'est finalement imposé de lui-même. Parallèlement, avec les nouvelles technologies, la vitesse est devenue la règle. Cette course au temps individuel long et à multi-usage va se poursuivre car elle est la vie même. Elle n'a jamais été un objectif en soi, mais elle a été une conséquence de nos luttes sociales et des progrès des savoirs et des technologies. Nous sommes, pas à pas, en train de prendre conscience de ce temps long accéléré et de nous poser le problème du pouvoir et des usages de ce temps-là. Quels sont les moyens de déplacement qui se développent le plus en ville ? La marche ou la bicyclette, donc les plus lents. Que voit-on s'étendre en premier lieu dans les concentrations urbaines ? Les espaces verts, les rivages, les berges. La bataille entre la vitesse et la profondeur est ouverte. Il ne s'agit pas de ralentir les évolutions mais de les maîtriser et de parfois savoir faire l'éloge de la lenteur, ou du vide. La randonnée ou le yoga ne sont pas ennemis du TGV mais complémentaires. Reste la question essentielle du temps long commun comme projet si en réalité c'est notre temps long privé qui est devenu l'objectif de chacun. Pour l'instant le commun est immédiat, d'où les discours sur la fin de l'histoire. Il faudra y remettre de l'histoire longue et elle sera d'abord écologique et identitaire.

Avec l'érosion de la religion qui conférait à Dieu la responsabilité de définir le temps sur terre de chaque chrétien, l'heure est à la privatisation du temps. Ce temps, en sommes-nous véritablement devenus propriétaires ? Et quels en sont les effets sur la nouvelle civilisation, dite des loisirs ?

Plus le temps est long, plus il est à soi. Ce temps a successivement échappé à la religion (1789) puis au travail (1968). Quand on ne travaille plus que 10 % de sa vie, le temps est à nous. Si le travail demeure un marqueur social fort auquel le degré d'autonomie, le champ des valeurs, les facultés d'accomplissement et de reconnaissance - jusqu'aux manières de se vêtir ou de séduire - sont indexés, le travail n'est plus le "tout". Oui, je crois que la modernité c'est la privatisation individuelle du temps. Libre à chacun de le consacrer à son dieu ou au travail, à ses plaisirs ou à la méditation : c'est son choix.

L'importance du travail est devenue relative avec la montée en puissance de ces "multi-appartenances" qui élargissent les éléments contributeurs de l'épanouissement et de l'identité sociale...

Absolument. Et cette démocratisation de la multi-appartenance a d'ailleurs engendré des niches de mono-appartenances, de mono-pratiques. Ce n'est pas le moindre des paradoxes. Pourquoi dans les quartiers dits difficiles ou à forte concentration immigrée voit-on grandir le fait religieux ? Parce que s'y adonner ou, plus globalement, faire ressurgir l'héritage ancestral, ce peut être l'ultime moyen d'exister lorsqu'on ne possède rien d'autre. La croyance, c'est la richesse du pauvre. Et puis "nous" avons tendance à enfermer "l'étrange étranger" dans sa culture d'origine parce qu'on ne sait pas le traiter comme un individu avec des problèmes sociaux. Si nous pensions cet "étrange étranger" d'abord comme un chômeur, un jeune en révolte, une femme seule, un vieux perdu, nous vivrions mieux.

La société est désormais celle de la mobilité - spatiale, temporelle, professionnelle, personnelle. Elle induit une
culture de la discontinuité et du zapping qui impacte concrètement le rapport à la fidélité - affective, citoyenne, politique - et la conception des devoirs à l'égard de l'autre. Cette évolution des paradigmes affecte, dangereusement, le "vivre ensemble". Au sein du couple, dans le foyer, et dans l'entreprise... Quelles sont les voies pour fabriquer du "commun" dans ce cadre morcelé ?

La notion de fidélité a profondément changé. La génération de Mai 68 n'en avait pas fait une valeur, instituant d'ailleurs la déconnexion entre vie commune et relation des corps. Ce qui prévalait autrefois, c'étaient des histoires de couples longues mais des degrés de fidélité faibles ; désormais, les jeunes sont extrêmement fidèles, mais sur de très courtes périodes - un mariage sur deux est d'ailleurs défait avant son cinquième anniversaire. Dans le domaine du travail, là encore la notion est bouleversée. Qu'enseigne-t-on dans les écoles de commerce ? De changer régulièrement d'employeur en début de carrière. Et parallèlement le marché du travail a encouragé la précarisation des emplois des jeunes et l'intérim. Que ce changement d'employeur soit choisi ou subi, il signifie une pratique dominante de la discontinuité qui s'applique à tous les champs culturels de la société, tant sexuels que professionnels ou résidentiels. Je crois que plus la vie est longue plus on la vit par séquences courtes car en permanence on peut retenter sa chance ! On peut certes se découvrir à 15 ans, se marier à 20, tenir en couple une épicerie pendant 40, et vivre une retraite heureuse. Mais ce schéma n'est plus notre rêve ; multiplier les périodes, les lieux et les expériences constitue un levier pour régénérer le sens de l'existence.

Qu'elle soit personnelle ou professionnelle, qu'elle porte sur les nouvelles technologies, les loisirs ou l'habitat, cette mobilité n'est-elle pas devenue une dictature dont il semble impossible de s'affranchir sous peine sinon de se disqualifier socialement ? Aspirer à ou être asservi à la stabilité - pour des raisons éducationnelles, familiales, ou professionnelles - semble être devenue une tare...

Ce risque de disqualification est incontestable. Mais nous sommes, là encore, à un tournant. Les prochaines décennies seront décisives pour trouver un équilibre, pour permettre à chacun de trouver sa place et les moyens - stables ou instables - d'être acteur de son (et dans) l'existence. Par ailleurs, il ne sert à rien de donner liberté aux pratiques de discontinuité si rien n'est entrepris pour en juguler certains effets collatéraux. Exemple ? La liberté de divorcer n'est pas étrangère au constat qu'un tiers des logements dans les quartiers populaires sont occupés par des femmes seules avec leurs enfants et souvent sans travail ou en emploi précaire. Or, que fait-on pour cette population vulnérabilisée ?
Dans une telle société de mobilité, la population n'est pas initiée de manière égale à ses codes, à ses logiques, à ses opportunités. Les politiques publiques - en déclin -, et les comités d'entreprise, ont permis d'envoyer en vacances les enfants de parents modestes et ainsi de les éveiller à la mobilité dans l'après-guerre. Mais tout le monde n'en bénéficie pas. 40 % des Français ne quittent pas leur domicile pendant leurs congés, parfois même n'ont jamais emprunté le train. La mobilité s'apprend, mais pour cela doit être enseignée, encouragée, désacralisée. Démocratisée. Il est essentiel de raccorder les "exclus de la mobilité" (pauvres, personnes âgées, etc.) à la mobilité, au risque sinon qu'en périphérie de la société de la mobilité ne se développe une société néo-sédentaire...

La menace de désunion et même de dislocation sociétales est élevée...

Elle est même considérable. La mobilité n'est pas une valeur, elle est simplement une donnée du monde moderne dont il est impossible de s'affranchir. Et cela irréversiblement. De tous temps la société et la culture françaises se sont développées avec la notion d'un « extérieur » aux frontières qu'on a peu à peu découvert. Ce fut l'Europe, puis les autres continents. Or en 2013, il n'y a plus de dehors inconnu ou inexploré, on vit dans la globalité et dans le "dedans". Regardez le journal télévisé, et vous êtes transporté instantanément aux extrémités de la planète. Cette conscience et cette maîtrise de la mobilité, il faut impérativement que chacun puisse se les approprier. Mais construire des "nous" dans cet environnement du face-à-face perpétuel entre chacun et la totalité du monde est difficile. D'où un sentiment de dislocation, et en même temps d'union de l'humanité que l'homme n'avait jamais connu.

Parmi les facteurs fondamentaux de cette métamorphose dite de mobilité, trône le tourisme. Il conditionne le contenu du non-travail et révolutionne la cartographie de l'économie, des transports, de la démographie, puisqu'il détermine l'image, la notoriété, l'attractivité des territoires. Il permet de ressusciter des zones abandonnées et contribue indirectement à en paupériser d'autres, il permet d'embellir des villages et d'enlaidir des collines, il permet d'élever la connaissance, les savoirs, la culture de certains et enveloppe d'autres de vacuité. Est-il l'heure de le réinterroger ?

La société a toujours comporté des sédentaires et des "mobiles". Les aristocrates qui se rendaient à la cour, les musulmans à La Mecque ou les chrétiens à Saint-Jacques de Compostelle, mais aussi les peuples nomades... Et c'est la remise en cause des dogmes chrétien et monarchique qui a conduit dès le XVIIIe siècle à explorer d'autres terres pour espérer y découvrir des traces des civilisations anciennes affranchies de Dieu et de rois. Alors on s'est rendu à Rome, à Athènes, en Egypte, pour visiter les ruines... et ainsi est né le tourisme. Un siècle plus tard, les Anglais ont "inventé" la Côte d'Azur et les Américains "créé" le parc de Yellowstone, au nom de la nature qu'en leur qualité de protestants ils voulaient célébrer et sacraliser pour riposter aux catholiques "enfermés" dans leurs églises et leurs peintures. On le constate : la recherche de "sens" - spirituel ou philosophique - a guidé le développement du tourisme. Lequel est devenu peu à peu "l'art du corps" - où l'on danse, on se baigne, on fait l'amour. Comme à Versailles. Un corps porteur de "sens", un corps longtemps synonyme de labeur, de stabilité, de devoir, de contrainte, et peu à peu commué en levier de séduction et de plaisir : c'est d'ailleurs de cette évolution vers un corps érotisé que naîtront la pratique des sports d'hiver et plus globalement les activités de glisse dites instables. Aujourd'hui, le tourisme fait face à un double obstacle : la profusion d'offres et de demandes, et parfois l'absence de sens. Mais 2012 restera dans l'histoire l'année où un milliard d'hommes ont franchi une frontière... Là nous faisons humainement humanité malgré tous les travers du tourisme.
La société peut être subdivisée en deux niveaux : d'une part, l'agora, où vivent les autochtones qui sont nés, ont grandi et étudié, se sont mariés et travaillent dans un même lieu à la construction duquel leur ancrage, leur mémoire, leurs réseaux participent au quotidien. D'autre part, le paysage, image que l'on compare, que l'on commente, et que l'on s'approprie. Cette image prenait autrefois la forme de la peinture, jusqu'à l'apparition de la photographie, puis au développement et à la démocratisation des moyens de transport. Le paysage est né du tourisme. La France a la chance de disposer partout de ces deux niveaux de l'agora et du paysage, au creux desquels vit la société locale. Car l'habitant de l'agora est chez nous "aussi" touriste ailleurs, et ainsi apprend à porter sur son voisin un regard enrichi de sa lecture d'un paysage qui a la capacité de dire la beauté et le désir. La force de la France est d'être mondialement désirée car elle est la plus visitée de la planète. Mais il faut savoir en tirer profit, ce qui par exemple est le cas de l'industrie du luxe ou des parfums. Moins des voitures...

En matière touristique, la France possède un fabuleux atout différenciant : son capital patrimonial, c'est-à-dire sa culture des villages, des bourgs, des campagnes, comme des villes. La préservation mémorielle de ce capital et de cet enracinement historiques la distingue. Y compris, chez nombre d'économistes ou de sociologues, parce qu'elle l'enterre dans sa décrépitude, son obsolescence, son immobilisme, à l'ère de l'hypermobilité ou de l'hypermodernité... Quelle logique intellectuelle et quelle stratégie faut-il employer pour que mémoire et modernité ne forment pas un oxymore ?

J'habite à la campagne, et chaque fois qu'un touriste rachète une ruine, j'éprouve le même sentiment que celui de mes voisins paysans lorsque après 1968 je m'installai pour la première fois dans une ferme réhabilitée par mes soins : voilà une maison qui "tombe", le verbe signifiant là le regret qu'elle soit dorénavant habitée par un "non-paysan"... Cette observation est un symbole du "récit" de la mondialisation mais aussi de l'urbanisation dans lequel nous devons lire le sens futur du tourisme. L'Europe construit des villes depuis deux mille ans, et possède donc un extraordinaire patrimoine urbain. De leur côté, Asiatiques aujourd'hui et Africains demain érigent des villes gratte-ciel pour abriter une population qui croît de manière exponentielle. Cela d'ailleurs, comme c'est le cas en Chine, au prix souvent d'une dévastation du patrimoine architectural, historique et culturel. Comment l'Europe doit-elle se positionner ? Doit-elle les imiter ? Non, bien sûr. L'enjeu est de protéger et de valoriser ce qui est différenciant. C'est à cette condition que dans trois siècles le monde entier continuera de se rendre à Paris, Rome, Londres, Uzès, Périgueux ou Cancale. Mais toute tentative de "patrimonialiser" le continent se révélera contre-productive si elle néglige d'y inoculer la créativité. Le tourisme nous a aidés à patrimonialiser la France, parfois cela nous rend un peu conservateurs. Il faut y introduire de la création.

Cette créativité, l'art et notamment sa mise en scène muséale, peuvent-ils y contribuer ?

Comment l'?uvre qui naît doit-elle être mise en confrontation avec celle qui est ? Mettre en application cette question est essentiel. Car c'est cette confrontation à l'?uvre naissante qui permet de réinterroger et de donner sens à l'?uvre ancienne. L'homme fait ?uvre chaque jour. Il faut donc protéger l'?uvre faite, mais il faut la mêler à celle qui se cherche.

Autrefois, ce qui "obligeait" était l'emploi, c'est désormais l'art de vivre. La culture du loisir et du temps pour soi, et la société de la mobilité dictent en effet les choix mais aussi les lieux de vie. Comment l'organisation et la structuration de la ville, et au-delà l'articulation villes-campagne, épousent-elles cette évolution ?

La France est un cas assez particulier. Sur les dix dernières années, la croissance de la population urbaine fut de 5 %, celle des campagnes de 9,5 %. S'agit-il là d'un accident éphémère ou d'un phénomène durable résultant de l'extrême valorisation de la ruralité, du village ou de la petite ville ? Quel sens faut-il y accorder ? Difficile de répondre. Sans doute le fait d'être le seul pays entièrement touristique et le seul qui accueille plus de touristes qu'il n'a d'habitants peut-il aider à comprendre cette originalité. Ce qui est en fait certain c'est que nous y sommes tous devenus urbains : chaque campagne est à moins d'une heure d'un centre-ville, l'immense majorité des paysans regardent le journal télévisé, font leurs courses dans une grande surface, bénéficient des mêmes services publics (enseignement, etc.) et rendent visite à leurs enfants installés en ville... Certes, l'habitat peut être dense ou diffus, mais il n'y a plus d'opposition entre ville et campagne. Sauf en de rares territoires de la France profonde qui méritent respect et interrogations.

Le territoire est recouvert de "villes-nuages"...

"Ville nuage" car ville de la mobilité d'un rayon moyen de 10 à 50 kilomètres. Il n'existe plus, comme autrefois, de discontinuité ou de franche séparation entre la ville et la campagne. L'urbain est omniprésent. Et alors, "en face" pourrait-on dire, est interrogée la manière de réinventer "le monde vert", de rapprocher les préoccupations agricoles, forestières ou écologiques, les jardins, bref, d'intégrer de véritables projets végétaux "libres" - c'est-à-dire "explosifs", distincts de ceux extrêmement maîtrisés et destinés à montrer la puissance de la ville sur le végétal "des espaces verts". La sortie des sociétés toutes nourries aux énergies fossiles va renforcer la puissance économique mais aussi symbolique de cette demande de monde vert.
Par ailleurs, on doit en permanence penser la société "double" : réelle et virtuelle. Car toutes deux font en réalité couple indissociable. Quand, attablé à une terrasse dans un village du Luberon, je reçois un appel de Pékin, n'est-ce pas magique ? Enfin, la société du temps libre réinterroge la vocation du logement. Ce logement est devenu un espace où l'on passe l'essentiel de son temps, il n'est plus seulement celui d'expression de la cellule familiale mais plus largement celui de rencontres, d'actions, d'initiatives, c'est-à-dire de privatisation de l'univers social. C'est pourquoi la télévision, la musique, l'animal, le jardin... y occupe un rôle fondamental de sociabilité, de lien avec la nature, l'eau mais aussi avec la famille ou les amis qu'on réunit le dimanche autour d'un barbecue.
Mais "on" a aussi besoin de "faire humanité". Cela, on y parvient devant son écran de télévision à partager une finale de Coupe de France OM-PSG avec quelques amis et des millions de téléspectateurs. On y parvient aussi lorsqu'à l'issue de la victoire on descend sur le Vieux-Port hurler sa joie d'avoir gagné et battu l'ennemi intime. Ce qui faisait "commun" hier relevait de rituels - le bistrot après le travail, la messe dominicale, etc. Aujourd'hui, dans une telle société de l'exceptionnel, on "fait commun" par d'autres moyens : la Nuit du cinéma, les festivals, la Fête des voisins, les voyages organisés... et le spectacle télévisé partagé.

L'urbanisation s'étend au gré d'une horizontalisation des lieux de vie et d'hébergement. A-t-on dépassé le seuil du tolérable en matière d'aménagement du territoire ?

Cela dépend où. Seule certitude, nous allons devoir bloquer l'extension urbaine et sacraliser les terres agricoles. Au-delà, hier Alain Touraine disait que la société devenait plus fondamentale que verticale et le déplorait comme indice du recul de la promotion sociale. Mais sur cette société horizontalisée, où on ne possède pas les clés pour franchir la périphérie et atteindre le centre, Jeremy Rifkin apporte un autre éclairage. La société verticale était celle de la hiérarchie, de l'imprimerie, de l'électricité et du téléphone, et le développement actuel des systèmes de communication virtuels l'horizontalise. L'enjeu est de comprendre que l'énergie étant au c?ur des sociétés humaines, et sa production demain étant multiforme et disséminée, la société horizontale crée une extraordinaire autonomie et remet en cause la cartographie du pouvoir traditionnellement concentrée du sommet vers la base. Autrement dit l'équilibre entre l'organisation horizontale et les structures verticales est en train de bouger. Le risque est la relégation de certains, l'intérêt une société plus autonome. Cette évolution est incontournable. Reste à la penser, à "la solidariser" et à la mettre en récit.

Cette horizontalisation, ces archipels entremêlés et ségrégés peuvent aussi être interprétés comme une forme moderne de ghettoïsation, comme l'incarnation de l'appétence naturelle à l'individualisme, au communautarisme, finalement la formation de nouvelles appartenances à même de se substituer à celles qui se sont évanouies. La fracturation de la société semble refléter celles des villes. La mixité - sociale, intergénérationnelle, ethnique - peut-elle bien encore trouver sa place ? N'est-on pas arrivé à un point de rupture ?

J'aime la diversité. La "vraie" diversité, celle des lieux, des liens et des héritages. Pas celle, politiquement correcte, au nom de laquelle il y a exactement le même nombre de femmes que d'hommes au sein d'un gouvernement, mais celle qui conduit à donner aux femmes les mêmes chances qu'aux hommes d'accéder aux responsabilités. La parité arithmétique constitue à mes yeux la négation de la diversité. La diversité et, au-delà, le charme de la différence, sont d'autant plus essentiels dans le contexte actuel qui encourage l'uniformité. L'enjeu doit être d'augmenter la liberté des individus et de ne pas agir comme s'il n'y avait pas de différences.
Alors, "oui" à la construction de la mixité. Mais "non" aux discours et aux actes qui cherchent à nier ou à gommer les différences au nom desquelles il est agréable et respectable de chercher à se regrouper au nom de racines, d'histoires, de cultures, de langues communes. Il est inepte de vouloir dissuader des musulmans de vivre avec des musulmans ou des Bretons de vivre avec des Bretons. En revanche, cette compréhension des regroupements culturels doit s'inscrire dans un idéal de "vivre ensemble" et sans oublier que la question sociale pèse beaucoup plus dans la fragmentation sociale que toute autre question. En permanence il faut favoriser parallèlement les possibilités de rencontres aléatoires.

Finalement la construction et l'organisation des villes questionnent le modèle même de l'identité, et donc aussi celui de l'assimilation des flux d'immigration et la démographie consubstantielle : l'intégration ou la communautarisation. La force identitaire des villes constitue-t-elle un enjeu ? Les agglomérations fortement identitaires vivent-elles mieux la mutation que leur imposent la société de la mobilité et la nécessité de bâtir un "vivre ensemble" ?

On ne pourra jamais convaincre les riches de cohabiter avec les pauvres. En revanche, l'Hexagone est en proie à des segmentations problématiques qu'il faut chercher à lever. Quand on pense que nous sommes une démocratie au sein de laquelle 60 % des électeurs ne votent pas là où ils travaillent mais là où ils dorment... Or cette démocratie a été pensée d'abord en fonction de la localisation des revenus, puisqu'au XIXe siècle n'étaient autorisés à voter que ceux qui "possédaient" avant, heureusement, que le reste de la population ne rejoigne progressivement la cohorte. "Cette démocratie du sommeil" qui s'est substituée à celle du travail n'est pas sans répercussions. Au premier rang desquelles celle d'exhorter l'habitant à protéger la valeur de ses biens, à la sécurisation de ses enfants et à leur choisir une école de bon niveau, surtout à renoncer aux changements. Alors imaginez insérer un foyer de jeunes travailleurs... ou une usine ! La rente foncière et résidentielle domine la richesse de création et de production.
Or la démocratie repose sur deux pieds : celle de la production et celle de la résidence. C'est-à-dire que nous nous approprions la démocratie et la faisons vivre dans la cité qui est un espace, lorsque nous en saisissons la matière, l'intérêt et le partage dans nos quotidiens professionnel et personnel. Or aujourd'hui l'équilibre est rompu, confinant le seul véritable acte politique au scrutin présidentiel, par définition non local. Et dans ce domaine de déficit démocratique, la France est particulièrement défaillante. C'est tout aussi vrai pour l'Europe.

Cette société de la mobilité porte l'autonomisation à son apogée. Or, de l'autonomisation à l'individualisme, l'égoïsme, le repli, la solitude, la ligne de démarcation est ténue... Comment employer cette autonomisation à "faire ville, société, vivre" "ensemble" plutôt que "fragmentés" ? Aux formes traditionnelles de solidarité - intergénérationnelles, interethniques, intersociales - qui en se délitant lézardent le bien commun, d'autres se substituent-elles ?

Il est exact que l'espace public est en crise. Mais chez l'individu tout ne va pas si mal ! La société est celle du malheur public et du bonheur privé. Une majorité de Français confient être plutôt heureux dans leur famille ou leur travail, leur quartier. Pourrait-on être autrement dans un pays en paix, où l'enseignement comme la santé sont gratuits ? Et c'est d'ailleurs parce qu'ils sont globalement heureux que les Français comme les Européens n'engagent pas de grands mouvements de révolte collective. Même un supposé excès d'individualisme n'est pas avéré : jamais on n'a eu autant d'amis, jamais on n'a autant partagé, jamais même on n'a pu vivre ainsi quatre générations à la fois - cette concomitance assurant une transmission culturelle d'une centaine d'années. Nous avons inventé sans nous en rendre compte la société quatre générations de masse.

Mais on ne peut pas espérer repenser et réhumaniser la ville si préalablement on ignore ce que chacun est prêt à partager voire à sacrifier afin de faire "vivre ensemble". Connaît-on ce champ du "vouloir" et du "pouvoir" ?

Il faut s'attacher en permanence à recréer de l'aléatoire, du mouvement, de l'imprévu. C'est à cette condition que la démocratie peut accomplir sa vocation au service du "produire" et de "l'habiter". Par exemple, c'est au moins autant à des marginaux sécants qu'à de "petits blancs bien propres sur eux" qu'il faut confier la gestion de la culture ou de la recherche. La folie des premiers est capitale pour enrichir l'offre honorable mais conformiste et limitée des seconds. Il faut toujours veiller à maintenir ouvert l'espace du désordre face aux tentations du trop d'ordre. Et c'est là qu'intervient la responsabilité des politiques, appelés à sanctuariser cet espace de l'aléatoire autour duquel la société doit s'organiser.

Réinventer la "ville ensemble" pour ressusciter le "vivre ensemble" porte effectivement une dimension éminemment politique... Car au phénomène de mobilité fait face aussi celui de revendications territoriales, identitaires parfois violentes et volontiers ségrégationnistes - comme l'attestent le plébiscite catalan pour l'indépendance, mais aussi les succès électoraux des séparatistes en Flandres, en Italie du Nord, etc. L'excès de mobilité adossé à l'implosion des repères, à l'idéologie du déracinement, à la précarisation, et à la peur de l'avenir, appelle le regain nationaliste et, en France, nourrit la doctrine du Front national. Tout cela interroge la citoyenneté et les bonnes échelles des projets communs...
Face aux crises de sens, à quoi fait-on appel ? A la boîte à outils des idéologies passées. Parmi elles, le "recours" nationaliste et extrémiste, parfois pro-religieux. Ce danger existe bien. Nous sommes au c?ur d'un changement puissant : unité du monde, mobilité des hommes, un milliard de touristes, 2,3 milliards de téléphones portables, limitation des ressources fossiles, changement climatique, explosion de la productivité du travail... Comment s'étonner que les cadres politiques de la société du travail d'hier ne volent en éclats ? Le contraire serait étonnant. Il faut reconstruire des cadres nouveaux sous la pression des peurs de pertes de sens et de repères, avec le risque que ceux-ci ne triomphent. C'est la seule route. J'essaie avec d'autres de pousser à la roue.
Plus les hommes sont mobiles, plus le territoire a vocation à incarner les identités. Et le tourisme y contribue concrètement, car c'est sous sa "pression" que s'est imposé un mouvement consistant à "typer" les identités locales et donc les territoires - maisons blanches dans les Cyclades, tuiles rondes en Provence, etc. Mobilité des hommes/identité des territoires forment un nouveau couple en pleine construction. C'est bien davantage le lieu que l'homme qui fait l'identité première.
Que des villes comme Barcelone exhalent un sentiment puissant d'appartenance est utile. Elles reposent sur d'historiques solidarités ou des pactes de confiance qui avaient ou ont pour terreau la religion, la franc-maçonnerie, etc., et une proximité physique qui cimente l'identité commune. Les acteurs des métropoles ont pour responsabilité de préserver cette identité tout en propulsant le territoire et les habitants dans la mondialisation. Pour cela, ils doivent intégrer une nouvelle donne : l'innovation n'est plus cloisonnée dans les filières (d'activité, de métier), elle prolonge et concrétise une créativité désormais transversale et qui ouvre un champ des possibles considérable. L'horizontal comme force nouvelle du vertical fatigué.

Chacun dorénavant est exposé à un monde qui tout à la fois se jette violemment sur lui (via les médias, internet, les réseaux sociaux) et lui est inaccessible, le sollicite mais se refuse à son pouvoir. Ce "pouvoir des sans-pouvoir" cher à Václav Havel, malmène-t-il gravement notre rapport à l'utilité de l'existence ? Comment réinterroge-t-il l'architecture et le fonctionnement de la démocratie ?

Interrogation éminemment complexe... qui tend à démontrer que la démocratie ne sera sans doute jamais le système politique le plus adapté à la gestion de la mondialisation puisqu'elle consolide le pouvoir de la majorité mais peine à protéger les minorités. La démocratie est une culture de "stock". Hier un stock d'hommes, que les élus administraient au gré des territoires - ville, département, région, nation - en vue d'organiser des affrontements et de cristalliser des solidarités à même de permettre le changement social. Mais aujourd'hui, sous le joug de la mobilité et du flux humain, la démocratie risque de devenir un simple stock d'hectares. Organiser la démocratie dans un tel contexte est compliqué. La France, extraordinairement conservatrice, empile des découpages. Reste que certains font sens, notamment dans les milieux populaires où les notions de commune, de département et de proximité protègent. N'oublions pas que seuls les puissants disposent du pouvoir de se protéger par eux-mêmes. Pour cette raison aussi, l'échelon départemental semble encore pertinent et même le mieux adapté aux injonctions de la modernité si on lui donne d'autres responsabilités que sociales. Et écartons de la démocratie ces satanées "communautés de communes" qui ne sont d'aucune résonance dans l'esprit des citoyens. La société plus horizontale et mobile a besoin d'une démocratie locale repensée.

La classe politique apparaît dépassée par cette mutation sociétale dite de mobilité et de loisirs qu'elle échoue à décrypter, à faire sienne, et surtout à transformer en offre politique. L'acte de voter est lui-même devenu si versatile, sans doute par manque d'ancrage et d'identité idéologiques des forces politiques. Sont-ce les rouages de la démocratie qui ont provoqué cette cécité ?

Cette situation interroge au-delà de la fin des grandes idéologies. La scène politique est caractérisée par un fossé entre la mise en scène des affrontements et la réalité des débats ; ces derniers rassemblent souvent une quasi-unanimité. D'autre part, longtemps en France on a cru que la salubrité et l'efficacité démocratiques impliquaient la destruction de l'adversaire et donc de l'opposition... ce qui n'est jamais qu'une vision totalitaire. Or en démocratie il n'y a de bon match que s'il met en jeu deux équipes performantes. L'objectif est de permettre à ces deux clans rivaux de manifester autant leurs différences que leurs convergences - par ailleurs nombreuses : sur l'économie de marché, les droits humains, le respect de l'environnement. Le zapping politique est d'abord une forme d'autonomie et de liberté d'une société en métamorphose sortie des idéologies dominatrices. Pourquoi pleurer ?

La culture urbaine, l'usage de la ville sont devenus un bien commun. Comment ce nouveau degré d'appropriation doit-il réinterroger l'action des élus et le processus démocratique ? La fameuse démocratie participative, dont on sent bien que mal dosée, mal employée, elle malmène la démocratie représentative, joue-t-elle l'intérêt de la citoyenneté et de l'individualité contre celui de la démocratie et de la collectivité ?

Le véritable enjeu, qui transcende la dualité des systèmes participatif et représentatif, porte sur la démocratie des flux de populations. Car si les élus sont devenus aussi conservateurs, c'est parce qu'ils sont des sédentaires dans un monde de mobilité. Qui connaît le mieux le phénomène de la mondialisation ? Les "grands patrons" d'entreprises et les dirigeants d'ONG. Ces deux groupes sont les meilleurs connaisseurs du Rwanda, d'Haïti, de l'Inde ou de la Russie. Interrogez les élus français sur la réalité de la planète... Et que dire de leurs homologues américains ? Nombre d'entre eux ne disposent même pas de passeport !
Ces différences, profondes, d'appropriation de la mondialisation constituent un lourd obstacle, et démontrent une inégalité face à la démocratie de la mobilité. Les élus, issus du (et enfermés dans le) "local" peinent à penser la société dans ce nouveau paradigme de la mondialisation et de la mobilité. D'où la nécessité de recomposer la cartographie politique afin que les territoires, les habitants et les élus fassent sens pour répondre à des enjeux qui dépassent totalement leur périmètre. Généralisons les territoires politiques de la proximité (comme la carte scolaires des collèges) y compris en découpant nos villes, et favorisons des territoires de projets, d'abord les métropoles et les villes départements.
Quant à la démocratie participative, n'en faisons pas un leurre pour masquer le conservatisme des carets politiques. La démocratie doit être plus participative, davantage réseau et internet, débat et travail. Mais qui sont les principaux acteurs de la démocratie participative ? Les retraités. Parce qu'ils constituent 30 % de la population et que leur intégration sociale est désormais un enjeu politique, la démocratie est portée par le troisième âge. Ce que les élus exploitent sans retenue, puisque le tissu associatif fournit une bonne part de leur auditoire.

La valorisation et la reconnaissance des retraités, eux-mêmes en quête d'être utiles, devraient former une priorité de la société...

Absolument. Et cela interroge l'organisation du temps de travail. Je milite pour que l'on travaille moins mais plus longtemps. Moins pour que le travail soit bien davantage partagé et accessible au plus grand nombre, notamment les jeunes. Et plus longtemps car avec l'allongement de l'espérance de vie nous sommes intellectuellement et physiquement vaillants bien au-delà des 60 ans. Demain je crois qu'on travaillera quatre jours de 25 à 65 ou 70 ans. Nous y allons doucement.

Vous aspirez à la reconnaissance prioritaire des Départements. Or, dans le cadre de la naissance future des "métropoles européennes", le Conseil général du Rhône et le Grand Lyon viennent de conclure un accord historique : le premier abandonne au second ses compétences "lyonnaises" et se recentre sur les territoires ruraux. Cette révolution interroge l'avenir du fameux millefeuille administratif français, et notamment la rivalité que se livrent régions et agglomérations à l'aune de l'histoire - économique, industrielle, politique des territoires - mais aussi des injonctions de la compétition internationale qui réclame visibilité, cohérence, efficacité des périmètres administratifs. Peut-on en mesurer les effets quant à l'efficience des services publics, mais aussi à l'aménagement futur du territoire, et à l'articulation - autant économique qu'humaine - des bassins ruraux et urbains de vie ?

Depuis la Révolution française, les citoyens ont l'habitude d'habiter dans des départements. La plupart de leurs repères, notamment administratifs, y sont circonscrits. Le découpage de ces départements répond à une logique géographique, puisque la majorité d'entre eux environne une ville principale et structure, homogénéise les services publics. Le département constitue réellement, souvent, un territoire identitaire, notamment pour les milieux populaires par ailleurs fortement concernés par l'action sociale inhérente à ses compétences. Certaines villes-départements (Lyon, Marseille-Aix) ont saturé leurs territoires, mais la grande majorité en sont bien loin. L'initiative de Michel Mercier et de Gérard Collomb est donc logique une fois rapportée à la spécificité de leur territoire et à la nécessité de faire émerger quelques métropoles de rang international. Peut-être même devrons-nous regarder plus loin, et notamment dessiner une seule grande région Lyon-Aix-Marseille. Avec 10 millions de personnes, elle posséderait une taille "mondiale".

Jugez-vous que la manière dont l'Etat a procédé à leur découpage a condamné la visibilité, la légitimité et la démocratie des régions ? Des deux périmètres de la Métropole et de la Région, lequel est le plus pertinent en termes d'appartenance et d'identification individuelles, pour "faire humanité ensemble" ?

La Région ne peut être une simple fédération de départements, et donc n'a de sens que si elle s'appuie sur une identité historique et une réalité culturelle. La Bretagne est une vraie région. Rhône-Alpes - quels liens unissent la Haute-Savoie à l'Ardèche ? - ou Provence-Alpes-Côte d'Azur - la zone méditerranéenne, succession d'enclaves portuaires, est fracturée - ne le sont pas. Une région Alpes-Méditerranée aurait une logique, tout comme un territoire couvrant Bordeaux, Toulouse et Montpellier car reflétant l'ancienne Occitanie. Faire vivre les citoyens dans des territoires qui donnent du sens à leur existence : voilà ce qui doit dicter l'architecture administrative et politique. Avec des métropoles moteurs de la mondialisation.

A quelles réformes l'élu et le sociologue que vous êtes exhortent-ils ? Tous deux s'accordent-ils toujours ?

Mon rêve ? Qu'émergent des départements métropolitains, au sein desquels les élus seraient soumis à un scrutin direct, le pouvoir serait concentré dans les communes, et les compétences sociales et économiques seraient indissociables. Mes deux "identités" s'entendent plutôt bien. Reste que dans ma fonction d'élu, j'éprouve un profond sentiment d'ennui. Les commissions sans intérêt se superposent, le "véritable" débat contradictoire y est impossible, les actes se diluent dans les méandres décisionnels... On y perd souvent son temps. J'espérais trouver dans cette fonction d'élu local matière supplémentaire à nourrir mon rapport au réel ; j'y suis arrivé en transformant le vieux port de Marseille ou en réorganisant le tri sélectif des déchets. Mais c'est ma notoriété intellectuelle qui fait que personne ne m'a contré. Le coeur du politique est dans la mise en scène et la réélection. Il est impératif de limiter les mandats et de bloquer les décideurs à deux élections successives. Sinon la parade du coq oublie les problèmes sociaux et sociétaux.

Finalement, c'est à la jeunesse que vous confiez la responsabilité de "remodéliser" une société à même de "refaire citoyenneté", de "renouer un récit qui puisse faire lien" et de "repenser le commun possible". Où puisez-vous cette confiance ?

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, nous avons inventé l'adolescence. Aujourd'hui, c'est au tour des jeunes adultes, âgés de 18 à 28 ans. Cette nouvelle période de vie est celle des explorations - étudiantes, géographiques, sexuelles, etc. Et c'est désormais à près de 30 ans qu'interviennent les stabilités affective et professionnelle. Ces jeunes adultes expérimentent le monde et leur monde. Un monde dur pour les plus défavorisés - même s'il faut cesser d'assimiler les étudiants à des pauvres ! -, structurellement discontinu et mobile, et que bouleverse la montée en puissance d'une population senior dont une partie aspire à travailler et à avoir une utilité sociale. C'est entre 20 et 60 ans que les Français avouent être le plus angoissés et nécessairement plus en retrait des enjeux altruistes et citoyens. Comment pourrait-il en être autrement puisque c'est dans cette période que sont concentrés tous les enjeux, tous les efforts, toutes les échéances, tous les échecs - familiaux, professionnels, financiers ? Le paradoxe est donc qu'au même moment le c?ur le plus créatif de la société est celui qui est le plus en souffrance. Il est donc l'heure de réinventer l'espace de la démocratie, de la vie publique et associative pour permettre à tout le monde, et notamment aux jeunes et aux femmes, d'y être acteurs. Mais jamais le monde n'a évolué aussi vite, n'a été aussi lié par internet ou au problème écologique. Le changement d'échelles et de vitesse qui est devant nous est une chance à saisir pour la jeunesse. Une chance immense. Notre rôle est de le leur dire et d'ouvrir des portes. De très anciens, comme Edgar Morin et Stéphane Hessel, font un excellent travail en ce sens.

 

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Commentaires
a écrit le 24/04/2013 à 9:58 :
Top!

Pour vous rencontrer et prolonger, on fait comment?
a écrit le 23/04/2013 à 11:34 :
merci même si c'est un peu long à lire !
a écrit le 23/04/2013 à 0:31 :
Merci article passionnant. Certaines affirmations passeraient difficilement le cap de la demonstration mais peu importe. la matiere est la. Parfois meme inquietante, la proposition d'organisation territorial, sans evoquer le fond, montre a quell point le chemin sera long et certainement passionnant.
a écrit le 22/04/2013 à 20:08 :
Merci de nous donner de la matière à réflexion! C'est une joie et un privilège que d'être invité à une telle lecture. Un Radical Valoisien, qui vous sent plus proche de lui que du PS.

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