La controverse "Reinhart-Rogoff" est loin de mettre fin au débat dette/croissance

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Michael Boskin. Copyright DR
Michael Boskin. Copyright DR (Crédits : dr)
Michael Boskin, professeur en économie à l'Université Stanford et membre de l'Institution Hoover, fut le directeur du Bureau des conseillers économiques de George H. W. Bush de 1989 à 1993.

La récente controverse autour d'erreurs repérées dans l'article produit en 2010 par les économistes Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff illustre tristement la pression que fait subir l'implacable exigence du flux perpétuel de l'information et l'atmosphère toxique qui règne autour de la politique budgétaire aux Etats-Unis, en Europe et au Japon.

Dans leur article intitulé "Growth in a Time of Debt," Reinhart et Rogoff estimaient que des rapports de dette publique/PIB supérieurs à 90% entrainaient une chute importante de la croissance. Mais les données chiffrées comportaient des erreurs de codage découvertes par un étudiant de l'Université du Massachusetts. Après correction, l'effet est substantiellement inférieur, mais néanmoins conséquent économiquement parlant.

Les erreurs dans le domaine de la recherche économique ne sont pas rares

L'article de Reinhart et Rogoff n'est qu'un élément parmi une volumineuse littérature qui démontre que des niveaux d'endettement élevés sont économiquement risqués. Une question plus fondamentale est la causalité : l'état de l'économie affecte certainement la position budgétaire, tout comme la politique fiscale, les dépenses, les déficits, et les dettes sont susceptibles d'affecter la croissance économique.

Les erreurs dans le domaine de la recherche économique ne sont pas rares, mais elles sont généralement repérées relativement rapidement, comme cela m'est déjà arrivé dans un texte en phase de prépublication. Parfois, les erreurs ne sont découvertes que plus tard, à la phase du document de travail, comme pour Reinhart et Rogoff, ou après publication, comme dans le cas du prix Nobel d'économie Ken Arrow, qui a dû corriger son erreur dans l'application de son fameux théorème d'impossibilité.

Chaque approche comporte ses forces et ses faiblesses

Les économistes utilisent différentes méthodes pour analyser les questions budgétaires : des modèles analytiques stylisés ; des modèles macro-économétriques adaptés aux données agrégées, comme ceux utilisés par la Réserve Fédérale, la Banque centrale européenne (BCE), et l'office parlementaire du budget (CBO) ; une estimation empirique des paramètres clé, comme les multiplicateurs de dépenses ; les modèles vectoriels auto-régressifs ; et les études antérieures. Chacune de ces approches comporte ses forces et ses faiblesses, et les économistes et les responsables politiques sérieux ne travaillent pas sur une étude unique ; ils fondent plutôt leurs jugements sur une série d'éléments complémentaires.

Cette indignation, ces déclarations exagérées sur l'influence que peut avoir une simple publication, et les tentatives visant à utiliser ces erreurs pour discréditer les inquiétudes légitimes sur les niveaux élevés d'endettement (et ce faisant, vilipender les auteurs) sont sans fondement.

Si les déficits importants sont généralement indésirables, ils peuvent, parfois, être bénins et même désirables, comme en période de récession, de guerre, ou lorsqu'ils sont utilisés pour financer des investissements publics productifs. En périodes normales, les déficits sont un frein à l'investissement privé (et encouragent peut-être l'épargne privée et/ou les capitaux étrangers), et limitent donc la croissance future. Par contre, dans le cadre d'une profonde récession à long terme, avec un taux directeur de la banque centrale près de zéro, une réponse budgétaire opportune et adaptée peut, en principe, aider.

Adopter des mesures qui bénéficient à l'économie à court terme à un coût raisonnable à moyen terme

Mais le processus politique peut entrainer des réponses inappropriées et inefficaces - centrées sur des transferts plutôt que sur les achats, la baisse inframarginale de l'impôt, et une politique d'achat qui ne passe pas le test coûts/bénéfices - qui font peu de bien à court terme et crépas mal de difficultés ultérieures. Le plan de relance de l'Amérique de 2008 n'a eu qu'un impact relatif sur la consommation, et celui de 2009 a couté des centaines de milliers de dollars par emploi - bien plus que les salaires médians.

Nous devrions adopter des mesures qui bénéficient à l'économie à court terme à un coût raisonnable à moyen terme, et rejeter celles qui n'y parviennent pas. Cela paraît simple, mais c'est un objectif bien plus difficile à atteindre que celui que se sont établis les responsables en Europe et aux Etats-Unis ces dernières années.

J'ai estimé que l'impact sur le PIB de l'augmentation de la dette américaine récente et projetée (à laquelle la croissance explosive des dépenses publiques en pensions de retraite et assurance santé devrait largement contribuer), en utilisant quatre estimations alternatives de l'effet de la dette sur la croissance : une étude estimative moins importante de Reinhart et Rogoff parue dans un article plus récent ; une étude du Fonds monétaire international (FMI) très largement utilisée, qui envisage un impact plus important (et qui traite aussi du problème potentiel de causalité inverse) ; une étude liée au CBO ; et une fonction de production simple avec une dette publique qui évince les immobilisations corporelles. Les résultats obtenus sont sensiblement identiques : si le coût des prestations sociales n'est pas ramené sous contrôle, l'augmentation conséquente de la dette fera baisser le niveau de vie américain de 20% en l'espace d'une génération.

Les consolidations budgétaires réussies ont favorisé les coupes dans les dépenses

Certains éléments statistiques corroborent le fait que des déficits et un endettement élevés entrainent une augmentation des taux d'intérêt à long terme. L'effet est supérieur lorsque qu'il y a dépassement d'un niveau raisonnable de déficit et d'endettement et que les déficits de compte courant sont importants. L'augmentation des taux d'intérêts est susceptible de reporter les investissements privés, ce qui ralentit la croissance de l'emploi et des salaires.

De nombreuses études montrent que les « multiplicateurs » de dépenses publiques, même lorsqu'ils sont importants avec des taux directeurs proches de zéro, diminuent rapidement, puis deviennent négatifs - et peuvent même rester négatifs en périodes d'expansion économique et lorsque les foyers s'attendent à une hausse fiscale au-delà de cette période de taux directeur proche de zéro. Des réductions fiscales permanentes et celles appliquées sur les taux marginaux ont prouvé qu'elles sont plus susceptibles de relancer la croissance que les augmentations dans les dépenses ou des baisses fiscales temporaires et infra-marginales ; les consolidations budgétaires réussies ont favorisé les coupes dans les dépenses plutôt que les augmentations fiscales par un rapport de 5 ou 6 pour un ; et les coupes dans les dépenses sont moins susceptibles de causer des récessions dans les pays de l'OCDE que les hausses d'impôt.

La consolidation doit d'abord s'effectuer par le poste budgétaire des dépenses

Certains prétendent que la consolidation fiscale par une réduction graduelle permanente des dépenses aurait une incidence positive dans les pays fortement endettés, comme ce fut déjà le cas par le passé. D'autres maintiennent qu'une hausse temporaire des dépenses aujourd'hui relancerait la croissance. Les deux pourraient avoir un effet expansionniste - ou pas, selon le contexte et les circonstances. Parce que de nombreux pays ont procédé simultanément à une consolidation, les taux d'intérêt sont déjà faibles ; et pour les Etats-Unis, qui représentent 20% de l'économie globale et émettent la monnaie internationale de réserve, il faudrait faire preuve de prudence et ne pas généraliser à partir d'expériences antérieures.

Néanmoins, les données suggèrent clairement que les ratios élevés de dette/PIB freinent à terme la croissance à long terme ; la consolidation fiscale devrait être mise en place graduellement à l'aune du rétablissement des économies ; et la consolidation doit d'abord s'effectuer par le poste budgétaire des dépenses. Enfin, la notion selon laquelle nous devrions attendre 10 à 15 ans pour commencer à traiter les déficits et la dette, ainsi que l'a suggéré l'économiste Paul Krugman, est parfaitement irresponsable

© Project Syndicate 1995-2013


 

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Commentaires
a écrit le 01/11/2013 à 9:46 :
La controverse "Reinhart-Rogoff" est loin de mettre fin au débat dette/croissance
superslim http://domenicalatta.seesaa.net/article/378432013.html
a écrit le 30/05/2013 à 20:20 :
C'est un faux débat, le type même de faux débat qui fait rage là où sont beaucoup trop nombreux ceux qui enragent pour cause de chômage !!! En effet, tous les économistes sérieux savent qu'il y a un ratio d'endettement que supporte très bien toute économie ou entreprise ! Si les résultats ne sont pas là, alors oui, avec la crise, l'endettement devient plus ou moins (in)supportable. Payer des intérêts, fussent-ils exorbitants, n'est pas perdu pour tout le monde: puisque les prêteurs sont AUSSI des agents économiques au sens de la théorie libérale... ! Non, ce qui gêne dans ce débat économétrique (l'économétrie a en parti "pourri" et dévoyé tout débat vrai et légitime dans l'économie politique): il n'y aurait plus qu'un seuil (mettons 90 %) qui hypothéquerait la croissance !!!!
La belle blague !?
La Croissance st précisément hypothéquée par le manque de confiance et de perspectives dans l'avenir, que jamais un économètre ou un requin de la finance ne lui rendront !!!
CQFD
a écrit le 30/05/2013 à 18:54 :
La réalité ? parlons -en ! La dette française est constituée à 66% d'intérêts cumulés . Si la France avait pu emprunter à 1% à la BCE la dette serait de moitié voir du tiers selon les calculs.Les dettes des états sont une création des néolibéraux qui ont imposé aux états d'emprunter sur les marchés .Mais un état n'est pas une entreprise privée c'est un bien commun.
Les "dépenses de l'état ,parlons en : il y a 54% de prélèvements mais 33% de ces prélèvements vont à la redistribution des revenus et donc revient aux citoyens .Faire croire que l'état "dépense" 54% de nos richesses est donc mensonger .
a écrit le 29/05/2013 à 9:57 :
Une analyse qui rejoint la réalité: 1. Reinhart et Rogoff se sont trompés sur l'ampleur de l'effet négatif de la dette élevée sur la croissance, mais jamais sur le "bien-fondé" de cette corrélation. 2. La consolidation doit passer par la réduction des dépenses. 3. Mais pourquoi ne pas mettre en doute la causalité de cette corrélation ? Je dirais que le manque de croissance structurel, incite les gouvernements sans relâche et sur une longue période à relancer coûteusement l'économie (hausse des dépenses par l'endettement) sans que la croissance soit vraiment suffisamment stimulée. En outre, la mutliplication keynésienne est en réalité une division (le facteur serait < 1, très probablement en France), jusqu'à là nous avons le cas d'école de l'économie française et malheureusement la réduction des dépenses (cela ne s'est jamais produit en France) est aussitôt sanctionnée par un réel effet multiplicateur de la réduction du PIB. Donc, c'est plutôt le manque de "business model" viable et profitable qui inciterait les relances éternelles et donc en résultante ménerait à l'endettement progressif. Le retour sur le chemin de la vertue n'est pas possible tant qu'il n'y a (plus ou moins) de "business models". C'est ça le cercle vicieux qui ne s'interrompra pas avec une pluie diluvienne de liquidité monétaire, ni avec une fiscalité de plus en plus "performante".
En sachant que le premier poste budgétaire de la dette française (et d'autres pays) c'est le service de la dette. Ce poste est considérablement allégé par les taux d'intérêts historiquement pour la France et d'autres pays (en europe du nord et monde anglo-saxon) "profiteurs" de la crise. La France est déjà "officielement" classé par nos voisins dans la catégorie des annexes aux PIIGS, se classement n'ayant pas encore eu des effets indésirables sur les marchés financiers pour la France. Difficile de dire quand le vent tournera et se renforcera, mais les nuages annonciateurs ne manquent vraiment pas.
a écrit le 29/05/2013 à 7:11 :
au moins il a l'air de comprendre les outils qu'il utilise
a écrit le 28/05/2013 à 22:48 :
Quand aurons nous un article sérieux sur le "quantitative easing" c'est à dire la planche à billets américaine qui en est à 4 milliards par ... jour et qui sert à empêcher l'effondrement de la bourse américaine. en Europe ce n'est pas mieux, nous avons "l'assouplissement monétaire " qui est un euphémisme pour la planche à billets . Le Japon a le pompon, il imprime ...8 milliards par ..; jour . Messieurs les économistes croyez vous qu'ils vont imprimer des billets jusqu'au ciel ? L'utopie néolibérale doit cesser elle n'a rien à voir avec le libéralisme, lisez Catherine Audard. La folie néolibérale a été de privatiser la création monétaire (la Fed est quasi privée!) Les dettes des états sont constituées de plus de 66% d'intérêts "et jusqu'à 80% pour les Etats Unis.... Un défaut contrôlé vaut mieux qu'un Krach suivi d'un credit crunch et d'un bank run ,vous ne croyez pas ? ceux qui choisissent sciemment le krach auront une responsabilité face au jugement de l'histoire et seront jugés au TPI . Ecoutez Delamarche ou Jorion ou Sapir ou des centaines d'économistes qui ont abandonné l'utopie néolibérale simpliste et d'un autre age...oui aux marchés contrôlés avec de vrais acteurs( (vrais entrepôts ,vraies activités) ,non aux spéculateurs purs qui asphyxient l'économie réelle la seule en fait .
a écrit le 28/05/2013 à 21:04 :
"Les coupes dans les dépenses sont moins susceptibles de causer des récessions dans les pays de l'OCDE que les hausses d'impôt". Exactement le contraire de la doctrine socialiste de FH. L'Espagne a appliqué la première méthode, mais son client principal, la France, a adopté la seconde. L'Espagne devrait sombrer avec la France sauf si elle travaille directement avec l'Allemagne. C'est en cours.

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