Les banques centrales ont-elles accentué les inégalités ?

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Michel Santi (DR)
Michel Santi (DR)
Alors que la Réserve Fédérale américaine pourrait réviser mercredi sa politique monétaire - jusque là très accommodante -, l'économiste Michel Santi s'interroge : l'injection massive de liquidités sur les marchés et la baisse des taux quantitative auraient-elles permis aux plus riches de s'enrichir davantage? Les politiques des banques centrales créeraient-elles de l'inégalité?

Les actions de la Réserve fédérale américaine, de la Banque d'Angleterre et de la Banque du Japon - destinées à relancer les économies de leurs pays respectifs -contribuent-elles à accroître les inégalités? Ces interventions déterminées, consistant à inonder leur système de liquidités, créées à la faveur de leur planche à billets, ont-elles pour effet collatéral d'enrichir davantage les riches tandis que les pauvres et  la classe moyenne subissent toujours la récession? De fait, les inégalités, comme les écarts sur le plan des revenus et de la fortune, se sont accentués depuis le déclenchement de la crise, c'est-à-dire depuis 2007.

Les riches s'enrichissent, les pauvres...s'appauvrissent
C'est ainsi qu'une étude conduite par l'économiste Emmanuel Saez de Berkeley a constaté que seul l'extrême sommet de la pyramide de la richesse - soit 1% de la population américaine - avait bénéficié de la reprise économique américaine entre 2009 et 2011. Les revenus de cette élite ont ainsi progressé de 11,2% sur cette période, et ce, pendant que le revenu des 99% restants s'est affaissé de 0,4%. Le schéma est similaire dès lors que l'on étudie l'évolution de la fortune des privés aux Etats-Unis, puisque le Pew Research Center a pour sa part conclu que les 7% les plus riches avaient pu gonfler leur fortune de 28% entre 2009 et 2011...Pendant que les 93% restants s'étaient appauvris de 4% !

Comment comprendre et expliquer cette explosion des inégalités alors que l'objectif des baisses de taux quantitatives est précisément de permettre aux ménages et aux entreprises d'accéder plus facilement au crédit ? A travers ses injections mensuelles de 85 milliards de dollars - dont pas moins de 40 milliards sont ouvertement destinés à racheter des obligations et des titres hypothécaires -, la Fed ne tente-t-elle pas en effet de soutenir massivement son marché immobilier ? Et, de fait, sa politique n'est-elle pas couronnée de succès puisque l'indice S&P/Case-Shiller, jaugeant le marché immobilier, est en progression permanente (+ 12% environ) depuis le début de l'année 2012, sachant que certains Etats comme la Floride ont bénéficié d'une flambée de leur marché immobilier de plus de 30%? La crise ayant démarré avec les subprimes dès 2007, la Fed estime que la reprise du marché immobilier est déterminante pour l'ensemble de l'économie.

La baisse des prix  immobiliers profite aussi... aux riches
Pourtant, l'effondrement des taux hypothécaires américains et des prix immobiliers aura tout au plus permis aux riches d'emprunter moins cher et d'acheter moins cher, c'est-à-dire de s'enrichir davantage. Neuf mois après le lancement du programme QE4 de la Réserve fédérale (consistant à injecter 85 milliards tous les mois), et cinq ans après le premier programme de création monétaire, lancé à l'automne 2008, les marchés boursiers et immobiliers se sont considérablement appréciés dans les pays qui se sont lancés dans l'aventure inédite des baisses de taux quantitatives. Avec des retombées incontestablement positives...pour les riches.

Autrement dit, pour ceux dont les liquidités ont permis de rafler des actifs et des titres à bon prix, comme pour cette classe aisée ayant pu se refinancer à des taux toujours plus avantageux. Car, en effet, les banques - dont les standards en matière de crédits sont devenus très stricts - ne prêtent qu'aux riches et, ce, en dépit de taux d'intérêts à des niveaux ridiculement bas. C'est donc le sommet de la pyramide des revenus et de la fortune qui bénéficie de ce coût du crédit à des taux historiquement bas. Seuls en effet des personnages comme Mark Zuckerberg peuvent de nos jours financer leur bien immobilier à 1,05% ...

Les banques centrales, vecteurs d'inégalités?
Dans le même ordre d'idées, 10% des familles les plus fortunées aux Etats-Unis sont investies à hauteur de 81% en actions, selon une étude de l'Université de New York . Et sont donc à même de profiter pleinement de la hausse spectaculaire des Bourses, propulsées par les interventions des banques centrales. Cette même étude dévoile que les familles les moins aisées aux Etats-Unis n'investissent que 3,8% de leurs avoirs en actions... Les craintes intuitives se confirment donc, puisque cette embellie conjoncturelle ne concerne qu'une infime minorité qui consolide davantage son emprise et sa richesse. Les détenteurs de biens immobiliers et ceux qui sont engagés sur les marchés financiers utilisent donc ces baisses de taux quantitatives comme levier ou rampe de lancement pour achever d'opérer à leur seul avantage une redistribution agressive, laissant sur le carreau une proportion immense de leurs concitoyens. Les banques centrales seraient-elles donc aujourd'hui devenues le vecteur des inégalités ? Oui, si l'on en croit Donald Trump - pourtant fort peu suspect d'altruisme - et qui a déclaré la semaine passée sur la chaîne CNBC que « des gens comme moi en bénéficient » (« People like me will benefit from this ») !

A quoi sert de contribuer à doubler les valorisations boursières si l'écrasante majorité de la population ne se sent pas - et n'est pas - concernée ? Nos banques centrales sont-elles seulement conscientes que leurs baisses de taux quantitatives (dont je partage la légitimité et l'opportunité) créent néanmoins une reprise à deux vitesses - voire une créature économique hybride - où l'extrême richesse côtoie un océan de précarité ? Que faut-il donc pour que nos banques centrales s'intéressent enfin aux pauvres?

*Michel Santi est un économiste franco-suisse qui conseille des banques centrales de pays émergents. Il est membre du World Economic Forum, de l'IFRI et est membre fondateur de l'O.N.G. « Finance Watch ». Il est aussi l'auteur de l'ouvrage "Splendeurs et misères du libéralisme"

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a écrit le 28/06/2013 à 15:15 :
Quelle surprise ! Le monopole des marchés financiers sur le financement de la dette publique (à l'exclusion des prêts directs à 1% de la Banque Centrale... Merci le T. de Lisbonne et son article 123 !), est un mécanisme de redistribution de revenus qui fonctionne a l'envers: de tous vers les plus riches, en UE et HORS UE !
a écrit le 17/06/2013 à 21:10 :
Oui, bien-sûr. Il y a d'ailleurs eu un article de Bloomberg.com sur ce sujet il y a quelques mois. De plus : 1) L'argent "imprimé" massivement par les banques centrales va aux banques, qui l'utilisent en partie pour goinfrer de bonus leurs traders et financiers (donc des riches); 2) Les riches et les banquiers sont mieux informés de ces impressions massives de liquidités et peuvent donc mieux en profiter, et manipuler les pauvres pour leur faire vendre des actions au plus bas et acheter au plus haut (maintenant ?); 3) S'il est vraiment nécessaire de faire tourner la planche à billets, pourquoi attribuer cet argent au banques ? POurquoi ne pas l'attribuer directement aux populations, et donc directement à l'économie réelle ? POurquoi l'attribuer à ces banques qui ont fait tant d'erreurs énormes et ont prouvé leur incapacité à gérer correctement ?
Réponse de le 17/06/2013 à 22:27 :
Le povre, il n'investit pas en bourse. Le povre, il investit dans l'immobilier et dans le livret A. En plus le gouvernement l'incite a le faire, donc le povre, il en remet une couche et il achete du scellier a l'autre bout de la France pour ses vieux jours, meme s'il n'est pas imposable.C'est sur, qu'il va rester povre et les banques centrales n'ont rien a voir la dedans.
a écrit le 17/06/2013 à 20:42 :
Encore un excellent article de Michel Santi. Les inégalités s'accroissent chaque jour un peu plus et les banques centrales ont évidemment une part de responsabilité dans ce processus. Ce creusement des inégalités est une tendance lourde qui constitue la principale cause de la crise et aussi une de ses conséquences.
a écrit le 17/06/2013 à 18:36 :
Il y a un contre exemple: il est chez nous, nous vivons dedans, c'est la zone euro. La BCE n'a pas pu faire marcher la planche à billets comme la Fed ou la BoJ, car elle n'en a pas le droit. Y a-t-il moins d'inégalités ? Dites cela aux 25% de chômeurs Espagnols, ou même aux 25 % de jeunes chômeurs en France (chiffres approximatifs). Cette théorie va à l'encontre de l'évidence que nous avons sous les yeux.
Réponse de le 17/06/2013 à 21:12 :
Les mêmes jeunes sont victimes de prix immobiliers délirants, conséquence de taux d'intérêt maintenus artificiellement bas par les banques centrales.
Réponse de le 18/06/2013 à 5:17 :
@onze +1
a écrit le 17/06/2013 à 18:12 :
La politique monétaire a réussi : le prix des actifs financiers et immobiliers ne s'est pas éffondré. Les banques n'ont pas fait faillite sauf Lehman. Beaucoup de banque ont disparu : Merryl Lynch, etc. sans vague. Les surendettés ayant perdu leur job se sont bien ruinés. mais l'intermédiation bancaire si nécessaire au développement a bel et bien disparu. Les banques font plus de profit sur les marchés que sur une marge d'intérêt. La seule solution est le Glass Stegall act.
Réponse de le 17/06/2013 à 21:13 :
Oui. E neffet, les banques centrales s'étonnent que les marchés interbancaires ne fonctionnent plus, alors qu'elles innondent les marchés de prèts gratuits... Elles ont démoli les marchés et s'en étonnent... QUelle inépsie.. Et oui au Glass Steagll act, entre autres.
a écrit le 17/06/2013 à 17:13 :
Quand on a compris qu'un riche investit, et qu'un pauvre consomme, quelques fois très bêtement d'ailleurs (des produits non indispensables produits à l'autre bout de la planête), on comprend que les inégalités se creusent..et si on veut lutter contre le chomage, il nous faut beaucoup de riches qui investissent. La redistribution va à l'encontre de l'investissement: c'est simple l'économie..
Réponse de le 17/06/2013 à 21:14 :
Disons plutôt que c'est simpliste et simplificateur, donc faux.
a écrit le 17/06/2013 à 16:53 :
L inegalite est un phenomene on ne peut plus naturel (la fameuse loi de 80-20 est presente partout dans la nature), c est vouloir la limiter qui creer des desequilibres et des instabilites, cf les subprimes !
Réponse de le 17/06/2013 à 21:16 :
Votre "fameuse loi des 80 20" est une stupidité totale, qui n'a aucune explication mathématique; c'est ce qu'on apprend à ceux qui ne sont pas capables de comprendre les probabilités. Un simple calcul avec les lois de Pareto permet de s'en rendre compte.
a écrit le 17/06/2013 à 16:26 :
Santi, il faut arreter de regarder ton nombril Les riches s'enrichissent et les pauvres s'appauvrissent en Europe et aux USA. Les pauvres des autres regions du monde deviennent moins pauvres.C'est normal que cela s'equilibre.
http://www.economist.com/news/leaders/21578665-nearly-1-billion-people-have-been-taken-out-extreme-poverty-20-years-world-should-aim
a écrit le 17/06/2013 à 16:01 :
L'argument de départ est correct: les banques centrales accentuent les inégalités.
J'dirais même que dans l'ensemble, c'est son article le moins mauvais.
Mais il est nécéssaire d'y ajouter un apport théorique afin de montrer clairement pourquoi les inégalités se creusent.
==> L'effet Cantillon. L'emission de monnaie avantage les individus recevant la monnaie en premier. En utilisant cette monnaie, ces mêmes individus augmentent les prix des actifs qu'ils ont acheté. Ca réduit le pouvoir d'achat des autres et ca gonfle artificiellement le patrimoine en valeur des gens qui possèdent ces actifs.
Evidemment, l'effet néfaste en question est l'inflation. Si une banque centrale existait mais
ne touchait pas à la quantité de monnaie en circulation, l'effet redistributif mis en cause n'existerait pas.
Réponse de le 17/06/2013 à 21:17 :
Parfaitement. C'est pourquoi les banques centrales devraient distribuer l'argent aux populations, et surtout pas aux banques comme elles le font stupidement.
a écrit le 17/06/2013 à 15:12 :
Imaginons un enfant de lui avec Cécile duflot?
Un futur président pour la Corée du nord, mais verte! Et il aura de beau yeux
a écrit le 17/06/2013 à 14:19 :
j'arrive pas a savoir si ce type tourne a la bibine ou au chichon, mais il a des idees digne des meilleurs facs de philo!!!! "" pour ceux dont les liquidités ont permis de rafler des actifs et des titres à bon prix""" <-- peut etre que s'il se renseignait, il saurait que ceux qui s'enrichissent et restent riches sont rarement des gens qui ' font des coups' ( et vu que santi est un economiste brillant ;-))))) , il n'a pas manque de lire k galbraith...) ;-))) .... pour le reste, la causalite n'est en rien demontree ( sauf que, forcement, si on a 5 appartements et que les appartement prennent 50% on aura plus gagne que ceux qui n'en n'ont qu'un... et si les apparts perdent 50% et qu'on les a achete a credit on devient clochard, mais ca c'est pas dans les chiffres...)
a écrit le 17/06/2013 à 14:14 :
Blablabla
1 article par moi suffirait....
Ce mec est si bobo... Tellement déconnecté
Réponse de le 17/06/2013 à 14:45 :
Apparemment, il n'a pas compris que l'économie consistait à créer des richesses...
Réponse de le 17/06/2013 à 14:48 :
Pfouh ! 1 article par an c'est déjà beaucoup...
a écrit le 17/06/2013 à 14:08 :
Normal que les riches s'enrichissent car grace a leur capital il peuvent profiter des effets de levier. Un pauvre ou quelqu'un de la classe moyenne inferieure n'a que sa force/intellect comme capital, comme on trouve moins cher ailleurs ...
C'est l'erreur de nos gouvernants croire que la croissance sera infinie et que le systeme pourra continieur "forever".
En 81 la gauche disait qu'il fallait entrer dans l'ere de la connaissance avec au moins 80% de bacheliers. C'etait pas faux. Mais il fallait en tirer aussi les consequences:
- la croissance viendrait de l'exterieur (les administratifs servent a gerer un production),
- moins d'ouvrier,
- fermeture d'usine,
- delocalisations,
- diminution de la population (plus besoin d'immigration),
- capitalisation pour la retraite ...
Réponse de le 17/06/2013 à 14:47 :
Après le passage des socialistes, j'espère que les cavernes où nous habiterons seront égalitaires et gérées dans la "justice sociale" !
Réponse de le 17/06/2013 à 17:20 :
lol! il s'agira dune ' justice sociale pour tous reenchantee' qui n'aura rien ' d'assez minable'!
a écrit le 17/06/2013 à 13:10 :
Obama est un président de gauche : les riches sont toujours plus riches après les gouvernements de gauche. C'est comme çà.

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