D'Istanbul à Rio, partout le temps est à l'invention politique

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(Crédits : dr)
La liste des mouvements populaires ne cesse de s'allonger. Les mêmes images de places et de rues en feu... Que signifient-elles? Une tribune rédigée par Jean Christophe Gallien, Professeur associé à l'Université de Paris 1 la Sorbonne.

Après la Turquie, c'est le Brésil, une autre star de l'émergence économique, qui voit sa population rejoindre dans la rue celles d'Europe centrale, Russie, Israël, du Monde Arabe, USA, Grèce, Chine, Espagne, Chili, de France aussi, ... La liste des géographies des mouvements ne cesse de s'allonger. Les mêmes images de places et de rues en feu, et partout des forces de l'ordre, exprimant activement leur rôle, bombes lacrymogènes, manifestants repoussés sans ménagement, des blessés, des interpellés ... La fronde civile et citoyenne se généralise, se radicalise aussi. La société civile plonge dans l'activisme. Loin de la dépolitisation que certains annonçaient ou espéraient, la protestation se globalise et emprunte des voies communes.
Fuite dans la nostalgie d'un passé meilleur, défense d'équilibres politiques, sociétaux et identitaires, cris de rage pour un partage équitable du gâteau économique, ... partout les citoyens se mobilisent, en masse, hors des cadres de mouvements politiques, syndicaux, mais aussi de groupes de pressions organisés.

Un déni de confiance 
Partout domine aussi l'expérience concrète d'une insécurité qui désormais touche toutes les zones de la vie personnelle et de l'expérience collective. Chômage, pouvoir d'achat, droit du travail, libertés individuelles et collectives, ... l'espérance de lendemains qui chantent s'efface. Les demandes répétées à l'usure ne reçoivent pas de réponses réelles. Les politiques de tous les pays font face à un déni de confiance généralisé très au delà des régimes les moins démocratiques. Et que dire des autorités et des élites du marché ou de l'économie ! Entre cynisme des uns et réalisme des autres, là, la défiance est totale. Même le Football et son expression nationale et identitaire la Selecao ne réunissent plus personne dans une pause sociale au Brésil. FMI, BCE, Banque Mondiale ... des organisations à distance citoyenne abyssale et sans légitimité politique directe semblent tout décider avec le marché et la finance. Et pour les sociétés civiles la messe est dite, la crise va se poursuivre. L'avenir, sans défense, s'obscurcit.

Les modèles démocratiques dynamités
On peut qualifier d'« adhocratie », ce qui se déroule sous nos yeux et sur nos places et nos rues. La crise économique mondiale et la popularisation de l'Internet, en particulier mobile, 4,5 milliards d'êtres humains auront un smartphone en 2018, dynamitent les modèles démocratiques et a fortiori totalitaires qui semblent ignorer ou apparaissent dépassés par la complexification et l'élargissement de l'espace public digitalisé. Je le redis dans ces colonnes, le concept d'adhocratie a été créé en 1964 par les chercheurs Warren G. Bennis et Philip E. Slater pour essayer de décrire un nouveau modèle d'organisation flexible, intuitive et innovante. Le concept fut mûri par Henry Mintzberg et des penseurs comme Alvin Toffler. Dans notre millénaire, l'adhocratie est moins une organisation qu'une feuille de route, un état d'esprit ou un nouveau cadre pour penser la coexistence les antinomies contemporaines. Son paradigme se confond avec l'horizontalité des réseaux. Elle fonctionne dans une désintermédiation presque totale. Elle profite d'une décentralisation des moyens de création et d'action politique, de communication aussi. Elle cohabite avec la disparition progressive de l'influence des intermédiaires : médias verticaux, partis politiques, syndicats ...

"Le pouvoir, un lieu vide, corrompu, sans espoir..."
Les mouvements que nous observons ne s'inscrivent pas dans la tradition d'un axe droite-gauche. Les ruptures exprimées ne suivent pas les lignes de séparation des échiquiers politiques ou sociaux. On intègre, on réunit des différences, parfois très puissamment opposées. Recep Tayyip Erdo?an, Dilma Roussef et les autres comme Barack Obama, Vladimir Poutine ou encore François Hollande ne semblent pas l'avoir compris de la même manière.
Il est temps de faire évoluer nos gouvernances. A nouvelle ère économique nouvelle ère institutionnelle et politique, j'ajouterai citoyenne. Cette société émerge au c?ur des incertitudes radicales et des vérités politiques faibles.
Pas la participation, mais des démocraties juste augmentées dans la certitude que la victoire électorale n'autorise pas tout désormais sans discussion citoyenne approfondie. La nouvelle gouvernance doit écouter, écouter encore et toujours la voix des citoyens et surtout ralentir le temps électoral, médiatique et financier pour garantir le succès du projet collectif.
Baudrillard l'écrivait en 1995, dans un texte visionnaire : « les ilotes et les élites ». « Dans cette fracture entre la société civile et la sphère politique, entre les ilotes et les élites, il est vain et ridicule de déplorer la stupidité des masses « aveugles » : elles voient mieux que les intellectuels « éclairés », que le pouvoir est un lieu vide, corrompu, sans espoir ... »
Tous les signaux sont au rouge, chez nous aussi, le temps est à l'invention politique. Et vite !

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Commentaires
a écrit le 25/06/2013 à 8:57 :
Dommage, vous avez posé le bon constat mais été jusqu'au bout es conclusions opérationnelles et démocratiques qui en découlent.

La fin du vertical, du hiérarchique oblige a penser une répartition démocratique différente. L'Etat Nation ne semble plus être la bonne échelle dans un monde d'Apres ou les territoires s'autonomisent, le salariat disparaît mais les structures sociales n'évoluent pas, l'exercice même du pouvoir ne peut plus s'appuyer sur une propagande devenue inefficace du fait de l'information pour tous de tous tout le temps.

Allez, un petit effort.... À l'instar de ce remarquable papier de Ferry dans ces mêmes colonnes il y a quelques jours.

Bravo a La Tribune en tout cas pour cette remarquable exploration du Monde d'Apres que vous nous proposez depuis quelques semaines.
a écrit le 25/06/2013 à 0:40 :
J'espère que tu as tort parceque ce que je vois au quotidien, quand j'essaye de donner un sens à la vie des quelques un qui me sont confié c'est de l'immaturité et de la colère et une incapacité chronique à ce sentir concerner par quoi que ce soit de globale, de généreux il veulent juste faire souffrir comme ils ont souffert.... Et c'est pas porteur d'espoir.... Oh non, vraiment pas, mais alors pas du tout.
a écrit le 24/06/2013 à 10:15 :
'Pas la participation, mais des démocraties juste augmentées [...]' Pourquoi d'office exclure la participation ? C'est au contraire la principale fragilité de la plupart des régimes actuels démocratiques qui ont une réticence marquée a donner plus de pouvoir aux citoyens ordinaires. Les referendum d'initiative populaire comme en Suisse sont rares dans les constitutions.
Quant au projet de la future gouvernance de ralentir le temps politique et médiatique, c'est en fait un projet de l'actuelle gouvernance qui tente a tout prix de freiner les évolutions d'un monde qui change trop rapidement, voir par exemple loi loi vote limitant le pouvoir des juges au Brésil pour protéger les politiques. Le monde de la finance et des multinationales gagne en puissance rapidement et limite le pouvoir des états, celui des gens ordinaires s?accélère également et s'auto-organise grâce a internet.
La future gouvernance doit intégrer les aspirations de son peuple et ainsi changer de rythme pour avoir une chance de lutter contre les lobbies financiers, sinon elle va se trouver écartelée par ces 2 forces.
a écrit le 24/06/2013 à 7:35 :
Le temps est à l'invention politique...avec des structures politiques et des modes de fonctionnement hérités de la fin du XVIII siècle,...Le "pouvoir",...mais aurait quel pouvoir? Celui de pondre des textes de façon maladive, sans qu'ils puissent d'ailleurs être appliqués, faute de moyens, faute de réalisme, faute d'acceptation: il n'y a tout simplement plus de pouvoir: impuissance du Monde politique pour régler les vrais problèmes des concitoyens, pour remettre l'économie sur les bons rails,..Il ne este plus que les effets de manches, les postures, la chas aux sorcières, et les mesures cosmétiques sur la burka, de droite, ou le mariage de nos amis homos, de gauche..tout cela est pitoyable, et ne peut que conduire à une catastrophe pour ceux qui sont attachés à un Pays..les autres, plus aisés, vivent dans le Monde et ont du apprendre la flexibilité.
Réponse de le 24/06/2013 à 10:17 :
Bili hari, fluidité vs territoire, vous avez raison.
a écrit le 23/06/2013 à 20:09 :
Cela rappelle le printemps des nations européennes. C'était en 1948. Toutes les nouvelles assemblées démocratiques, libérales, républicaines constituées partout en Europe n'ont alors eu qu'une courte durée. Très rapidement de véritables dictatures constitutionnelles ont été instaurées par les nouveaux élus réactionnaires : Bonaparte, Bismark, Schwarzenberg, etc. Puis les pouvoirs forts se sont entre-dévorés.
a écrit le 23/06/2013 à 17:50 :
Etape 1 (2004-2007) les banques spéculent à mort (subprimes, titrisation, LBO, CDS, RMBS, CDO etc), et s'en mettent plein les poches sans penser au lendemain. 2) Août 2007 : explosion des subprmies, chute aux enfers qui culmine avec la faillite de Lehman Brothers et AIG en septembre 2008. 2-3) Les banques centrales et les états interviennent massivement EN FAVEUR DES BANQUES fautives, en injectant des sommes délirantes : 4000 milliards aux USA (Plan Paulson + QE1, QE2 et QE3), les 1000 milliards de prèts Draghi de la BCE aux banques ect, le tout AU DETRIMENT DES POPULATIONS et des états (car tout cet argent donne un pouvoir énorme aux banques pour imposer leurs lois aux états (austérité) et tout rafler sur les marchés au détriment des populations (montée du prix du pétrôle et des l'alimentaires, de l'immobilier, etc)). 4) alors oui, les populations ont compris qu'on se moque d'eux et que rien n'est fait pour le peuple donc le peuple se révolte et montre qu'il existe. Rien de surprenant à cela, c'est totalement logique et prévisible.
Réponse de le 24/06/2013 à 10:15 :
Louis XIX, synthèse parfaite !
a écrit le 23/06/2013 à 13:12 :
alors on censure?
a écrit le 23/06/2013 à 10:15 :
Analyse que je partage a 100% ! Ce que ne dit pas Mr Gallien c'est l'analyse decrite il y a 2 siecles par Karl Marx dans son oeuvre que plus personne ne lit d'ailleurs à savoir les contradictions du systeme capitaliste qui aboutissent à ce genre de situation. Et ce n'est pas terminé ! Cela prendra du temps , mais il est temps de mettre un autre ordre économique en place à savoir une véritable démocratie à l'echelle planétaire ou le pouvoir de l'argent ne serait qu'illusion .
Réponse de le 23/06/2013 à 13:57 :
@Robespierre La question posée est de savoir si nous serons capables de ne pas répéter les erreurs du siècle dernier. Pour y remédier, une nouvelle forme de gouvernance plus à l'écoute des citoyens pourrait ouvrir une nouvelle voie. C'est ma compréhension du message de M. Gallien. J'ajouterais simplement que l'inter-médiation sera un facteur clé de réussite ou d'échec. Pour l'heure, la plupart des médias se contentent d'épandre l'information et de cristalliser l'opinion avec des sondages. Le jour où les médias seront capables de faire des synthèses analytiques et nuancées de l'opinion pour interpeller nos dirigeants, ces derniers seront obligés d'engager un débat éclairé et sincère avec les citoyens. Pour revenir sur votre conclusion, je dirais qu'il est urgent de débattre avant qu'une poignée d'individus ou une autre ne décident de notre avenir à tous.
Réponse de le 24/06/2013 à 10:14 :
Owen, vous avez posé le doigt sur l'enjeu et la solution !
a écrit le 22/06/2013 à 20:07 :
Merci M. Gallien pour vos analyses. Elles nous obligent à prendre du recul et à remettre les événements en perspective.
Réponse de le 24/06/2013 à 10:12 :
Owen, vous êtes plus qu'aimable, et bien merci et diffusons ! Diffusons !
a écrit le 22/06/2013 à 19:11 :
1. déplorer le populisme = "la stupidité des masses « aveugles » "
2. déplorer la noblesse ou ses élites = "le pouvoir est un lieu vide, corrompu, sans espoir"
La partie se joue alors comme toujours, au niveau du tiers état, autrement dit les bourgeois, ordonnés, efficaces, productifs, entreprenants, interconnectés dans des guildes ou réseaux sociaux, etc. Y-a-t-il encore des bourgeois?
Réponse de le 24/06/2013 à 7:43 :
Il n'existe plus de bourgeois, tout simplement parce que les bases de la richesse au sens du XIX, la terre et l'industrie, n'existent plus. La terre et les usines ne pouvaient être facilement délocalisées, et le pouvoir politique avait encore une prise sur ces richesses. Cette période est révolue, remplacée par une nouvelle bourgeoisie non scotchée à un territoire particulier, et très flexible. Le pouvoir politique actuel ne peut plus que gérer des dépenses, sans aucune prise sur les richesses..il est cantonné à gérer les régimes sociaux..
Réponse de le 24/06/2013 à 10:11 :
Le pouvoir réside dans le mix légèreté, fluidité et vitesse !
a écrit le 22/06/2013 à 19:01 :
Mais qu'attendent les jeunes français pour dénoncer la classe dirigeante (UMPS) et tous ces fonctionnaires responsables mais pas coupables qui nous dirigent depuis si longtemps et qui ont confisqué la démocratie à leur profit. Qu'on descende dans la rue et qu'on bloque tout Paris sans aucun drapeau et sans esprit partisan. Il faut changer la Vème république mais surtout ne pas écouter Mélancon et ses amis. NON à la dictature gaucho-fascisante!
Réponse de le 23/06/2013 à 7:36 :
Si vous étiez le premier à descendre dans la rue peut-être beaucoup d'autres vous suivraient-ils??
a écrit le 22/06/2013 à 18:39 :
autrefois "l'information contrôlé" était unidirectionnelle (exple TV) .... la cyber démocratie jette le trouble .... que les politiques n'ont pas vu venir !
Réponse de le 22/06/2013 à 19:26 :
Le rapport Lescure préconise un renforcement des équipes de contrôle du web au sein du CSA avec la possibilité de déréférencer des sites.
Réponse de le 22/06/2013 à 23:43 :
Vous avez oublié qu'un site peut se faire référencer ailleurs, la France et le CSA ne sont pas le centre du monde.
Réponse de le 23/06/2013 à 14:41 :
Les FAI nationaux pourront être mis en demeure de filtrer les sites ou les contenus. L'un d'eux a déjà démontré qu'il pouvait filtrer la publicité. L'étape suivante pourrait consister à paramétrer ces filtres sur instructions des autorités. L'expertise accumulée en Chine sera très utile.
Réponse de le 24/06/2013 à 10:09 :
Vous avez tous raison, l'acces et l'expression libres sont les fondamentaux des libertés publiques de demain. JC

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