Dialogue social : de l'audace, encore de l'audace, et toujours de l'audace !

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Jacques Barthélémy Copyright Reuters
Jacques Barthélémy Copyright Reuters (Crédits : dr)
La conférence sociale n'a apporté que des avancées modestes: formation de 30 000 chômeurs d'ici à fin novembre, réforme de la formation professionnelle... Mais toujours pas de cap sur les mesures à adopter pour réussir à combler le déficit de la branche vieillesse. Jacques Barthelemy, avocat conseil en droit social, et Gilbert Cette, professeur associé à l'Université d'Aix-Marseille (GREQAM) espèrent que la feuille du route du gouvernement pour la prochaine négociation interprofessionnelle sera plus audacieuse...

La méthode retenue par le président de la République et le gouvernement pour réformer le droit social et le marché du travail est sans aucun doute la plus à même de réussir sans tensions sociales. Chaque année, elle articule successivement une Conférence Sociale tripartite, qui permet au Ministre du Travail d'élaborer la feuille de route d'une négociation interprofessionnelle qui s'étend ensuite sur la fin de l'année pour aboutir, en cas de succès, à un Accord National Interprofessionnel (ANI) lui-même enfin transcrit dans le code du travail. Cette méthode est le mode opérationnel le plus à même de donner un rôle central au dialogue social et à ses acteurs, les partenaires sociaux, conformément à la loi Larcher du 31 janvier 2007 qui a transformé ces derniers en pré-législateurs.

Des avancées modestes
L'an dernier, cette approche a abouti à l'ANI du 11 janvier 2013, lui-même transcrit dans le code du travail par la loi du 14 juin 2013. Il s'agit d'un véritable succès, pour plusieurs raisons : la preuve est faite que l'approche pouvait être payante et que les partenaires sociaux « jouaient pleinement le jeu » de façon responsable, et l'ANI ainsi conclu porte des avancées effectives sur un très large spectre de thèmes sur lesquels les positions semblaient auparavant souvent bloquées. Pour autant, et comme nous l'avons exprimé dans une précédente tribune, chacune de ces avancées demeure très modeste et, globalement, concerne davantage les moyennes et surtout les grandes entreprises que les petites.

Il faudra une succession d'ANI
L'ANI va dans la bonne direction d'une réforme du droit social visant à le rendre à la fois plus protecteur pour les salariés et plus efficace sur le plan économique. Les critiques de remise en cause d'avantages légalement consacrés peuvent être sinon écartées, tout au moins minimisées si on prend en compte que d'une part ce sont les partenaires sociaux qui créent leur loi commune, d'autre part sont échangés certains assouplissements destinés à favoriser efficacité économique, donc emploi, contre de nouvelles protections, y compris au bénéfice d'outsiders. Mais il faudra une succession de nombreux ANI aussi ambitieux pour répondre aux besoins de l'économie française et contribuer à lui éviter une longue trajectoire d'affaiblissement, de paupérisation, de baisse de pouvoir d'achat, de montée du chômage et de risques sociaux.

Sur les retraites, une approche paramétrique
Cette année, le choix des thèmes des six tables rondes thématiques de la Conférence Sociale pouvait laisser espérer de nouvelles avancées importantes : emploi et formation professionnelle, conditions de travail, filières d'emploi, protection sociale et retraites, modèle de service public et Europe sociale. Pour autant, l'ambition de l'évènement a immédiatement était affaiblie sur chacun des principaux thèmes. Concernant les retraites, l'approche a été présentée comme simplement paramétrique et visant à associer, par le changement de quelques coefficients, un ralentissement des pensions et une augmentation des contributions. L'ambition d'une fusion ou même d'un rapprochement de la multitude de régimes, qui aboutit à une forte illisibilité et au sentiment d'une grande iniquité, a d'emblée été écartée. En outre, d'autres éléments méritaient d'être pris en considération comme l'impact des fluctuations de l'activité sur l'ensemble de la vie professionnelle, la pénibilité au travail abordée de manière plus ambitieuse, sous l'angle non seulement de la santé mais aussi de la qualité de vie au travail.

De nombreuses offres de travail non satisfaites
Concernant l'emploi, le constat de nombreuses offres de travail non satisfaites n'a pas abouti à retenir - et c'est dommage - comme thème essentiel celui des freins à la mobilité professionnelle et géographique des salariés. Ces freins, qui pourraient être levés pour certains par l'introduction de nouvelles garanties sociales et pour d'autres par des changements fiscaux, sont pourtant nombreux et facteurs d'augmentation du chômage structurel.

Concernant la formation professionnelle, le thème essentiel du financement des partenaires sociaux n'a qu'indirectement été évoqué. Or, chacun sait que la réforme de la formation professionnelle appelle d'abord ou au moins simultanément celle du financement de la négociation collective et des partenaires sociaux, le Rapport Perruchot (2011) ayant bien montré à quel point la première contribuait au financement des seconds. Par ailleurs, la réforme de la formation professionnelle demande un changement d'orientation : à l'obligation de dépenser qui aboutit à un effort déployé vers ceux qui ont le besoin le moins urgent de formation, il faut substituer une mise en ?uvre opérationnelle et organisée par les partenaires sociaux de l'obligation, déjà inscrite dans le code du travail, du maintien et de l'amélioration de l'employabilité des actifs. L'approche actuelle fait courir le risque d'accords a minima, comme celui conclu par les partenaires sociaux en 2008. Et le plan de formation de 30 000 chômeurs d'ici l'automne annoncé par le Premier Ministre, s'il est bienvenu, n'est, comme d'ailleurs les emplois aidés, qu'une goutte d'eau au regard du sous-emploi actuel et à venir en France.

La question essentielle des conditions du dialogue social
Les conditions du dialogue social n'ont pas fait l'objet d'une table ronde, mais ont été évoquées par le Président. Cette question est essentielle : le renforcement du rôle du dialogue social ne peut être effectif que si des réponses fortes sont apportées à trois questions : le financement des partenaires sociaux, déjà évoqué ; la représentativité des organisations patronales (ainsi, plus d'un tiers de l'économie est actuellement exclue de fait des négociations interprofessionnelles) ; la fragmentation des branches, qui bride souvent une réelle négociation collective à ce niveau, est vectrice de mauvaise qualité du tissu conventionnel et se traduit par un coût excessif de sa construction. Enfin, sinon surtout, une réflexion de fond sur la force contractuelle des accords collectifs, vis-à-vis tant de la réglementation que du contrat de travail, n'a même pas été évoquée. Or, si l'on veut donner aux acteurs de la négociation collective le plus d'espace pour conclure des compromis locaux équilibrés, cette réflexion sur l'articulation des différents niveaux de normes est indispensable. Sans cela, comme nous l'avons montré dans de précédents travaux, la réforme du marché du travail demeurera thématique, sans cohérence d'ensemble et sans souffle.

Il revient maintenant au Gouvernement d'élaborer la feuille de route de la prochaine négociation interprofessionnelle. N'excluons pas a priori que, à cette étape, l'audace sera au rendez-vous des enjeux de notre pays.


 *Jacques Barthelemy est avocat conseil en droit social, ancien Professeur associé à la Faculté de droit de Montpellier.  Gilbert Cette est économiste, professeur associé à l'Université d'Aix-Marseille (GREQAM)

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Commentaires
a écrit le 28/06/2013 à 14:22 :
Les syndicats dits représentatifs ne représentent en réalité qu'une petite poignée de salariés ou de patrons. Le dialogue social est donc faussé.
Pour avoir un véritable dialogue social c'est déjà le syndicalisme qu'il faut réformer et son implantation dans les entreprises quelques soit leur taille. Combien d'entreprises ne satisfont pas à leurs obligations d'élection de représentants du personnel ? Elles sont légion et jamais contrôlées et ce n'est pas à un salarié de se mettre en danger pour dénoncer la carence. Quant à celles qui souscrivent à leurs obligations, c'est le plus souvent juste une mascarade sous le regard du patron.
La plupart des salariés ne se sentent pas du tout ni représentés, ni soutenus, ni défendus dès qu'ils ont cotisé à un syndicat. Ils ne sont qu'occasionnellement l'enjeu de luttes de pouvoir.
Alors parler de dialogue social ça me fait rire autant que la caisse noire de l'UIMM qui servait à ... fluidifier les relations sociales.
On se fout de nous.
a écrit le 27/06/2013 à 11:42 :
La Tribune ne sait apparemment fonctionner que comme les autres médias aux ordres : donner à la parole à des experts auto-proclamés comme ces deux universitaires qui ne connaissent le monde du travail que vu de loin de leur petit bureau. De quel droit ces gens-là dont l'espérance de vie dépasse les 75 ans veulent-ils régenter la vie et la retraite des salariés ? Ces gens-là parlent d'"avancées" alors que le gouvernement continue la casse des retraites de ses prédécesseurs ! Il ne s'agit pas de partager la misère entre salariés et retraités mais de poser le problème global de la répartition des richesses dans ce pays, richesses accaparées par les bourgeois petits mais surtout grands.
Il y en a marre d'engraisser des parasites qui ensuite veulent nous faire crever !
Un salarié en colère
a écrit le 26/06/2013 à 8:44 :
Le chomage est lié au fait que le prix de l'énergie est trop faible vis à vis du cout du travail;augmentons le prix de l'énergie pour réduire le cout du travail;le chomage diminuera,et la promesse du Président de la Répubique sera réalisée!Vous comprenez?
a écrit le 26/06/2013 à 7:28 :
Tout le débat est faussé,car nous faisons une erreur de considérer les retraites comme la répartition des salaires alors qu'il s'agit de la répartition des richesses produites ,c'est à dire,l'ensemble de la valeur ajoutée:il faut faire participer l'énergie au financement des retraites,ce que propose le conseil d'analyse économique du 1er ministre:"la taxation de l'énergie doit être utilisée pour réduire le cout du travail"(note n°6).Y a t il encore un économiste capable de comprendre cette note!
a écrit le 26/06/2013 à 2:31 :
On va pas toucher aux retraites des fonctionnaires. Ca c'est courageux et audacieux dans la longue tradition des reformes a la francaise.
Réponse de le 26/06/2013 à 6:58 :
Ah non urtout pas. Les fonctionnaires on les bichonne même s ils représentent 84 milliards de dépenses annuelles et vécu près de 15 milliards abusifs selon la cour des comptes.
Réponse de le 26/06/2013 à 10:40 :
Bonjour ,
Et depuis ce matin vous pouvez ajouter quelques millions d'euros supplementaires pour le"bichonnage" de nos fonctionnaires puisque Mr Peillon annoncé la création de 10000 postes dans le secondaire soit environ 200 millions de dépense si on se base sur un traitement de 4000?/mois charges comprises pendant environ 50 ans ( retraite incluse)par fonctionnaire !!! et si on mettait au travail réellement ce qui sont déjà en place ?
Pauvre FRANCE
a écrit le 25/06/2013 à 18:13 :
et c'est pas de l'audace que de pretendre que le chomage va s'inverser d'ici a la fin de l'annee? ;-)))
Réponse de le 26/06/2013 à 8:23 :
Ce que nous appelons chomage est en fait le temps de travail libéré par les gains de productivité.Nous devons revoir notre raisonnement dans ce domaine;il est lié à celui de l'énergie.Quand arriverons nous à comprendre!

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