Entreprises : en France, l'échec ne pardonne toujours pas

 |   |  767  mots
La suppression du fichier des faillites d'entreprises de la Banque de France, est, pour Christophe Praud, Directeur du Centre des Jeunes Dirigeants d'entreprises (CJD) une mesure insuffisante pour faire accepter l'échec aux banques... et à la société.
La suppression du fichier des faillites d'entreprises de la Banque de France, est, pour Christophe Praud, Directeur du Centre des Jeunes Dirigeants d'entreprises (CJD) une mesure insuffisante pour faire accepter l'échec aux banques... et à la société. (Crédits : DR)
La renaissance de Kodak aurait-elle été possible en France ? Certainement pas, et la suppression du fichier des faillites de la banque de France n'y aurait rien changé... Explications de Christophe Praud, Président du Centre des Jeunes Dirigeants d'entreprise.

Une fois n'est pas coutume, les médias se font le relais d'une "renaissance entrepreneuriale". L'entreprise Kodak aura connu en un peu plus d'un siècle l'apogée, la descente aux enfers et le retour en grâce. L'entreprise, créée en 1888, est en 1960 le leader mondial sur les marchés des produits, équipements et services autour de la photographie et emploie plus de 80 000 personnes dans le monde entier. Puis c'est la chute. Par manque de discernement et surement par péché d'orgueil, Kodak rate le passage au numérique, après avoir tourné le dos à deux entrepreneurs dont l'un deviendra le fondateur de Xerox et l'autre l'inventeur du Polaroïd. Tout le monde peut se tromper.

La chute, en 2012, puis le renouveau en 2013

En 2012, c'est la faillite. Mais Kodak a la chance de se trouver du bon côté de l'océan atlantique et bénéficie du chapitre 11. Ce dispositif permet aux entreprises en situation de faillite de se réorganiser tout en restant maitres de leurs actions, sous surveillance d'un tribunal.

Octobre 2013, avec "seulement" quelques milliers de salariés et après un virage à 180 degrés en termes de stratégie commerciale, les nouvelles actions Kodak font leur entrée en bourse.

Au-delà du dispositif réglementaire, c'est la culture de l'entrepreneuriat, l'acceptation de l'échec, la volonté de rebondir qui sont à saluer… et qui font cruellement défaut dans notre pays.

 En  France, les échecs lourdement sanctionnés

Dans notre cher pays, bien qu'il soit de plus en plus reconnu que le dirigeant d'entreprise est créateur d'emplois et de richesses sur un territoire, la réussite du dirigeant n'en demeure pas moins suspecte, voire indécente. Mais cette suspicion n'est rien comparée à la sanction liée à l'échec. Non, les vrais soucis arrivent le jour où le chef d'entreprises est amené, de façon choisie ou subie, à fermer son entreprise. C'est là que la spirale devient infernale et destructrice et que le chef d'entreprise goûte au délice du broyeur administratif et bancaire.

Un faux espoir...

Pourtant, lorsque la ministre des PME a fait supprimer cet automne le désormais célèbre "040", codification Banque de France pour ceux qui ont connu un échec entrepreneurial, vous ghettoïsant ipso facto dans le camp des ratés, nous autres chefs d'entreprises et militants avons cru sentir un vent venu de l'ouest, de ces endroits où l'échec est quasiment conditionnel à la réussite au point qu'il serait presque suspect de réussir sans l'avoir connu.

Nous avons cru à une nouvelle ère construite autour des compétences et de la confiance en l'entrepreneur, à un monde où les acteurs de l'économie n'auront de cesse que de vous aider à réussir, à vous développer, à embaucher et à contribuer à faire vivre le pays.

Les banquiers n'ont rien changé

 Quelle naïveté! Rien n'a changé, les banques sont les mêmes, les consignes et les méthodes d'analyse du risque aussi. Ah si, il y a quelque chose qui a changé! Avant, il suffisait au banquier de taper le nom et la date de naissance d'un porteur de projet, pour faire apparaître le fameux "040", mettant fin immédiatement à toute forme de perspective de collaboration.

Aujourd'hui il lui faut juste faire plus de recherches, lancer quelques requêtes et attendre quelques informations pour découvrir que vous avez connu une cessation d'activité pour "insuffisance d'actif". En résumé, ils ont simplement un peu plus de boulot qu'avant pour vous dire "non".

 Peut on comprendre en France le mot "entreprendre"?

Sans vanter à corps et à cris le rêve américain, qui a lui aussi montré ses limites ces dernières années, il semblerait néanmoins que les Etats-Unis prennent au pied de la lettre la définition du mot "entreprendre" de notre cher Larousse: entreprendre, c'est commencer à exécuter une action en général longue ou complexe. Cette vision est-elle irrecevable dans notre pays ?

Il semblerait pourtant que même dans les plus hautes sphères, il soit devenu monnaie courante de se tromper et de revenir en arrière….

 L'échec interdit?

Ce dont a besoin notre pays, c'est de soutenir vraiment, sincèrement, tous les individus qui prennent des initiatives et surtout des risques. L'échec est une étape et non une fin en soi. En France, il est interdit d'échouer si on veut réussir. Peut-être ne faut-il pas tenter de réussir afin d'éviter d'échouer. L'avenir de la France, puisqu'il semble acquis qu'il doit passer par les entreprises, doit reposer sur deux valeurs, l'audace… et la confiance.

 

 

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 08/11/2013 à 12:22 :
70 % de nos parlementaires et de nos gouvernants sont issus de la fonction publique et pour les 30 % restants, leur expérience dans le monde de l'entreprise se limite principalement à des secteurs d’activité préservés et sans réelle concurrence : santé, droit, conseil, communication, etc .... l'entrepreneur en France est une vache à lait, c'est tout.
a écrit le 07/11/2013 à 18:14 :
Messieurs,
je suis jeune entrepreneur, quelqu'un a -t-il une destination à me conseiller ? Les avis d'expérience sont bienvenus!
a écrit le 07/11/2013 à 15:32 :
Cette réalité culturelle de notre rapport à l'entreprise et au risque entrave grandement la capacité d'innovation car il ne faut pas se rater, ce qui implique de minimiser les risques tout du long, c'est particulièrement prégnant pour les stratégies d'embauche. Indépendant cherchant à entreprendre un projet d'avenir, je vous parle de mon vécu, pas d'une expérience rapportée. C'est une véritable mutation de notre rapport au risque qui s'impose dans notre pays et pour laquelle lutte avec un talent certain notre ministre chargée des petites et moyennes entreprises, de l'innovation et de l'économie numérique. La suppression du 040 par Fleur Pellerin va dans la bonne direction, mais la culture d'une nation comme la France ne se change pas par décret.
a écrit le 07/11/2013 à 7:19 :
Bien sûr que si. Il est un domaine économique majeur où l'échec est largement pardonné: c'est le domaine politique. Ce qui prouve bien si on veut y réfléchir que le régime des partis confisque à ce point l'offre politique, que ce sont toujours les mêmes qu'on nous impose finalement.
a écrit le 07/11/2013 à 6:00 :
Dans le même ordre d'idée sur le site des Echos
lecercle.lesechos.fr/economie-societe/social/relations-sociales/221182156/what-ailing-france
a écrit le 07/11/2013 à 5:57 :
Par définition, tous ceux qui se trouvent à des postes de direction en France n’ont jamais connu l’échec. Sinon, ils ne seraient pas là où ils sont. Malheureusement, c’est aussi vers l’échec qu’ils mènent la société française.
a écrit le 07/11/2013 à 5:53 :
From the Economist Aug 31st 2013:

Japan's PM Abe admits, Japan needs to become more accepting of initial failure. As a second-time prime minister after a disastrous first term, he is himself a comeback kid. He reportedly described for guests at his home this summer how the young Walt Disney ran his business into the ground five times before he at last succeeded.
a écrit le 07/11/2013 à 0:22 :
Le problème c'est effectivement que l'échec se paye lourdement... Alors que le citoyen lambda peut encore bénéficier de quelques aides et de systèmes de faillite personnelle, l'entrepreneur qui échoue se retrouve bien souvent démuni, et se débrouiller avec ses dettes professionnelles, les contrats standards de prêt des banques permettant par exemple de passer outre la "protection" de la procédure de liquidation judiciaire... En France, un entrepreneur qui échoue est marqué "perdant", et sera sanctionné de cet échec bien au-delà du plan professionnel...
a écrit le 06/11/2013 à 22:32 :
L'échec est normal, il est formateur et forge le caractère. Hollande n'avait jamais connu l'échec, toujours le premier de la classe. Enfin, c'était avant, avant qu'il ne fasse quelque chose.
Réponse de le 09/11/2013 à 9:12 :
Votre remarque est sévère.

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :