Deux prix Nobel d'économie, deux frères ennemis pas si opposés

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David Bourghelle et André Orléan soulignent la similitude d'approche des deux Nobel, Fama et Shiller, au delà des apparences
David Bourghelle et André Orléan soulignent la similitude d'approche des deux Nobel, Fama et Shiller, au delà des apparences (Crédits : DR)
Les deux prix Nobel d'économie distingués cette année ont une approche différente des marchés financiers. Mais elle n'est pas irréconciliable. Par David Bourghelle, enseignant chercheur à l'IAE de Lille, et André Orléan, directeur d'études à l'EHESS

De nombreux observateurs se sont étonnés que les membres de l'Académie Royale des Sciences de Suède puissent simultanément récompenser du prix Nobel d'économie Eugène Fama et Robert Shiller, deux économistes américains spécialistes des marchés financiers. Les deux lauréats semblent en effet s'opposer frontalement sur la question centrale de l'efficience des marchés financiers c'est-à-dire l'aptitude de ces derniers à intégrer toute l'information pertinente et à refléter les fondamentaux économiques réels.

Deux niveaux d'analyse

En fait, les deux chercheurs se placent à des niveaux d'analyse forts différents. Robert Shiller soutient que les marchés financiers sont inefficients en raison des écarts parfois significatifs constatés entre cours boursiers et valeurs fondamentales des actifs (des bulles !). Quant à Eugène Fama, il défend l'hypothèse d'efficience dans la mesure où, dans les faits, ces bulles (et les crises financières qui s'ensuivent) sont imprévisibles !

En dépit de ces importantes différences, il est cependant une hypothèse centrale sur laquelle les travaux de Fama et Shiller se rejoignent parfaitement. C'est celle selon laquelle il existerait une valeur fondamentale calculable sans ambiguïté, et dont le prix de marché serait l'estimateur optimal. La valeur fondamentale d'une action ou d'une obligation correspond à la « vraie » valeur objective telle qu'elle est matérialisée par le flux de revenus futurs actualisés (dividendes, coupons…) dont les actionnaires et créanciers devraient pouvoir bénéficier.

La valeur d'un titre est objective, soutiennent les deux Nobel

Les courants de pensée portés par Fama (théorie de l'efficience des marchés) et Shiller (finance comportementale) adhèrent tous les deux à cette hypothèse d'objectivité de la valeur. La différence entre les deux approches réside dans les imperfections de marché et les comportements des investisseurs. Alors que l'une considère ces derniers comme majoritairement rationnels (même s'ils ne peuvent tirer profit d'une quelconque prévision de prix), l'autre admet la présence sur les marchés d'un grand nombre d'investisseurs irrationnels agissant simultanément et engendrant d'importantes anomalies de valorisation (sur ou sous-évaluation des prix de marché eu égard aux fondamentaux).

Pour les tenants de la finance comportementale, ce sont donc l'ignorance des investisseurs et les imperfections des marchés qui les conduisent à leur inefficience…Tout comme dans la théorie de l'efficience, l'objectivité des valeurs fondamentales n'y est nullement questionnée !

 Les marchés agrègent une multitude d'opinions hétérogènes

Or, en situation d'incertitude radicale sur l'avenir (incapacité à envisager tous les scénarios possibles ainsi que leur probabilité d'occurrence), les valeurs fondamentales ne peuvent être calculées ni anticipées. L'indétermination du futur crée un déficit de référence objective que les marchés ne peuvent surmonter que grâce à la production d'une opinion majoritaire autour desquels les visions hétérogènes de l'avenir peuvent momentanément se cristalliser.  Dans ce cadre conceptuel, le rôle des marchés financiers n'est plus de tenter de refléter une réalité future inobservable mais de produire une valorisation légitime des actifs sur la base d'une multitude d'opinions hétérogènes.

Des bulles spéculatives qui aboutissent à des gâchis monumentaux de capital

En plus d'être intrinsèquement instable car soumise à la versatilité des jugements des investisseurs, cette valorisation peut s'avérer fausse ou non souhaitable (bulle spéculative) et générer une allocation pour le moins défectueuse des ressources financières La crise qui survient alors inévitablement révèle un changement brutal d'une opinion dominante jusqu'alors partagée par le plus grand nombre. Ces basculements d'opinions sont certes parfaitement imprévisibles mais aboutissent à chaque fois à des gâchis monumentaux de capital comme le montre sans ambiguïté l'histoire financière récente comme passée !

Des frères ennemis plus proches qu'on veut bien le croire

Oui, les marchés peuvent être techniquement efficients, au sens où il est impossible de faire des prévisions profitables sur la base de l'information disponible, et en même temps parfaitement incapables de fournir des signaux fiables pour l'investissement productif (inefficience allocative). A la lumière de cette analyse, Eugène Fama et Robert Shiller, les frères ennemis du cru 2013 du prix de la Banque Royale de Suède en sciences économiques en mémoire d'Alfred Nobel, paraissent finalement bien plus proches qu'on veut bien le faire croire !

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Commentaires
a écrit le 20/11/2013 à 2:00 :
C'est gentil tout ça, mais dit simplement, les "imperfections de marché" sont ces données exploitées par la fine fleur politico-financière pour siphonner "l'économie réelle" en maintenant la paix sociale. La question n'est pas de savoir si un fondamental est légitime, mais de le faire croire. Leur sujet n'est pas de valoriser correctement mais d'engranger; qu'un marché soit déconnecté de fondamentaux plus ou moins sacralisés n'est donc pas le problème; pas plus que ne l'était l'insolvabilité des débiteurs auxquels ils ont fourgué des centaines de milliards de dettes, maisons, voitures, téléphones et paquets de gâteaux avec la bénédiction de leurs banques centrales (eux-mêmes); la vraie question pour ces grands "libéraux" était d'en transférer la charge, discrètement si possible, aux contribuables/épargnants/retraités etc, en gros, le citoyen moyen, donc solvable. C'est un peu décourageant de lire encore aujourd'hui que la crise était une surprise de la faute à pas de chance… dès 2005, la question n'était pas de savoir si le tsunami des dettes allait passer, mais à quelle heure… nobélisés hétérogènes ou pas, ça fait rigoler.
Réponse de le 20/11/2013 à 12:32 :
Heu.. Vous avez compris cet article ?
Vous partez de 2 mots extraits de l'article pour dériver sur votre opinion de l'économie à coup de superlatifs. Totalement hors sujet..
a écrit le 19/11/2013 à 15:42 :
le prix nobel d'économie n'existe pas

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