Les politiques économiques actuelles favorisent la montée des inégalités

 |   |  1154  mots
(Crédits : Reuters)
Les politiques monétaires ou budgétaire actuelles en font rien pour entraver la montée des inégalités. Au contraire. Par Harold James, professeur d'histoire, université de Princeton

 Depuis le début, les réactions politiques à la crise financière de 2008 sont colorées par le souvenir et les interprétations de la Grande dépression. On croit souvent que le monde a évité une répétition de la catastrophe d'entre-deux-guerres, parce que cette fois-ci les responsables politiques auraient pris les bonnes décisions. Alors que la tendance est à célébrer la reprise, deux caractéristiques du redémarrage d'après-crise devraient modérer l'autosatisfaction.

Un redémarrage macro-économique fragile

Tout d'abord, malgré une politique d'expansion monétaire sans précédent et des mesures de stimulation budgétaire de grande ampleur, le redémarrage reste des plus fragiles. Dans la zone euro, la crise de la dette a provoqué une forte contraction budgétaire accompagnée d'un retour vers la récession. Et même aux USA, malgré une forte stimulation budgétaire initiale, dans le futur prévisible le taux de croissance à long terme va probablement rester nettement en dessous de son niveau de pré-crise.

La reprise anémique n'est pas sans rappeler les années 1930, lorsque des économistes réputés, dont Keynes et son principal disciple américain, Alvin Hansen, disaient que le monde entrait dans une phase de "stagnation séculaire". Selon eux, l'élan et le dynamisme dus à la Révolution industrielle s'épuisaient, sans que rien ne les remplace pour entretenir la croissance économique.

Les inégalités reparties à la hausse, sous l'effet de la politique monétaire

La seconde caractéristique du monde d'après-crise est encore plus inquiétante. Beaucoup de pays ont réagi à la Grande dépression par une politique visant à réduire les inégalités de patrimoines et de revenus. C'est pourquoi vers le milieu du 20° siècle, les inégalités socioéconomiques qui caractérisaient les pays industrialisés semblaient s'atténuer. Mais depuis 2008, les inégalités déjà à la hausse avant la crise financière se creusent encore davantage. Or cela tient essentiellement aux mesures si souvent vantées parce qu'elles sont supposées éviter une nouvelle Grande dépression. La politique monétaire non conventionnelle a alimenté un boom des actifs, avec le prix des actions à la hausse et ceux de l'immobilier dans des centres économiques comme New-York, Londres, Paris, Rio de Janeiro et Shanghai qui mettent hors jeu les acheteurs potentiels sur le plan national.

Un volume de dettes énorme, empilé dans les banques centrales

Certains responsables des banques centrales aiment à rappeler la fameuse phrase de Winston Churchill célébrant l'héroïsme des combattants de la Bataille d'Angleterre qui a joué un rôle décisif lors de la Deuxième Guerre mondiale : "Jamais dans le domaine de la guerre tant d'hommes n'avaient eu une telle dette à l'égard d'un si petit nombre d'individus". Mais appliqué à l'économie, cet éloge est au mieux maladroit, car littéralement exact : c'est l'empilement d'énormes volumes de dette dans seulement quelques banques centrales qui a permis de stabiliser le systéme financier.

Des politiques keynésiennes souvent défavorables aux plus modestes

Ce n'est pas seulement la politique monétaire qui polarise la société. Les Européens qui envisagent une politique keynésienne sont confrontés au lourd  héritage des investissements publics du passé. Ainsi les Jeux Olympiques de 2004 à Athènes étaient supposés donner un coup de fouet à l'économie de la Grèce. Mais les Jeux d'Athènes ont conduit à l'extension du réseau de métro de la ville et à la modernisation de son aéroport, ils se sont aussi traduits par l'abandon du complexe olympique d'Hellinikon et une montagne de dettes.

Par ailleurs on dénonce à juste titre le favoritisme et d'autres formes de corruption dans l'attribution des contrats relatifs à de tels projets. C'est tout autant le cas dans des pays développés comme la Grèce et l'Espagne que dans les pays en développement ou émergents.

 Des grands travaux et de la corruption

En  Chine le côté sordide des mesures de stimulation économique après la crise est apparu au grand jour lors du procès de Liu Zhijun, l'homme qui a supervisé le développement du train à grande vitesse de la Chine, une vitrine pour le pays. Grâce à sa position, il a acquis 374 propriétés, 16 voitures et 18 maîtresses. Lorsqu'il est apparu que sa condamnation allait être commuée en peine de prison, il y a eu des protestations à travers le pays.

Les troubles qui ont éclaté dans nombre d'autres grands pays émergents que l'on croyait sur le chemin de la réussite traduisent une même indignation face à la corruption. Jusqu'à l'été dernier, le Premier ministre turc Recep Erdogan passait pour le génie derrière un miracle économique sans précédent. Mais quand il a annoncé que le parc Gezi d'Istanbul allait faire place à un centre commercial installé dans la réplique d'une ancienne caserne de l'époque ottomane, une grande partie de la population a manifesté pour s'y opposer.

D'importants événements sportifs peuvent avoir des conséquences particulièrement contre-productives. A l'occasion du championnat d'Europe de foot en 2012 en Pologne des firmes étrangères qui avaient touché l'argent de l'Etat dans le cadre  de contrats qu'elles avaient remportés n'ont pas payé les entreprises polonaises auprès desquelles elles avaient sous-traité le travail. Au Brésil, le pays hôte de la prochaine coupe du monde de foot, les protestations contre cet événement se poursuivent, tandis que les dispendieux Jeux Olympiques d'hiver de Sochi en Russie menacent de devenir une catastrophe en termes de relations publiques.

Les citoyens ordinaires oubliés

Autrement dit, la stimulation économique keynésienne peut être très problématique parce que souvent les citoyens ordinaires n'en bénéficient pas. Dans un monde encore chancelant sous les effets de la crise de 2008, avec ses scandales dans le secteur financier et celui de l'immobilier, les projets de grande ampleur donnent l'impression d'être un nouveau tour de passe-passe au profit d'une élite corrompue.

Mais il y a une différence fondamentale : aujourd'hui ce n'est pas le capitalisme débridé qui alimente les inégalités, mais la politique destinée en principe à stabiliser l'économie dans le sillage de la crise financière. La concurrence de type capitaliste érode les profits de monopole, tandis que l'action publique risque de créer des privilèges qui seront par la suite difficiles à combattre. Les mesures prises pour éviter une nouvelle Grande dépression, une politique monétaire expansionniste alliée à une augmentation des dépenses de l'Etat qui suscite une réaction puissante des exclus et des citoyens de seconde zone, risquent en fin de compte d'exacerber la polarisation sociale.

Traduit de l'anglais par Patrice Horovitz

Harold James est professeur d'Histoire à l'université de Princeton et membre du Centre pour l'innovation dans la gouvernance internationale (CIGI).

© Project Syndicate 1995-2014

 

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 14/01/2014 à 11:00 :
Ce constat a été relevé par bon nombre de prix Nobel d'Economie,cela s'appel l'érosion lente.
Exception faite pour le chinois cité dans l'article qui lui manifestement n'a pas le temps d'attendre.
a écrit le 14/01/2014 à 9:50 :
Il n'y a donc pas de solution pour réduire les inégalités. La polarisation sociale sur le long terme joue en en faveur des citoyens de seconde zone, devient un facteur d'insécurité avec un risque de dérive révolutionnaire. La riposte a déjà commencée devant cette éventualité, les Etats deviennent de plus en plus sécuritaire et il faut bien constater que nos libertés sont chaque jour plus encadrées. Pour notre bien? Non, pour que perdure le système.
a écrit le 14/01/2014 à 7:59 :
Mettre de l'argent publique sur la table peut relancer l'économie, à conditions que l'on parle investissement et non pas prime de Noël pour acheter des produits chinois.. Et il est faux de prétendre que les classes populaires ne profitent pas des politiques de QE. Elles en profitent via les taux d'intérêt très faibles, et sans relation avec la santé de nos économies. En résumé, on va bien dans le mur si nos dirigeants sont incapables de gérer l'argent public: contrôle de la dette et efficacité de l'argent employé... Mais tout père de famille sait cela..
a écrit le 13/01/2014 à 20:35 :
Avec un croissance faible si certains s'enrichissent d'autres doivent s'appauvrir et inversement. Mais si on peut côtoyer ceux qui s'appauvrissent on ne croisera jamais les 1% qui s'enrichissent vraiment, d’où l'impression que tous le monde y perd.
a écrit le 13/01/2014 à 19:47 :
Oui mais le grand ARISTOTE disait " La pire des inegalites est de vouloir que des choses inegales soient egales ".
a écrit le 13/01/2014 à 16:26 :
Un Anglo-saxon qui réalise des dérives de son système... Il n'est jamais trop tard.
a écrit le 13/01/2014 à 15:14 :
Bonne analyse mais pas de solution. C'est mon constat, cette crise ne répond pas à ce que pourrait prédire les différentes théories, tant keynésiennes que monétaristes ou néoclassiques. Nous sommes dans le brouillard et on évitera sans doute pas à une prochaine crise massive et avant longtemps.
Réponse de le 13/01/2014 à 15:23 :
"C'est pourquoi vers le milieu du 20° siècle, les inégalités socioéconomiques qui caractérisaient les pays industrialisés semblaient s'atténuer." Car il faut bien une guerre pour se rendre compte du pouvoir nuisible du nerf de celle-ci. Tout "simplement"...
Réponse de le 13/01/2014 à 17:09 :
Effectivement dans un tel contexte, la solution sera peut être une WW3, qui risque bien d être la der des ders.

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :