Industrie : pourquoi le plan Hollande sera insuffisant

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François Hollande promeut une politique de l'offre, destinée à renforcer la production, en permettant notamment de rétablir les marges bénéficiaires dans l'industrie. Un redressement des marges essentiel, mais qui sera très difficile à réaliser, selon Patrick Artus, directeur des études économiques de Natixis

Les marges bénéficiaires de l'industrie manufacturière en France sont les plus basses en 2012-2013 depuis qu'on les mesure (années 1960), ce qui n'est pas le cas pour les entreprises des services ou de la construction dont les marges sont fortes. Ce niveau très faible des marges bénéficiaires de l'industrie en France, avec un recul violent depuis le début des années 2000, s'explique par l'incapacité des entreprises industrielles à passer dans leurs prix de vente les hausses de leurs coûts de production (coût du travail, coût des matières premières) ; au contraire les prix de vente doivent baisser en raison de la concurrence de pays ayant le même niveau de gamme et des coûts salariaux plus faibles.

Si cette extraordinaire faiblesse des marges bénéficiaires de l'industrie manufacturière en France n'est pas corrigée (et il s'agit bien des entreprises industrielles et non de celles des autres secteurs), il y aura poursuite du mécanisme de la « maladie hollandaise » : transfert des facteurs de production vers les services et poursuite de la contraction de l'industrie avec les conséquences connues : baisse de la qualité des emplois et de la croissance potentielle, déficits extérieurs.

 Un redressement difficile à atteindre

Mais corriger en France la faiblesse des marges de l'industrie est très compliqué, avec la faiblesse du nombre d'entreprises qui peuvent monter en gamme, le fait que les gains de productivité sont déjà élevés dans l'industrie, la rigidité des hausses de salaires, l'insuffisance des instruments fiscaux, d'autant plus qu'il faut corriger les marges bénéficiaires de l'industrie et pas celles des autres secteurs.

Les marges bénéficiaires sont le ratio du résultat opérationnel des entreprises, rapporté à leur valeur ajoutée. Si on regarde l'ensemble des entreprises non financières, on voit une baisse des marges bénéficiaires depuis 2008, mais leur niveau (27,8%) reste assez élevé : de 1998 à 2006, le taux de marges bénéficiaires a oscillé entre 29 et 32%, alors qu'en 1982 il était tombé à 22,5%.

Un effondrement des marges spécifique à l'industrie

Mais si on regarde les entreprises industrielles, on voit un effondrement des marges bénéficiaires depuis 2000 ; le taux de marge pour l'industrie manufacturière est aujourd'hui de 22,6%, contre une fourchette de 28 à 34% entre 1987 et 2000, et un niveau plus bas antérieur de 26,5% en 1982, après les chocs pétroliers et les fortes hausses des salaires du début des années 1980. La rentabilité de l'industrie manufacturière est donc aujourd'hui au plus bas, tandis qu'en dehors de l'industrie, il n'y a pas de problème majeur de rentabilité, de profitabilité : les marges bénéficiaires dans les services (37%) sont proches de leurs niveaux le plus haut (38-39%) ; les marges bénéficiaires dans la construction sont assez élevées (36%) et ont retrouvé leur niveau des années 1970-80.

 Une baisse des marges liée à celle des prix de vente

Le recul des marges bénéficiaires de l'industrie française de 1968 à 1982 s'explique par les fortes hausses de salaire et par les fortes hausses des prix des matières premières (pétrole) ; de 1982 à 1990, la restauration des marges bénéficiaires vient de l'inflation, compensée par les dévaluations du franc, de la stagnation des salaires réels. Concentrons-nous sur la période 2001-2013, sur laquelle la dynamique est différente. Sur cette période, on observe que l'origine de la baisse des marges dans l'industrie est l'incapacité des entreprises à passer dans leurs prix la hausse de leurs coûts salariaux unitaires, qui est pourtant modeste.

L'explication de cette situation est assez claire : compte tenu du niveau de gamme faible de la production industrielle de la France, la sensibilité aux prix de la demande pour les produits français est forte (c'est la plus forte avec l'Espagne de tous les pays de l'OCDE) et les entreprises ont dû baisser leurs prix de vente pour résister aux concurrents de pays à niveau de coûts de production plus faibles (d'abord les pays émergents), puis aujourd'hui l'Espagne, dans le futur le Royaume-Uni et les Etats-Unis.

 Une chute de la rentabilité du capital industriel

L'écrasement des marges bénéficiaires de l'industrie en France a conduit à un écrasement de la rentabilité du capital industriel, puisque dans le même temps l'intensité capitalistique de l'industrie (ratio entre le capital productif et la valeur ajoutée) augmentait, avec une forte accumulation de capital peu sophistiqué, comme le montre par exemple le fait que le nombre de robots achetés par l'industrie française est six fois plus faible que celui de robots achetés par l'industrie allemande.

 Un mécanisme de "maladie hollandaise"

Ceci déclenche un mécanisme de « maladie hollandaise » : la faiblesse de la rentabilité du capital dans l'industrie en France détourne les entreprises de l'industrie, transfère les facteurs de production vers les autres secteurs d'activité où la rentabilité est plus élevée. La désindustrialisation de la France se poursuit donc avec ses conséquences connues : recul de la qualité des emplois et donc des salaires, puisque les salaires sont plus élevés dans l'industrie, recul de la croissance potentielle, puisque les gains de productivité sont plus élevés dans l'industrie ; dégradation du commerce extérieur et hausse de l'endettement extérieur avec la menace à terme d'un « sudden stop » : de l'arrêt des entrées de capitaux qui financent le déficit extérieur.

 L'absolue nécessité de corriger la faiblesse des marges

Il faut donc absolument corriger la faiblesse des marges bénéficiaires de l'industrie en France. Mais ceci peut être difficile. La montée en gamme de la production permettant d'accroître les prix de vente ; mais seule une très faible proportion des entreprises est capable de monter en gamme. Le gouvernement français estime que seules 1500 entreprises sont capables de profiter de financements publics pour monter en gamme et se développer. Ceci se voit aussi au faible nombre d'entreprises exportatrices en France : 110 000 contre 250 000 en Allemagne et plus de 200 000 en Italie.

 Forte réduction des salaires ou hausse du temps de travail: impossible en bas de cycle

Accroître les gains de productivité dans l'industrie réduirait les coûts unitaires de production ; mais d'une part, ils sont déjà élevés ; d'autre part, se pose ici le même problème de la faible proportion d'entreprises capables de monter en gamme. Réduire les salaires irait évidemment dans la même direction, mais se heurterait bien sûr à une forte résistance sociale, d'autant plus que la variation nécessaire serait considérable : il faudrait une baisse de 17% du salaire par tête, toutes choses égales par ailleurs, pour ramener les marges bénéficiaires de l'industrie à leur niveau de 2000. De manière équivalente, il faudrait accroître de 17% la durée du travail (soit de 6 heures par semaine) sans hausse de salaire pour arriver au même résultat. De plus, en bas de cycle, en situation de chômage élevé, il est dangereux de toucher aux salaires ou d'allonger le temps de travail, avec l'effet induit sur la demande ou le chômage des jeunes.

 Les politiques fiscales inopérantes

Enfin, les politiques de réforme fiscale se heurtent à deux difficultés : la « neutralité fiscale », le fait que le problème de marges ne concerne que l'industrie. A moyen terme, les substitutions d'un impôt à un autre ne modifient pas la situation de l'économie réelle. La baisse des cotisations sociales des entreprises, très élevées en France, compensée par la hausse de la TVA conduisant à une hausse des prix conduit à terme, par indexation sur les prix, à une hausse des salaires qui annule l'effet sur le coût du travail de la baisse des cotisations sociales. Le fait que, dans les services ou la construction, il n'y ait pas de problème de marges bénéficiaires rend aussi l'utilisation des réformes fiscales très difficile : comment ne modifier des impôts qui ne touchent que l'industrie ?

 Le plan Hollande: une mesure diluée

Le président Hollande propose de réduire les cotisations sociales des entreprises en baissant d'un même montant les dépenses publiques. Ceci évite le piège de la neutralité fiscale, mais pas celui de la dilution de la mesure qui va concerner toutes les entreprises alors que seule l'industrie est confrontée à la concurrence et a un problème de marges bénéficiaires faibles. Il faut être réaliste : la chute des marges bénéficiaires de l'industrie en France depuis 2000 va être très difficile à corriger.

 

Lire aussi : 

>> Hollande : un seul objectif, 2017 ! 

>> Et si la fin des cotisations "famille" ne coûtait rien au finances publiques

 

 

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a écrit le 19/01/2014 à 14:54 :
Celui qui est insuffisant, en tout cas, c'est PA !!!! Remember 2008 !!! Il n'y a pas de risque de crise financière !!!!!
a écrit le 17/01/2014 à 10:32 :
Les profits d'aujourd'hui font les bulles spéculatives de demain et les krachs d'après- demain . La suite on la connait: renflouement par les contribuables-déficit - plan de rigueur -licenciements pour les uns, subventions pour les autres - profits- bulles etc ( voir supra)
a écrit le 16/01/2014 à 23:34 :
@ M. Artus. Vous devriez traduire et préciser que "maladie hollandaise" = Dutch disease, et non pas nommée ainsi en raison du patronyme de notre Président.
a écrit le 16/01/2014 à 20:26 :
Le problème, Monsieur ARTUS, comme vous le soulignez est le suivant : les marges dans l'industrie française sont faibles, alors que c'est là que les salaires sont aussi les plus faibles. Dans les services et tous les secteurs protégés de la concurrence internationale, les salaires sont un peu plus élevés, et les marges beaucoup plus fortes. Dans ce cas, ceci signifie seulement que nous n'avons pas du tout libéralisé le secteur protégé. Ce qui nuit terriblement à notre compétitivité.La Commission Européenne nous l'a déjà fait remarquer
Mais je vous défie d'aller expliquer ceci aux notaires, chauffeurs de taxis, artisans,
syndics, avocats etc...
Car si vous payez plus cher pour un plombier en France qu'en Allemagne, ceci pousse les salaires de l'industrie à la hausse, et donc moins de compétitivité.
Le résultat, c'est que la majeure partie de l'effort est demandé seulement aux salariés de l'industrie.
a écrit le 16/01/2014 à 18:40 :
M Arthus un expert dont les prédictions sont toujours fausses comme Minc ou Attali. Malheureusement, pour un fois sa prédiction va être vraie.
a écrit le 16/01/2014 à 17:47 :
Natixis le naufrage vient nous donner des solutions !

Il ferai mieux de se cacher.
a écrit le 16/01/2014 à 17:39 :
M. Artus a un raisonnement daté. Il ne faut plus regarder l'économie par secteurs comme au 20ème siècle, mais par écosystème. Pour être compétitive une entreprise industrielle a aussi besoin que ses partenaires du secteur des services le soit aussi. La compétitivité des uns rejaillit sur les autres. Hollande a donc raison de penser global et de proposer une baisse de charge pour tous.
a écrit le 16/01/2014 à 17:06 :
une analyse pertinente:
1. Le problème de la faible proportion d'entreprises industrielles capables de monter en gamme rend le volet innovation illusoire
2. La sensibilité aux prix de la demande pour les produits français est forte; donc la variable prix est la seule variable d'ajustement; donc les baisses de prix. D'où l'importance pour le commerce extérieur de rester en zone euro; la preuve presque 60 % des exportations françaises (tous secteurs) restent en ZE. La France industrielle dépend plus que jamais d'une zone euro stable!
3. Aucune politique fiscale ne peut sauver l'industrie française, ni des subventions ciblées, et encore moins un fumeux et malade ministère du redressement productif; vs sauce hollandaise.
En résumé: ni la politique monétaire (abandonner par l'autre François en 1986) et ni la politique fiscale sont une solution.
Mr Artus se garde bien de nous présenter des solutions. Elle seront absente du paysage culturel et industriel français, tant que nous si exceptionnelle. Vous avez mon message? Non, c'est pour cela que 2014 sera en réalité une mauvaise année, ainsi que l'année suivante.
Réponse de le 16/01/2014 à 17:17 :
il manque quelques mots à mes écrits...mes excuses...Le monde écrit: "Il y n'y a pas que l'industrie qui souffre d'un manque de compétitivité. La finance aussi et, par ricochet, c'est l'ensemble de l'économie français qui risque de s'en trouver fragilisée." Je pense que Mr Artus minimise les problèmes exceptionnels et économiques de la France.
a écrit le 16/01/2014 à 15:59 :
L'industrie a pratiquement disparue en France : a 10% de la valeur ajoutée elle est à un niveau résiduelle. Cas unique dans l'OCDE avec la Grèce. Le problème #1 n'est pas tant le rapport qualité prix médiocre de la production Française, que l'absence d'offre. On ne peut pas exporter si l'on ne produit rien. C'est notre cas.
Réponse de le 16/01/2014 à 17:23 :
nous exportons - encore- majoritairement en zone euro. Ne touchez pas à l'euro! Et nous ajoutons de la "valeur" uniquement par des baisses de prix; ainsi le rapport "qualité"-prix reste difficilement maintenu et ainsi les marges et les capitaux pour investir disparaissent .
Réponse de le 16/01/2014 à 17:42 :
Les Anglais et les Américains ont réussi a inverser la tendance (gaz de schiste et baisse de l'énergie aux USA, baisse très forte de l'IS en Angleterre) en partant d'assez bas. Alors pourquoi pas nous?
Réponse de le 16/01/2014 à 19:59 :
Parce que nous avons un gouvernement mou qui ne sait que taxer ceux qui ne votent pas pour lui...
a écrit le 16/01/2014 à 15:20 :
...qui est que la solution passe par la sortie de l'euro.
Réponse de le 16/01/2014 à 16:00 :
exact. je crois que tout le monde commence à comprendre cette conclusion. un enfant le comprendrait
Réponse de le 16/01/2014 à 18:00 :
Sortir de l'euro fera très mal au niveau de vie ! C'est pour cela que la Grèce se cramponne à l'euro...
Réponse de le 17/01/2014 à 21:11 :
C'est vrai avec l'euro on a du pouvoir d'achat mais on est au chomage.
a écrit le 16/01/2014 à 14:26 :
Aujourd'hui la classe politique est incompétente pour que le niveau se redresse il faudrait fermer Science Po.. Trop de blablateurs qui ne comprennent pas grand chose à l'être humain et à ce qui s'annonce car le temps est à l'orage.
a écrit le 16/01/2014 à 13:55 :
En résumé, l'industrie française est trop moyenne gamme pour l'euro et elle ne peut pas assez monter en gamme. conclusion .....
a écrit le 16/01/2014 à 13:35 :
M Artus devrait lire la thèse d'Emmanuel Combet pour avoir une autre explication.

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