Non, l'Inde n'est pas le maillon faible des pays émergents

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(Crédits : Reuters)
A l'instar des autres pays émergents, l'Inde voit sa croissance ralentir. Le pays-continent est critiqué notamment pour la lenteur de ses réformes. Pour des raisons à la fois politique, culturelle et économique, sa capacité de rebond est, en fait, importante. Par Philippe Humbert, consultant en entreprise et analyste politique

Le balancier est reparti dans l'autre sens … les pays "émergents" appelés à être les locomotives de la reprise de la croissance mondiale, sur la lancée de leur performance des années 2000 et de leur résistance dans la crise enclenchée en 2008, menaceraient désormais la reprise de la croissance économique dans les pays développés. Pour ces derniers , l'instabilité des marchés, le recul des indices boursiers et des taux de change, l'inflation, la lenteur des réformes sont à l'origine des difficultés. Les pays émergents , au contraire, mettent en cause le resserrement de la politique monétaire de la FED.

 L'Inde vue comme le maillon faible...

L'Inde est au centre de cette controverse , et pas seulement parce que le gouverneur de la Reserve Bank of India (RBI) , ex "chief economist"du FMI , est un critique virulent de la FED . Considérée comme un maillon faible à quelques mois d'élections générales, l'Inde est particulièrement attaquée par les marchés: baisse de 30 % de la roupie par rapport au dollar , resserrement de la politique monétaire de la RBI pour combattre l'inflation, hausse des taux obligataires, alors que la croissance prévue pour 2013/14 est inférieure à 5% . Il est vrai que la campagne électorale, effervescente, fournit aux experts en "notation"  tous les arguments possibles : crise larvée de leadership au niveau de l'Union , dégradation morale liée à la corruption, absence de réformes structurelles , risque de voir une Inde ingouvernable au sortir des élections du printemps 2014 …L'Inde serait - t- elle condamnée à l'addiction de la morphine des liquidités de la FED , pour progresser ?

Trois raisons de croire en l'économie indienne

 Certainement pas , et cela pour au moins trois raisons . D'abord à cause d'une nouvelle donne politique. La ligne de clivage historique - le sécularisme ( laïcité ) - qui , au moins au niveau de l'Union, sépare les partis dits "secular" ( Congrès , autres partis sociaux-démocrates .. ) des partis à base religieuse en particulier hindouiste ( BJP ) , s'estompe face à l'importance croissante des thèmes de la gouvernance, de la lutte contre la corruption et les inégalités. Le pays veut la paix civile et se détourne des affrontements intercommunautaires, même si des incidents graves continuent à avoir lieu.

Il est symptomatique qu'en 2012 l'anniversaire de la destruction de la mosquée d'Ayodya en 1992 ait été passé sous silence et que toutes les récents mouvements d'opinion concernent des sujets liés au développement ( manifestations de paysans sans terre ), à la corruption ( succès à Delhi en décembre 2013 du parti AAP dit de "l'homme ordinaire") ou au statut des femmes. L'offre politique a dû s'adapter et les programmes des partis font de la surenchère : le parti du Congrès, au pouvoir depuis dix ans , promet de donner la parole à ceux qui sont sans voix ; le BJP conduit par Narendra Modi met en avant la réussite économique du Gujarat, AAP porte le signal d'une sorte de "yes, we can" ( une élection permet d'obtenir un changement radical des équipes en place ), tous , même les moins vertueux , s'engagent à mettre fin à la corruption, tous mettent le développement économique et la démocratie au cœur des plate-formes électorales.

Une véritable mutation culturelle

Ces promesses seront-elles sans lendemain ? Ce serait méconnaître la mutation culturelle de la société indienne induite par quatre facteurs: la démocratie et l'émergence politique des classes /castes pauvres, l'estime de soi et l'ambition, le progrès technique et la révolution informatique. Toutes ces forces sont tendues vers deux objectifs , l'amélioration de la vie matérielle, et l' "empowerment"  c'est à dire la possibilité de pouvoir influencer son propre destin. Près de 150 millions d'électeurs potentiels supplémentaires par rapport à 2004 vont être appelés à voter en 2014 . Le nombre n'est pas le plus important. Ce qui compte est que le jeune électeur est impatient car il sait qu'un entrant sur le marché du travail en 2000 a vu son revenu doubler en 12 ans, ce qui demandait une vie entière pour la génération précédente , et il compte surtout sur lui-même. Cette société jeune, entièrement connectée en l'espace de quelques années (L'Inde a le 2ème parc mondial de téléphones et d'internet mobiles dans le monde , après la Chine ) est informée et exigeante.

Des fondamentaux économiques favorables

 A la nouvelle donne politique et culturelle , il faut ajouter un troisième facteur: les fondamentaux économiques sont bons . Le taux d'épargne et d'investissement est élevé ( 32 % du PNB ) , les besoins du marché intérieur sont énormes dans tous les domaines , le capitalisme privé , souvent familial ,est dynamique , l'industrie des services informatiques ,en plein regain, est plus que jamais une "pépite", de nombreux Etats se développent très rapidement . Encore faut-il que les leviers politiques jouent dans le bon sens pour mettre en oeuvre l'agenda des réformes dont certaines ont été engagées, mais trop tardivement par le Congrès : loi foncière , accélération des investissements dans l'énergie , grands programmes d'infrastructures ,création d'une épargne privée longue et son recyclage vers des emplois productifs , dépenses massives en faveur du développement humain ( éducation , santé ), élargissement de la ressource fiscale .

Au-delà du tohu-bohu électoral, des jeux tactiques des partis , faisons confiance à cet électorat jeune , ambitieux , connecté avec le monde .

 

Philippe Humbert

 

 

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