Comment remanier Bercy : redonner du poids à l'Industrie

Par Felix Lequat  |   |  1059  mots
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Il est acquis que le nombre de ministres à Bercy va diminuer, que l'ensemble sera vraiment dirigé. Reste à savoir quelle place donner à l'Industrie. La logique voudrait que les questions d'énergie soient rattachées à ce ministère. Par Felix Lequat (pseudonyme d'un haut fonctionnaire)

 Alors que les réflexions sont en cours sur le remaniement, notamment à Bercy où cohabitent sept ministres, il faut comprendre que les fameux « couacs » gouvernementaux ne sont pas tant des questions de personnes et de communication que des questions de structure des compétences ministérielles. Les arbitrages entre le Trésor, l'industrie et l'écologie seront des clefs importante de l'efficacité du prochain gouvernement.

 Des ministères économiques et sociaux à géométrie variable

Il est courant que la formation d'un gouvernement s'accompagne d'une redistribution des structures des ministères. Autant les grands ministères régaliens font-ils montre d'une continuité impressionnante à travers l'histoire, autant les ministères économiques et sociaux présentent des domaines de compétences et des frontières à géométrie variable. Même pour leurs dénominations, l'imagination administrative peut se donner libre cours, reflétant les orientations politiques que le gouvernement entend imprimer à son action.

Trop de ministres et secrétaires d'État à Bercy

Un des défauts les plus fréquemment commentés des structures actuelles est la multiplication excessive des ministres et secrétaires d'État à Bercy. Une architecture complexe de ministres de plein exercice, de ministres délégués, de secrétaires d'Etat, de rattachements complexes de directions et de services, de "mises à disposition en tant que de besoin", générateurs de disputes administratives, de « couacs » de communication. Le dessin des décrets d'attribution ne prend que quelques jours, voire quelques heures immédiatement à la suite de la formation du gouvernement et de la désignation des ministres. Les spécialistes savent qu'ils donnent lieu à de sévères bras de fer, arbitrés en fonction des poids politiques respectifs et des orientations gouvernementales.

Bercy a besoin d'un pouvoir a sa tête, c'est admis

L'évidence est maintenant largement admise : Bercy a besoin d'un pouvoir fort à sa tête imposant son autorité. Mais il faut se méfier des vérités convenues et les soumettre à examen. Parmi tous les concurrences internes, celle du ministère de l'industrie est sans doute la plus déstabilisante.

Et ce d'autant que le centre de la toute-puissance administrative- la direction du Trésor, est-elle même  déstabilisée par le mouvement général de l'économie et de la finance. La libéralisation a fait reculer les pouvoirs réglementaires. L'Europe les a déménagés à Bruxelles, l'euro à Francfort. Wall Street et la City , le règne des marchés financiers ont remplacé le dirigisme d'État. L'administration centrale a dû déléguer ses pouvoirs aux autorités indépendantes- ainsi la régulation des marchés financiers, le contrôle prudentiel, à l'ACP, l'AMF. Jusqu'au cœur de la compétence -l'Etat-actionnaire- qui a été délégué à l'agence des participations d'état. Pour la fonction internationale, là encore on a observé la décentralisation la masse des services commerciaux à l'agence Ubifrance, pendant que le Quai d'Orsay revendique son monopole plein sur la relation internationale de l'État.

Un ministère de l'Industrie personnifié depuis 2012 par une personnalité charismatique

Le ministère de l'industrie est une création historique récente (relativement). Issu du constat du déclin économique de la France sous-industrialisée, fruit conjoint et (apparemment) paradoxal de régimes aussi différents que le Front populaire anticapitaliste, l'Etat-corporatiste de Vichy, la Reconstruction de l'après-guerre il a regroupé l'ancien ministère du commerce du colbertisme avec les mines, l'énergie, les industries lourdes rattachées à l'ancien ministère des travaux publics. Il a été ensuite l'instrument des grands projets du gaullisme- le pétrole d'état, le nucléaire, le spatial.

Sa dénomination a été modifiée quasiment à chaque gouvernement, successivement appelé production industrielle, développement industriel et scientifique, industrie et recherche, recherche et industrie, , redéploiement industriel et commerce extérieur, industrie et PTT, etc : aujourd'hui redressement productif.

Ses compétences s'étiolaient lentement face à la rue de Rivoli, aujourd'hui Bercy. Sa raison d'être était évanescente face au mouvement de l'histoire économique. Il a fini par être absorbé par le ministère de l'économie et des finances au sein du gouvernement Jospin en 1997. Il est personnifié depuis 2012 par un ministre charismatique, politiquement plus influent dans les équilibres internes de la majorité que le chef en titre du ministère, indépendant mais installé au cœur de la place, porteur d'une vision différente de celle des administrations financières. Avec peu de moyens d'action il a fait beaucoup, avec la parole, la présence et l'infatigable énergie pour imposer le débat sur le déclin industriel, les fermetures d'usines, la surévaluation, la compétitivité, la politique de l'offre, observé avec curiosité par les milieux financiers internationaux.

Les Allemands avaient rattaché à l'énergie à un ministère de l'Écologie, ils ont fait machine arrière

Autre bouleversement lourd de conséquences structurantes sur l'action publique : le rattachement de l'énergie à l'écologie incarné dans l'innovation audacieuse- et sans équivalent étranger- de la création en 2007 du ministère de l'écologie, du développement durable, de l'énergie, des transports et de l'aménagement du territoire. Or l'énergie était historiquement le cœur de l'État productiviste, dirigiste, nationalisateur. Le ministère de la production industrielle était principalement le ministère du charbon puis celui des grands projets- dont le nucléaire. D'où là aussi source de "couacs", d'intensité aussi audible qu'avec les finances.

C'est depuis longtemps que l'Allemagne avait montré l'exemple en rattachant l'énergie et la sûreté nucléaire à l'environnement (Uwwelt), faisant en réalité bien moins bien moins que notre ministère de l'écologie et du développement durable précité. De là résulta la spectaculaire expansion des énergies éolienne et photovoltaïque, et l'arrêt du nucléaire. Nos voisins viennent de s'apercevoir du coût intenable des subventions. Par prudence politique la coalition CDU - SPD n'en a rien dit dans son accord de gouvernement. Beaucoup plus significatif bien que délibérément passé inaperçu est le déplacement de l'énergie, désormais rattachée au ministère de l'économie confié au chef de file du SPD.

Les liens entre stratégie et structures sont une question centrale dans le management de l'entreprise. Ils le sont encore plus dans la gestion de l'Etat.