Le (nouveau) grand jeu des hydrocarbures

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L'extraction du pétrole de schiste par fracturation hydraulique (interdite en France) a transformé certaines régions américaines en de nouveaux eldorados. / Reuters
L'extraction du pétrole de schiste par fracturation hydraulique (interdite en France) a transformé certaines régions américaines en de nouveaux eldorados. / Reuters (Crédits : (c) Copyright Thomson Reuters 2013. Check for restrictions at: http://about.reuters.com/fulllegal.asp)
Quelle indépendance énergétique pour l'Europe entre crise russo-ukrainienne à l'est et difficultés d'importation de gaz naturel liquéfié américain à l'ouest ?

Dans son roman Kim, publié en 1901, Rudyard Kipling, évoquant les rivalités entre grandes puissances (principalement la Russie et le Royaume-Uni) pour le contrôle de l'Asie centrale, introduira une expression appelée à faire florès en géopolitique, celle du « Grand Jeu ».

À cet égard, même si la Russie est une nouvelle fois au coeur de ces tensions conflictuelles, force est de reconnaître qu'au XXIe siècle, plus que la question de la puissance politique ou celle des capacités militaires, c'est bien la maîtrise des hydrocarbures qui circonscrira les ambitions des uns et l'influence des autres.

La maîtrise des hydrocarbures Russie - Europe

Si maints observateurs ont noté comme une évidence la question des hydrocarbures dans cette crise - au premier chef les pressions exercées par la Russie sur l'approvisionnement en gaz de l'Ukraine -, rares sont ceux qui ont explicité à l'opinion publique, française en particulier, les nécessaires reconfigurations de notre diplomatie et alliances engendrées par ce renouveau de tension sur la frontière est de l'Europe.

Les chiffres attestent de la symbiose existant entre le complexe énergétique russe et l'industrie européenne, en particulier allemande. Moscou fournit un tiers du pétrole consommé en Europe (soit 4,5 millions de barils par an) et 27 % de son gaz (soit 133 milliards de mètres cubes par an).

L'Allemagne en absorbe un tiers, certains États baltes ou la Finlande sont dépendants à quasiment 100% de leurs besoins. Une grande partie - 85 milliards de mètres cubes - arrive via l'Ukraine, le reste par les gazoducs Nord Stream, Yamal et Blue Stream, qui contournent tous l'Ukraine.

L'embargo, l'arme de dissuasion massive... sur la Russie

Cette relation est bien sûr chirographaire et Moscou aurait du mal à faire abstraction de son principal client : réorienter les flux de livraison vers l'Asie et la Chine par exemple demanderait des années de construction de nouveaux pipelines.

On estime que, en cas d'embargo européen sur les hydrocarbures russes, Moscou ne pourrait que réorienter la moitié des ressources actuellement vendues à l'Europe et verrait son PIB amputé de 3,7%.

Acteur prépondérant du marché des hydrocarbures, la Russie n'est cependant pas assez prolifique pour changer la donne en matière d'approvisionnement, et son économie de rente serait laminée si son brut ne trouvait plus preneur, en particulier si les courtiers en produits pétroliers (Vitoil, Trafigura, Mercuria) se voyaient directement visés par Washington pour leurs liens avec la Russie (Gunvor en ayant déjà fait les frais).

Le retour du gaz de schiste pour s'exclure de l'emprise russe

La France, malgré un mix énergétique bien diversifié au-delà des hydrocarbures (part importante du nucléaire, mais refus pour l'instant d'explorer gaz et pétrole de schiste), continue à importer 14% de son pétrole de Russie (les autres fournisseurs étant la Norvège, l'Arabie saoudite et le Kazakhstan), ainsi que 13% de son gaz (les autres options venant d'Algérie, du Qatar, d'Égypte et des Pays-Bas).

Afin de s'extraire de l'emprise russe sur cette question des hydrocarbures - et de forger ainsi des bases plus saines pour la future diplomatie européenne -, les Européens, qui de facto redoutent encore plus d'être dépendants du Moyen-Orient, n'ont comme solution logique que de se tourner vers le grand frère américain, béni depuis quelques années par un renouveau de sa production d'hydrocarbures par des méthodes dites non conventionnelles : ces nouvelles techniques d'extraction et de fracturation hydrauliques, désormais sévèrement encadrées par un président Obama soucieux des questions environnementales, ont donné une seconde jeunesse aux champs du Dakota du Nord (Bakken), du Texas (Eagle Ford, Permian, Woodbine) ou de Pennsylvanie.

Côté européen, on a ainsi vu Manuel Barroso demander la libéralisation des licences d'exportation de gaz, et François Hollande semble sérieusement étudier la question alors que les récentes crises l'ont rapproché de Washington.

Le couple Valls-Montebourg moins hostile au gaz de schiste

Une autre option de plus long terme serait de relancer l'exploration sur la présence de gaz (et de pétrole) de schiste en Europe même. Alors que les champs polonais semblent moins prolifiques et plus complexes que prévu, demeure la question des véritables ressources dans les Balkans ou en France. Mais faute de tests sérieux, le gouvernement français n'a pas les données scientifiques pour jauger ce potentiel.

Cependant, outre la sortie des Verts du gouvernement, une nouvelle ligne Valls-Montebourg, moins hostile aux pétroliers et consciente des handicaps de notre industrie, qui fonctionne avec des coûts énergétiques élevés, pourrait inaugurer la relance de la recherche en ce domaine : en tout état de cause, une production sérieuse en France ne pourrait avoir lieu avant un horizon de six, sept ans, étant donné le stade préliminaire où les tests furent arrêtés en 2011.

La "solution américaine"

Le pétrole - classique ou de schiste - ne présente pas les mêmes difficultés de transport que le gaz, dont la version liquéfiée (GNL) - la seule véritablement transportable - demanderait de nouvelles infrastructures (terminaux portuaires) aux États-Unis.

Traditionnellement, le complexe énergétique américain n'est pas tourné vers l'exportation. Les exportations d'hydrocarbures n'y sont pas libres et soumises à l'approbation des parlementaires, avec deux exceptions : dérogation expresse du président, pour des raisons de sécurité nationale ; exportation vers un pays ayant conclu un accord de libre-échange avec les États-Unis.

Dans ce contexte de tension avec les Russes, mais aussi avec une part croissante du Moyen-Orient (Iran, Syrie) et potentiellement de l'Afrique du Nord, les Européens souhaiteraient obtenir une dérogation permanente. Or réorienter les flux d'hydrocarbures du marché domestique vers l'Europe sera un travail de longue haleine et demandera des investissements colossaux en pipelines et infrastructures portuaires.

Les Européens devraient eux-mêmes investir ce terrain et se soucier désormais des conditions permettant aux industries pétrolières et gazières américaines d'acheminer leurs excédents vers l'Europe, sachant que les Européens entreront en la matière en concurrence frontale avec les Asiatiques, qui certes possèdent du gaz mais à un prix deux fois plus élevé que les Américains du fait de la dichotomie locale entre la demande et l'offre.

Le meilleur cadre qui s'offre aux Français et aux Européens pour résoudre ce problème de sécurité des approvisionnements en hydrocarbures, c'est celui du partenariat transatlantique pour le commerce et l'investissement (TTIP).

Le TTIP autorisera de facto la réorientation des flux américains vers une zone ayant signé un accord de libre-échange avec les États-Unis : il devrait doper l'économie européenne de 120 milliards d'euros par an. Nul doute que les quelques différends qui demeurent sur les OGM ou le cinéma pèseront peu face aux enjeux du... Grand Jeu.

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Commentaires
a écrit le 18/04/2014 à 10:44 :
Nous importons 4.5 millions de barils par jour de la Russie et non 4.5 millions de baril par an c'est à dire 365 fois plus.
a écrit le 16/04/2014 à 9:07 :
La boucle est bouclée....
Les américains mette le bazar en Ukraine. C'est connu de tous mais mainstream n'en parle pas.
Poutine roule des mécaniques, mais personne ne veut négocier avec lui ... au moins avec la Georgie, Sarko s'était bougé !!
L'administration européenn - impuissante voir complice - a "peur" du grand méchant loup Russe...
Le "bon" Obama propose le gaz de schiste américain, ce qui va permettre enfin de le valoriser à sa juste valeur... certains vont s'en mettre plein les poches ...
Sauf que pour avoir le gaz de schiste, il faut signer le TIPP...
Et maintenant, c'est un européen qui défend le TIPP, Sébastien Laye, investisseur et banquier d'affaires à NY,selon Gaston...
Mais mon pauvre Sébastien, tu ne vois pas que c'est tes copains américains qui se moquent de nous européens ?
Remarque, c'est vrai que toi tu n'es que banquier d'affaires, alors du moment que tu peux faire des affaires ...
Lis le GEAB, tu comprendras mieux !
Réponse de le 16/04/2014 à 9:44 :
C'est pas selon moi, mais selon l'américain Google Search :-)
Réponse de le 17/04/2014 à 0:02 :
Pima vous délirez complètement. Le Geab s'est complètement planté dans ses analyses notamment avant et pendant la crise. Je ne les lis plus c'est perte de temps. Quant à l'Ukraine le bordel comme vous dites n'avait pas besoin d'être soutenu pour venir tout seul face à la corruption en place grâce au clan Yanoukovitch. Je sais de quoi je parle car les entreprises russes étaient systématiquement favorisées face aux européennes. Alors votre théorie du complot de style guerre froide et d'inspiration poutinienne est ridicule. D'ailleurs qui a envahi la Crimée et l'Ukraine actuellement, les américains ? Quant à l'Europe qui l'empêche de consolider et d'avoir sa propre défense ? Certainement pas les américains, ils sont pour. Par contre Poutine çà l'inquiète et toute sa straétgie consiste à créer des bases autour (Baltique, Arctique, Syrie etc)
a écrit le 16/04/2014 à 1:12 :
En France il suffit de baisser le chauffage de 2 degrés environ et on n'a plus besoin de gaz russe. Alors faire tout un article de propagande pour le gaz de schiste alors que l'on a toutes les énergies renouvelables en plus de l'efficacité énergétique et que nous sommes très en retard, c'est absurde. En plus si le nucléaire actuel et l'EPR sont dépassés, une combinaison avec la 4e génération et la filière thorium, telle qu'étudié au Cnrs et Cea (équipe Loiseaux etc), ont l'avantage de brûler les déchets nucléaires à très longue durée, de réduire très fortement leur durée de contamination plutôt que de les stocker des durées insoutenables pour des coûts prohibitifs, de réduire fortement les risques et de maintenir un savoir faire, en augmentant de plus fortement la durée d'utilisation de l'énergie nucléaire, avec modération bien sûr car les renouvelables sont sans doute plus compétitives mais ont aussi leurs contraintes.
Réponse de le 16/04/2014 à 14:34 :
Ça fait bien dix ans que je chauffe à 18°C. Au début pour économiser l'électricité (chauffage électrique) puis, ici, le gaz. Un démarcheur d'ENI est passé l'autre jour pour essayer de caser des contrats gaz bloqués trois ans. L'ennui est que je ne consomme pas assez pour être éligible (suis chez Antargaz donc déjà intéressant). Le Mr me disait qu'il n'arriverait pas à vivre avec 18°, c'est pas assez. Graduellement, on diminue, année par année, d'un demi-degré et met un truc sur le dos. C'est pas compliqué.
a écrit le 15/04/2014 à 23:00 :
Renseignement pris, l'article est écrit par Sébastien Laye, investisseur et banquier d'affaires à NY, on comprends mieux les éloges à la fin pour le traité transatlantique pour le commerce et l'investissement !!
Il n'y a donc personne de ce coté-ci de l’atlantique pour nous expliquer nos intérêts pour ce "machin" négocié loin du regard des peuples (ou même des parlementaires européens!)?
a écrit le 15/04/2014 à 21:56 :
Triste papier qui fait l'éloge du Gaz de Schiste.. On aurait donc "comme solution logique que de se tourner vers" ... les américains et le Gaz de Schiste, ben voyons ! Pas un mot sur une politique d'économie d'énergie ou de mise aux normes des bâtiments anciens, qui couvrirait aisément les 15 % du gaz russe a manquer.
Vous avez une fuite d'eau à votre baignoire, mais vous appelez le plombier pour installer un deuxième robinet ! On apprécie la solution logique !
a écrit le 15/04/2014 à 20:43 :
Il est temps d'arrêter le chauffage au fioul et au gaz naturel en Europe.
Il est temps de remettre le transport des marchandises sur des trains, sur des péniches (il y a 38 000 km de voies navigables en Europe).

Quand cela sera fait, l'Europe aura déjà fait un grand pas vers l'indépendence énergétique.
a écrit le 15/04/2014 à 20:36 :
Mêmes commentaires que mes prédécesseurs. A quand la TRANSITION ENERGETIQUE ? Au fait notre combi solaire dépasse tous les jours 50 degrés et ce depuis plusieurs semaines ! (Nord de la France) Tout ça sans le gaz de Vladimir mais avec le roi soleil qui nous illumine depuis 3,5 MILLIARDS d'années ...
a écrit le 15/04/2014 à 15:12 :
il serait peut être temps de faire la grande migration énergétique ? Comme lors du choc pétrolier des années 70 en France. Mais cette fois vers le renouvelable et la frugalité énergétique des véhicules.
Réponse de le 15/04/2014 à 16:57 :
Et les ENR associées à la production et le stockage d'Hydrogène... Voir MC PHY Energy...

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