Dans les économies en développement se creuse un fossé inquiétant...

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(Crédits : CC Andrzej Barabasz)
L'essor des petites entreprises met-elle en péril les pays émergents ? C'est probable, si les quelques réformes pour palier les problèmes structurels ne sont pas menées... Par Dani Rodrik, professeur de Sciences sociales à Princeton.

En analysant récemment les mauvais résultats de l'économie mexicaine, les chercheurs du McKinsey Global Institute ont noté une différence inattendue de croissance de productivité entre petites et grandes entreprises. Entre 1999 à 2009 la productivité de la main d'œuvre augmentait dans la proportion respectable de 5,8% par an dans les entreprises de plus de 500 employés, tandis qu'elle baissait au taux annuel de 6,5% dans les entreprises de moins de 11 employés.

Durant cette même période, la part des emplois dans ces petites entreprises, déjà importante, augmentait de 39% à 42%. Au vu du fossé qui sépare les "deux Mexiques", il n'est guère étonnant que l'économie du pays s'en sorte mal. Tandis que les grandes entreprises modernes prospéraient grâce à une technologie avancée et à une main d'œuvre qualifiée, l'économie stagnait sous le poids du manque de productivité des petites entreprises.

 

Un élément nouveau et inquiétant 

Il ne s'agit pas d'une anomalie, mais d'une situation de plus en plus fréquente. Dans le monde en développement, on constate un écart étonnant et qui va grandissant, entre les secteurs pilotes de l'économie et ceux qui sont à la traîne.

Le fait que dans les pays en développement la productivité de certains secteurs d'activité et de certaines entreprises se rapproche de la moyenne mondiale ne constitue pas une nouveauté. Une répartition très hétérogène de la productivité - ce que les économistes du développement appellent le dualisme économique - est depuis toujours une caractéristique majeure des sociétés à faible revenu. Mais un élément nouveau et inquiétant apparaît dans ces sociétés : souvent au lieu de diminuer, les secteurs à faible productivité s'étendent.

 

Un modèle de développement qui a vécu

Généralement, un pays se développe quand les salariés et les paysans quittent les secteurs traditionnels à faible productivité (comme l'agriculture et les emplois à tout faire) pour travailler dans des usines modernes ou dans le secteur des services d'une certaine technicité. Cette migration de la main d'œuvre s'accompagne de deux phénomènes : l'augmentation de la productivité de l'ensemble de l'économie due à cette migration et la diminution progressive de l'écart de productivité et du dualisme entre secteurs traditionnels et secteurs modernes de l'économie. La productivité agricole s'améliore en raison du recours à de meilleures techniques et de la baisse du nombre de paysans.

C'est le modèle de développement de l'après-guerre à la périphérie de l'Europe, pour des pays comme l'Espagne et le Portugal. C'est également ce modèle qui est à la base du "miracle" de croissance asiatique en Corée du Sud, à Taiwan et finalement en Chine (l'exemple le plus extraordinaire).

Ces périodes de forte croissance se caractérisaient par une industrialisation rapide. L'expansion du secteur manufacturier moderne a servi de moteur à la croissance, même dans les pays qui s'appuyaient avant tout sur leur marché intérieur, comme le Brésil, le Mexique et la Turquie jusque dans les années 1980. C'est le changement structurel qui comptait alors, et non le commerce international lui-même.

 

La perte d'élan des entreprises productives 

Aujourd'hui la situation est très différente. Même dans les économies performantes, l'industrialisation perd son élan bien plus rapidement  que lors des phases précédentes de rattrapage économique - un phénomène que j'ai qualifié de "désindustrialisation précoce". Bien que les jeunes continuent à quitter les campagnes pour les villes, la plupart du temps ils ne trouvent pas d'emploi dans les usines, mais dans le secteur des services informels à faible productivité.

Le changement structurel est devenu de plus en  plus pervers, la main d'œuvre se déplaçant (prématurément) du secteur manufacturier vers les services, du secteur exportateur vers les services non exportables, des secteurs organisés vers les secteurs informels, des entreprises modernes vers les entreprises traditionnelles et des grandes et moyennes entreprises vers les petites entreprises. Des analyses quantitatives montrent que cette évolution freine la croissance en Amérique latine, en Afrique et dans nombre de pays asiatiques.

 

Encourager les petites entreprises

Il y a deux manières de réduire le fossé entre les économies florissantes et celles qui sont à la traîne. L'une est d'encourager les petites et les micro-entreprises à se développer, à entrer dans l'économie formelle et à devenir plus productives, ce qui exige de supprimer beaucoup de barrières. En général les services de l'Etat et les infrastructures ne favorisent pas les secteurs informels et les secteurs traditionnels de l'économie. Le plus souvent les entreprises qui en relèvent n'ont accès ni aux marchés mondiaux ni aux services financiers. Par ailleurs, leurs salariés et leurs dirigeants n'ont qu'une éducation et une formation basique.

Même si beaucoup de pays font des efforts considérables pour renforcer les petites entreprises, les réussites sont rares. L'aide aux petites entreprises vise souvent des objectifs sociaux (fournir un revenu suffisant aux salariés les plus pauvres et les plus en difficulté), plutôt que l'amélioration de la production et de la productivité.

 

Miser sur les entreprises établies 

La deuxième stratégie consiste à accroître les opportunités pour les entreprises modernes bien établies, de manière à ce qu'elles se développent et embauchent des salariés qui autrement resteraient dans les secteurs moins productifs de l'économie. C'est sans doute la stratégie la plus efficace.

Des études montrent que parmi les entreprises qui réussissent, peu ont commencé à croître à partir de presque rien et de manière informelle. Bien au contraire, dés le début la plupart ont été lancées à une échelle relativement importante par des entrepreneurs qui ont acquis leur savoir-faire et leur connaissance du marché dans les secteurs les plus avancés de l'économie. Selon des enquêtes réalisées en Afrique par John Sutton de la London School of Economics, ce sont souvent des entrepreneurs qui ont l'expérience de l'import qui créent les entreprises nationales modernes. Les succursales locales des firmes multinationales ou des entreprises nationalisées qui disposent de travailleurs et de dirigeants qualifiés donnent également naissance à de telles entreprises.

 

Se libérer des réglementations étouffantes 

Le défi est de parvenir à créer un environnement économique qui encourage les talents et le capital local à investir dans des entreprises du secteur exportateur moderne de l'économie. Pour cela, il suffit parfois de supprimer certaines des réglementations et restrictions gouvernementales parmi les plus étouffantes. Parfois il faudrait que le gouvernement anticipe davantage sa stratégie (au moyen d'incitations fiscales, de zones franches ou avec une monnaie hyper-compétitives) pour améliorer le rendement des investissements dans ces entreprises.

Les détails de la politique la plus appropriée dépendent des contraintes et des opportunités locales. Mais tout gouvernement doit se demander s'il en fait assez pour améliorer  l'emploi dans les secteurs modernes susceptibles d'absorber les salariés travaillant dans les autres secteurs de l'économie.

 

 

Traduit de l'anglais par Patrice Horovitz

Dani Rodrik est professeur de sciences sociales à l'Institut d'études avancées de Princeton dans le New Jersey. Il a écrit un livre intitulé The Globalization Paradox: Democracy and the Future of the World Economy.

 

Copyright: Project Syndicate, 2014. www.project-syndicate.org

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Commentaires
a écrit le 17/04/2014 à 12:37 :
12 millions d euros qu ils se sont accorder , et ils nous disent austérité , faut les mettres dehors
a écrit le 17/04/2014 à 12:22 :
Ce que l'auteur appelle "un manque de productivité des petites entreprises" n'est il pas plutôt "une meilleure redistribution des richesses" ?
Les grandes entreprises font plus de profit, au bénéfices de quelques uns, alors que les petites entreprises gagnent moins d'argent mais le redistribuent de manière plus équitable.
Réponse de le 19/04/2014 à 19:19 :
plus probablement c'est que l'on sous-paye des employés, en utilisant des méthodes archaiques...
genre vélotaxi, ou nettoyage avec un vieux balais et un seau cassé...

mais c'est vrai que en l'absence de capital, ca permet a plus de monde de participer a l'économie.

certains avancent que la lutte contre l'exclusion pourrait se baser sur une libéralisation de l'économie permettant à des petits de créer leur activité, plutot que de devoir se faire exploiter par les gros.
ces gens là avancent que le capitalisme actuel n'est pas du tout libéral pour les petits mais bien un capitalisme aristocratique, réservé aux gros.

simplifier les procédures (genre auto-entrepreneur vraiment libre), offrir des plate formes (genre e-bay, amazon, uber, et équivalent B&B, loca auto, ) pour que des petits puissent vendre avec des couts de gestion unitaires similaires aux gros.

et qu'on ne me dise pas que les pauvres ne savent pas se servir d'internet ou des smartphone, ma femme est indonésienne...

je cropis qu'on appelle ca l'innovation inversée, d'écouter comment les pays émergent exploitent le progrès technologique pour innover.

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