Ces capitales des émergents qui portent les stigmates des crises

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(Crédits : DR)
Projets abandonnés, tours en déshérence: les capitales des émergents portent les stigmates des crises. Le symbole de pays coincés entre périodes de vive croissance et brutales récessions. Par Quentin Gollier, consultant

Les marches néo-classiques du Sky Bar de Bangkok dominent le quartier de Sathorn et ses hautes tours de bureau au cœur du principal centre d'affaires de la ville. En sirotant des mojitos hors de prix sur le balcon bondé, le touriste qui s'attarde peut contempler une grande tour noire en béton, directement de l'autre côté de l'avenue Sathorn. Le « Sathorn Unique » est un bâtiment massif d'une cinquantaine d'étages dont la construction avait été commencée très peu de temps avant la crise asiatique de 1997. Alors que les travaux approchaient de leur phase finale, la Thaïlande est entrée dans une tourmente financière sans précédent, et les développeurs du projet ont soudain disparu dans la nature, sans laisser d'adresse. Depuis, le Sathorn Unique est resté intouché, sans électricité ni fenêtres, tel une grosse tâche noire se dessinant sur le sud de la ligne d'horizon de Bangkok.  Quand on les interroge, quelques-uns des commerçants du quartier répondent sans hésiter que la tour est hantée, et selon la version la plus courante, par des ancêtres en colère.

Les souvenirs douloureux d'un effondrement économique

Vous pouvez ne pas croire aux fantômes en tant qu'entités surnaturelles, mais ce cadavre de béton invoque les souvenirs douloureux d'un effondrement économique total dont la Thaïlande ne s'est pas encore complètement remise. Étant donné la localisation centrale du Sathorn Unique et toutes les implications qu'il renferme, sa démolition ou sa réaffectation devrait clairement être une priorité pour le gouvernement local.

Et pourtant, bientôt 20 ans après son abandon, cette tour se tient toujours douloureusement immobile à côté d'une des avenues les plus actives de Bangkok. « A l'époque c'était tour de bureau après tour de bureau s'élevant dans le ciel de Bangkok », nous rappelle Rob Simmons (le regional manager de l'EDC dans un article du Global Mail), « maintenant ça ne se passe plus vraiment comme ça. Les souvenirs restent longtemps en Asie du sud-est : les banques, gouvernements et investisseurs se rappellent de ce qui s'est passé en 1997 ».

A Caracas, 45 étages à l'abandon depuis 1994

Aux Amériques, à Caracas, la  « Tour de David » et ses 45 étages reste à l'abandon depuis 1994, alors que le gratte-ciel reste le refuge d'environ 2.000 squatteurs, la plupart d'entre eux suspendus dans des paradis artificiels. Situé également au cœur du business district de Caracas, sur l'avenue Urdaneta, ce qui aurait dû être le « Centre Financier Confinanzas » a également vu sa construction, commencée en 1990, s'interrompre abruptement suite à une crise financière locale. Plus au sud, à São Paulo le bâtiment São Vito, construit au début des années 2000 abritait une importante communauté de squatteurs (environ 3.000) sans eau courante ni électricité le long de l'avenue do Estado.

Des plans avaient été faits en vue de sa démolition pendant près de 10 ans, avant qu'enfin en 2011 n'arrivent les artificiers. Sur les parties basses de la tour, on pouvait lire les tags amusés d'artistes locaux qui, dans l'indéchiffrable style unique de ces graffeurs locaux, le pixação -, témoignaient « balança mas não cai », sorte d'équivalent local du fluctuat nec mergitur parisien. Ce slogan local, tiré d'un célèbre "comedy club" des années 1950, et qui baptise également un autre bâtiment en déshérence le long de l'avenue du Président Vargas à Rio de Janeiro, pourrait aujourd'hui s'appliquer au Brésil dans son ensemble.

Une anarchie architecturale

Ces bâtiments sont des vestiges d'une époque où ces pays se sont effondrés, que ce soit durant la crise financière asiatique de 1997, les troubles du Venezuela dans le milieu des années 1990 - quand la Banco Latino, la seconde banque du pays s'est brusquement écroulée et a dû être reprise par le gouvernement -, ou le manque général de liaison entre l'offre et la demande sur le marché brésilien de l'immobilier créant des empilements de plus en plus étendus de squats et de favelas. Ces colosses de métal et ciment continuent d'observer sans faillir des villes bouillonnantes, imperturbables malgré les taux de croissance à deux chiffres de la mégalopole qui les entoure.

Il est clair que toutes les villes du monde dévoilent un certain degré de leur histoire dans leurs rues : New York, Moscou ou Tokyo mélangent tous leurs sites historiques et culturels avec des gratte-ciels flamboyants, parfois certes avec un succès esthétique assez relatif. Mais dans les mondes émergents, longer les trottoirs est souvent une aventure dans les éléments les plus schizophréniques de l'histoire du pays, quand l'anarchie architecturale en vient à mêler étrangement le dynamisme du présent, les conflits du passé et les incertitudes de l'avenir.

 Des pays glissant dans un temps suspendu

Considérons par exemple le Grand Palais de Bangkok, dans le vieux quartier de la ville, lové dans un grand coude de la Chao Phraya - le fleuve local -. Aujourd'hui, ce majestueux complexe est autant un musée que le centre institutionnel de la monarchie du pays, une institution qui reste le dernier élément conservant ce pays disparate en un seul morceau. Marchant dans la grande cour, avant la pagode centrale - et son célèbre Bouddha Emeraude visité chaque jour par des milliers de Thaïs -, le visiteur peut observer des fonctionnaires s'activant dans les étages, occupés à organiser les emplois du temps royaux pendant que des touristes japonais se prennent en photos avec les gardes immobiles surveillant les portes massives du lieu.

La ligne s'effrite lentement entre le passé et le présent, la sacralité d'un symbole national se retrouvant transformé en attraction pour tourisme de masse. Ce sentiment est commun à de nombreuses capitales de pays en développement, et un symptôme plus global d'un mal répandu, celui d'avoir un statut international défini par un processus, « l'émergence ». De fait, après avoir été décrits pendant maintenant deux décennies comme les futurs champions de la croissance mondiale, ces Etats ont lentement glissé dans un temps suspendu marqué par des périodes de croissance (mal répartie) et des dramatiques crises économiques qui les ont laissé avec des indicateurs économiques fragiles, mais une foi énergique en l'inévitabilité de leur arrivée future au panthéon des pays développés.

Des nations coincées entre des époques

Se définissant toujours selon ces concepts flous de pays « en développement » ou « émergents », des nations entières se retrouvent donc aujourd'hui comme coincées entre des époques et souffrent de problèmes récurrents à se réformer dans leur but d'atteindre un statut « développé » (lui-même extrêmement mal défini). Alors que les âges d'or vont et viennent, laissant leurs squelettes urbains derrière eux, cette impression générale de se trouver dans un pays coincé à l'arrêt surgit souvent. Et ceci malgré des périodes de croissance abondante qui semblent ne jamais atteindre de façon visible les millions de citoyens battant le bitume des villes piégées dans cette ambre aigre-douce, de Lima à Jakarta.

 

 

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Commentaires
a écrit le 01/05/2014 à 12:31 :
" les banques, gouvernements et investisseurs se rappellent de ce qui s'est passé en 1997 ».
"se rappeler" est transitif
a écrit le 30/04/2014 à 16:03 :
Belle plume, décrire l'architectures des capitales permet aussi de comprendre la croissance de ces émergents, bien mieux souvent que des chiffres et des ratios.

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