Nationalisations : retour sur une erreur de la gauche

 |   |  1419  mots
(Crédits : DR)
Alors qu'est évoquée une entrée de l'Etat au capital d'Alstom, retour sur la politique industrielle de la gauche et l'erreur des nationalisations. par Pierre-Yves Cossé, ancien commissaire au Plan

Les nationalisations industrielles furent une erreur de la gauche. Et pour partie la mienne.

Je dis bien, industrielles, car je n'étais pas convaincu de l'intérêt de la nationalisation des « banques de dépôts ». Regardant le fonctionnement de la BNP et de la SG ou des sociétés d'assurance, nationalisées depuis la Libération, je ne voyais guère de différence avec les banques privées, leur référence étant la banque anglo-saxonne. En revanche, j'étais partisan d'un Banque Publique d'Investissement ayant comme mission d'alimenter l'industrie en financements longs, capitaux propres ou emprunts, à partir d'établissements existants ou à créer. Elle était inscrite au programme de1981 mais elle ne fut mise en place… qu'en 2013 sous un autre François. Pendant plusieurs dizaine d'années, la France a été privée d'un outil qui eut limité, au moins partiellement, une insuffisance dramatique de l'investissement productif.

 Des motivations politiques, sociales, et surtout économiques

Pour l'industrie, j'étais un « nationalisateur » comme en témoignent plusieurs articles sur ce thème dans la Revue Projet. La nationalisation avait un caractère politique « réduire la zone de commandement et de pouvoir du patronat privé » Le fait qu'Ambroise Roux, le patron de la toute puissante CGE (aujourd'hui démantelée) se considère alors comme le « Ministre bis de l'Industrie » me semblait incompatible avec l'intérêt général.

Elle avait un caractère social ; comme le demandait la CFDT, les changements seraient substantiels : « réduction de l'éventail des salaires, nouvelles conditions de promotion et de commandement, amorce d'une autre division du travail… ».

Mais elle avait avant tout un caractère économique, elle était dans la logique d'un« l'impératif industriel » largement reconnu à droite comme à gauche. « La nationalisation des pôles de production et de développement…devait faciliter la promotion des exportations et la reconquête du marché intérieur…exercer un effet d'entraînement sur le secteur privé, notamment avec les entreprises sous- traitantes et les fournisseurs ». Ce nouveau secteur public ne devait pas être rigide. Le contrôle de l'État était sensé se situer au niveau des holdings, sans exclure des participations privées. Son champ devait pouvoir évoluer selon les besoins et les stratégies. Nous nous référions au modèle italien…et à Renault, « un miracle plus qu'un modèle ». Les groupes étaient sensés déterminer leur stratégies à long terme et élaborer des plans de développement, coordonnés par un commissariat au plan, chargé notamment des contrats de plan.

La vision rocardienne écartée avant même l'élection

Telle était la conception de Michel Rocard. Elle fut écartée avant même l'élection. Georges Marchais, approuvé rapidement par François Mitterrand, excluait une nationalisation au niveau des holdings et toute forme d'économie mixte, quitte à casser des groupes existants. La liste sacrée des nationalisables ne put être revue. L'oligopole de l'eau, Générale et Lyonnaise des Eaux, restait ainsi intouchable. Quant à la politique à suivre après les nationalisations, la délégation au Service Public du PS reçut l'ordre de ne pas poursuivre son travail.

Dès 1979, j'exprimai mon inquiétude: « nous ne pourrons indéfiniment soutenir un programme de nationalisations dément par son ampleur et confus dans ses objectifs, qui conduirait au mieux à des féodalités à l'italienne et à des bureaucraties politisées et boulimiques… »

Après 1981, l'utilisation du secteur public industriel pour développer une politique de l'offre ne fut pas envisagée, pas plus que des stratégies de long terme coordonnées. D'ailleurs, le Ministre du Plan, Michel Rocard, fut tenu à l'écart de tout le processus. Il suffisait que le propriétaire change pour que tout change, en bien.

 Des dangers sous-estimés: quantité d'entreprises à contrôler, politisation et absence de continuité

Bref, nous avions été floués. En février 82, j'écrivais « Il s'en suit que la question : « pourquoi avoir nationalisé ? » pourrait devenir aigüe » Cela dit, les Rocardiens n'avaient pas été assez critiques et avaient sous-estimé plusieurs dangers :

- la quantité est difficilement compatible avec la qualité. La direction du Trésor savait exercer une tutelle souple sur Renault, appréciée par ses dirigeants, peu favorables à de nouvelles nationalisations, qui leur feraient perdre leur position privilégiée.

Ce fut le cas: la direction du Trésor fut à la fois submergée par les « nouveaux » et contournée par les différents ministères et la Présidence de la République. Les pouvoirs publics furent incapables d'arbitrer des conflits internes au secteur public, comme celui entre les frères jumeaux, Sacilor et Usinor ou de veiller à la pertinence des stratégies, pour autant qu'elles existent. Les pouvoirs se diluèrent au détriment des conseils d'administration, où les personnalités qualifiées faisaient souvent de la figuration ;

- la politisation fit courir des risques à l'entreprise. Pour que le changement fût apparent, il fallait que tous les dirigeants changent (à une exception près).  La lutte pour les places fut confuse. Beaucoup de promesses avaient été faites. Qui se croyait président à l'entrée du Conseil des Ministre ne se retrouvait pas sur la liste à la sortie, le Président en cours de Conseil ayant remplacé un nom par un autre. Peu de nominations furent aberrantes mais il y en eut. Ces nouvelles équipes subirent par la suite des pressions pour recruter des amis politiques à des postes élevés ou prendre des participations dans des canards boiteux. Dans l'ensemble, elles résistèrent, peu ou prou, peu lorsque la date de leur renouvellement approchait.

- La continuité est une des conditions du succès pour un grand groupe industriel. La période d'incertitude précédant la nationalisation avait affaibli les groupes qui avaient limité leurs investissements. Il eut fallu compenser par des investissements massifs, ce qui ne fut pas fait. Rapidement, il apparut que l'alternance serait probable et accompagnée de privatisations. La montée brutale et puissante du néolibéralisme de Thatcher et Reagan, perçue tardivement en France, excluait le compromis. Cette nouvelle incertitude entravait la recherche d'alliances à l'étranger, les partenaires éventuels voulant savoir à qui ils auraient affaire demain. Les privatisations eurent lieu effectivement après 1986 et firent la fortune de quelques uns.

Un seul groupe nationalisé par gauche subsiste

Des grands groupes industriels nationalisés par la gauche, il ne reste qu'un groupe, Saint- Gobain, les autres ayant éclaté (CGE, PUK, Rhône- Poulenc, Thomson)) et cédés à des entreprises étrangères (Usinor) Certes, on ne saurait en imputer la responsabilité à ce seul aller et retour. Il y eut la crise de la sidérurgie et de la chimie en Europe et une conjoncture macro-économique souvent défavorable.

Mais aucun des objectifs économiques et sociaux principaux, en particulier le maintien de nos parts de marché en Europe et une limitation de la baisse des effectifs, n'a été atteint

 

De cette sous-estimation des dangers, je ne tire pas la conclusion que toute nationalisation est à bannir. Elle est un outil possible, étant précisé que le choix de l'outil ne vient jamais en premier. Elle s'inscrit dans une politique d'ensemble impliquant une veille stratégique permanente et un observatoire permettant de déceler les priorités stratégiques et les opportunités. S'il n'existe pas de solution viable sur le marché, l'Etat peut devenir un acteur direct. Nicolas Sarkozy n'a pas hésité à utiliser l'arme pour sauver- au moins provisoirement Alsthom. Un gouvernement de gauche paralysé par le précédent de 1981 l'aurait-il fait ?

Le créneau est étroit. Il faut l'accord de la Commission Européenne, qui privilégie la rentabilité à court terme pour l'actionnaire à des préoccupations stratégiques à plus long terme. Il faut une force de frappe financière, ce qui est une des raisons pour laquelle l'Etat doit réduire ses déficits et récupère des marges de manœuvre. Il faut une ou des solutions de sortie, à plus ou moins long terme, dans une perspective stratégique.

Les frontières du secteur public industriel et financier ne sauraient être fixées une fois pour toutes. Il est souhaitable que des cessions ou des acquisitions interviennent selon les nécessités et dans la clarté.

La majorité des Français semble être devenue pragmatique dans ce domaine. Selon un sondage, elle serait favorable à une nationalisation temporaire d'Alstom, alors que les conditions ne semblent pas remplies : vision stratégique claire, moyens financiers disponibles, autorisation de Bruxelles.

 

Pierre-Yves Cossé

3 Mai 2014

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 21/05/2014 à 10:52 :
Petite faute dans la dernière phrase de la partie "Des motivations politiques, sociales, et surtout économiques": "Les groupes étaient sensés déterminer leur stratégies" devrait être "Les groupes étaient CENSÉS déterminer leur stratégies".
a écrit le 21/05/2014 à 6:33 :
En voyant la photo,j'ai confondu avec Alain Minc et Paul Wolfowitz.
a écrit le 20/05/2014 à 20:12 :
Et les erreurs de la privatisation
Les autoroutes qui remplissait les caisses de l etat et qui sont toujours plus cher et plus de caissieres
L eau le gaz l electricite qui flambe la comdanation des operateurs telephonique pour entente entre eux aux detriment de nous consommateurs
Les transports qui sont de plus en plus cher
La privatisation c est la casse de l emploi pour payer des actionnaires qui ne foutent rien
Au depart on nous vendait la concurrence comme un moyen de faire les prix mais helas c est tout le contraire
a écrit le 20/05/2014 à 11:34 :
Paradigme _Le capitalisme financier , la phase actuelle de l'ultra libéralisme mis en œuvre par Reagan et Thatcher dans les années 80 est une impasse. Et le socialisme social-démocrate, sans la maîtrise de la propriété des moyens de production limite sérieusement son pouvoir d'intervention,d'orientation dans le domaine économique.Ce capitalisme financier,par ses excès ,met en danger toutes les économies et par la même l' épargne en provoquant des crises systémiques. Il faut donc changer le paradigme actuel qui est basé sur l'antagonisme exarcerbé des classes sociales. Face au capitalisme individuel, il faut développer un capitalisme collectif, mutualiste et solidaire. Créons donc des fonds souverains nationaux, européens et transnationaux dans tous les domaines, pour contrer le capitalisme financier apatride.Ces fonds pourraient s'investir en priorité dans les ETI,dans les SCOPs,dans les nouvelles entreprises,dans le capital risque (start-ups) et aussi dans les entreprises en grande difficulté.Ils seraient alimentés par des PEI(plan épargne investissement),des assurances vie dont le capital et un minimum d'intérêt seraient garantis pour les épargnants, par les fonds de capitalisation de l'Etat, alimentés par ses parts participatives aux plus-values du Capital des entreprises.
D'autre part il serait nécéssaire de généraliser la participation des salariés à la valeur ajoutée des entreprises;puis d'étendre cette participation aux plus-values de leur Capital.Trois acteurs seraient concernés par cette participation:l'Etat ou les Etats pour les multinationnales,les salariés ,et bien sûr les proprietaires ou les actionnaires.Ces parts participatives seraient regroupés dans des fonds de capitalisation mutualistes et solidaires.Ces fonds seraient monétarisés pour_1,abonder l'épargne investie dans les fonds d'investissement solidaires_2,distribuer du capital aux non-bénéficiaires d'intéressement et plus-values en capital des entreprises
a écrit le 20/05/2014 à 4:09 :
Vous oubliez de nombreux faits et sous évaluez de nombreux paramètres dans vos explications. Ceci est d'ailleurs assez étonnant. Comment oubliez de dire que les seules industries a rayonnement internationales que la France ait réussis a élaborée ont été le fruit d'un soutient et d'une implication stratégique très importante de l'Etat. De Gaulle avait réussi a monter une synergie entre les capitaux francais et une tutelle de l'Etat comme le font d'ailleurs actuellement les USA et l'Allemagne. Par ailleurs les nationalisations ont contrairement ce que vous dites permis de soutenir les industries multinationnales a restaurer et moderniser leurs outils de production. Ceci en un record de seulement deux ans sous controle de l'Etat. Vous êtes également incomplet car les entreprises qui ont été par la suite privatisées ont été vendues pour une bouchée de pains en grande part a des capitaux étrangers et les entreprises ont immédiatement dégagées d'énormes bénéfices au profit d'une petite poignée de privilégiés. Donc l'intervention de l'Etat de type Gaullien puis de type union de la gauche 81-83 a été profitable pour ces entreprises et pour la France. Par contre la façon dont les privatisations ont eu lieu par la suite a été une escroquerie pour le pays dans son ensemble mais d'un profit incroyable pour quelques few happys. Mais bon par le temps qui courent il vaut mieux vanter l'ultra libéralisme et refaire l'histoire, c'est moins risqué, plus facile, plus tendance...ça permet de se reposer tranquillement.
Réponse de le 20/05/2014 à 9:23 :
"Happy few"... le reste est à la hauteur de votre anglais: faible.
Réponse de le 21/05/2014 à 3:12 :
Une faiblesse de rappeler quelques vérités effacées...
a écrit le 19/05/2014 à 20:30 :
Le beau souvenir de la nationalisation du Credit Lyonnais qui a laissé une ardoise de 100 milliards d'€ au pays et au contribuable .........
Réponse de le 19/05/2014 à 23:58 :
Et Tapis toujours en liberté comme beaucoup banksters...
a écrit le 19/05/2014 à 18:44 :
La France est le seul pays développé qui croit encore aux "bienfaits" de l'étatisation/nationalisation. Bonne chance et condoléances aux collaborateurs des entreprises françaises étatisées!!!
a écrit le 19/05/2014 à 18:16 :
Les grosses réussites industrielles francaises l'ont été lors de l'action du Gaullisme ( de Gaulle était de droite si je peux me souvenir) et souvent sous controle de l'Etat. On se rappelera le succès des multinationnales francaises en informatique, électronique, avioniques, santé, chimie, siderurgie etc...elles ont toutes été rachetées a bas prix par des capitaux étrangers. Les privatisations ont eu les résultats que l'on connait aujourd'hui. Certains oligarques se satisfont des privatisations alors que certains citoyens trouvent le bilan de cette libéralisation assez incertaine, fragile et inéquitable pour la France et les francais. Alors au lieu de refaire l'histoire, allez retravailler un peu...
Réponse de le 20/05/2014 à 16:07 :
. "On se rappelera le succès des multinationnales francaises en informatique" Ca doit être du second degré j'imagine? Plan Calcul, Société des Machines Bull,... autant de symboles du genie étatique Français qui domine le monde!
a écrit le 19/05/2014 à 17:54 :
Et oui si nous avions investi dans la recherche le développement plutôt que nationaliser nous n'en serions peut-être pas là aujourd'hui... Bon la genération mai 68 anti patron va partir en retraite (mais bien sur veulent qu'on paye leur retraite) a nous les jeunes d'essayer de repartir de l'avant
a écrit le 19/05/2014 à 17:46 :
Saint- Gobain n'a jamais supprimé autant d'emploi que pendant la période où il a été nationalisé, et avec l'aval de la CGT.

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :