Pour un capitalisme moral et inclusif

 |   |  1175  mots
(Crédits : DR)
I faut moraliser le capitalisme en mettant fin à la dictature du court terme et en luttant contre l'exclusion sociale Par Paul Polman, PDG d'Unilever et Lynn Forester de Rothschild, créatrice de la Conférence sur le capitalisme inclusif

On se souvient de la fameuse petite phrase de Winston Churchill sur la démocratie, selon lui la pire forme de gouvernement - parmi toutes les autres formes déjà tentées. S'il était encore vivant aujourd'hui, il pourrait penser la même chose au sujet du capitalisme en tant que moteur de l'économie et du progrès social.

Le capitalisme a mené l'économie du monde à des niveaux de prospérité sans précédents. Mais il s'est aussi montré lourdement dysfonctionnel. Il encourage souvent une vision à court terme, contribue à de profondes disparités entre les riches et les pauvres, et tolère l'imprudence dans le traitement du capital environnemental.

Aller vers un capitalisme moral et inclusif

Si ces coûts ne peuvent être contrôlés, il se pourrait que l'on abandonne le capitalisme - et avec lui, le meilleur espoir de l'humanité pour la croissance économique et la prospérité. Il est donc temps d'envisager les nouveaux modèles de capitalisme émergents partout dans le monde - surtout le capitalisme conscient, le capitalisme moral et le capitalisme inclusif.

De tels efforts pour redéfinir le capitalisme reconnaissent que le commerce doit regarder au-delà des pertes et profits pour convaincre l'opinion publique de soutenir l'économie de marché. Toutes ces formes partent du principe que les entreprises doivent être conscientes de leur rôle dans la société et œuvrer pour garantir que les bénéfices de la croissance soient largement partagés et n'imposent pas des coûts environnementaux et sociaux inacceptables.

Des écarts de richesse extrêmes

En l'état, et en dépit de la croissance de certains marchés émergents, l'économie mondiale est un lieu d'écarts  extrêmes. 1,2 millard de personnes (les plus pauvres sur terre) ont droit à peine à 1% de la consommation globale tandis que le milliard le plus riche en représente 72%. Selon une étude récente, les 85 plus grosses fortunes du monde ont accumulé la même richesse que les 3,5 milliards du bas de l'échelle. Une personne sur huit se couche la faim au ventre tandis que 1,4 milliard d'adultes sont en surpoids.

Moins de confiance dans les institutions et moins dans le capitalisme

Tout système générant de tels excès tout en excluant autant de personnes se voit confronté au risque de rejet public. Étonnamment, les effets négatifs du capitalisme s'intensifient alors même que la confiance dans les institutions publiques chute à des niveaux historiques. Selon le dernier baromètre de confiance Edelman, moins de la moitié de la population mondiale préserve sa confiance aux gouvernements. Le commerce s'en sort mieux, mais à peine. Les scandales - des conspirations pour fixer les taux financiers clé à la découverte de viande de cheval dans les plats industriels - nuisent à la confiance des gens dans l'idée d'un monde des affaires comme agent pour un monde meilleur.

 Une coopération forte entre monde des affaires, gouvernants et ONG

Déçus à la fois par l'Etat et par le marché, les gens se demandent de plus en plus si le capitalisme tel que nous l'appliquons vaut le coût. Nous constatons ceci dans des mouvements comme Jour de la Terre et Occupy Wall Street. Un peu partout dans le monde - des pays du Printemps arabe au Brésil, à la Turquie, au Venezuela, et à l'Ukraine, les opinions publiques frustrées descendent dans la rue.

Réagir aux échecs du capitalisme moderne implique une gouvernance forte et une coopération intense entre le monde des affaires, les gouvernements, et les ONG. Pour commencer à développer une nouvelle voie, nous invitons les décideurs du monde à se réunir à Londres le 27 mai pour une conférence sur le capitalisme inclusif. Seront présents les dirigeants d'institutions représentant plus de 30 000 milliards de dollars d'actifs pouvant être investis - un tiers des actifs mondiaux. Leur objectif est de définir des mesures tangibles que les entreprises peuvent adopter pour commencer à modifier la façon de faire les affaires - et à renforcer la confiance de l'opinion publique dans le capitalisme.

Unilever travaille à une réflexion de long terme

Un tel effort peut porter ses fruits, comme le démontrent les actions qu'a entrepris Unilever. Depuis que cette entreprise a abandonné le principe des plans d'orientation et des rapports trimestriels de profits, la société a travaillé dur pour instituer une réflexion à long terme. Elle a adopté des plans pour relancer sa croissance tout en réduisant son empreinte environnementale et en améliorant son impact sociétal positif.

Un grand nombre de ses marques ont désormais des missions sociales - les produits Dove sont par exemple commercialisés avec une campagne sur le respect de soi des femmes, et les savons Lifebuoy ciblent les maladies transmissibles par le biais de programmes incitant à se laver les mains. Il n'est peut être pas si surprenant que ces deux marques soient parmi celles dans la société qui connaissent la meilleure progression.

Une nécessaire action concertée

Pourtant, il y a une limite à ce que peut réaliser n'importe quelle société. Les évolutions transformationnelles ne viendront que par une action concertée de tous et des entreprises. Encore une fois, nous gardons espoir, parce que la dynamique est là. Des coalitions se forment pour traiter ces questions que sont la déforestation illégale ou encore la sécurité alimentaire. Des organes comme le World Business Council for Sustainable Development et le Forum des biens de consommation mondial s'unissent aux acteurs clé de l'industrie et font pression sur les gouvernements pour rassembler ces forces dans la recherche d'un capitalisme durable.

 De nouveaux modèles peuvent créer de la croissance

Au rythme auquel augmente le prix de l'inaction, les gouvernements et le monde des affaires doivent poursuivre l'action. Aucun de nous ne peut s'épanouir dans un monde où un milliard de personnes se couche chaque soir avec la faim au ventre et 2,3 milliards n'ont pas accès à des installations sanitaires. Et les entreprises ne peuvent s'épanouir là où la confiance de l'opinion dans l'avenir et les institutions n'a jamais été aussi mince.

La route sera longue, mais nous sommes certains que la transformation requise est en marche. Un certain nombre d'éléments suggèrent que de nouveaux modèles économiques sont en mesure de créer de la croissance. La Conférence sur le capitalisme inclusif représente un autre pas en avant. Notre travail ne fait que commencer, mais nous sommes convaincus qu'en l'espace d'une génération nous serons capables de redéfinir le capitalisme et de construire une économie globale durable et équitable.

Nous n'avons pas de temps à perdre, car selon la fameuse phrase du Mahatma Gandhi : « L'avenir dépend de ce que nous faisons aujourd'hui. »

Traduit de l'anglais par Frédérique Destribats

Paul Polman est PDG d'Unilever. Lynn Forester de Rothschild dirige E.L. Rothschild et a créé et co-présente la Conférence sur le capitalisme inclusif, qui aura lieu à Londres le 27 mai 2014.

© Project Syndicate 1995-2014

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 06/11/2014 à 5:17 :
Paul Polman et Lynn Forester de Rothschild sont comme on dit prolétairement "à côté de leurs pompes !" . Le capitalisme opportuniste que professent ces deux zozos est dépassé. Si de l' "inclusif" il doit y avoir, il faut le voir davantage dans l'apport de l'économie collaborative et du web via l'intelligence collective.
a écrit le 31/05/2014 à 0:28 :
Vous savez comment s'appelle la figure de style qui consiste à associer deux termes contradictoire ? Un oxymore. Parler de capitalisme moral, c'est comme si vous parliez d'eau sèche ou de feu glacé. Le capitalisme est par nature immoral.
Réponse de le 31/05/2014 à 15:41 :
Oxymore et double standards sont les mamelles de l'ultra libéralisme. C'est pas jojo de voir le résultat.
a écrit le 30/05/2014 à 11:17 :
Mais comment changer le monde quand les gentils moutons ne pensent que "consommation/défécation" et les loups ne pensent que c'est très bien ainsi pour pouvoir en tirer profit immediat. Et puis, on voit bien que ceux qui s'occupent de tout ce foutoir s'en foute totalement. En réalité, une problématique aussi étendue et profonde ne se résout que dans un large conflit mondial, genre 2 e guerre. Ainsi va le monde et tous aux abris.
a écrit le 30/05/2014 à 10:07 :
Je ne crois pas du tout à leur sincérité ! Ils se rendent simplement compte que si on ne met pas un peu d'huile, ça risque de leur "péter à la gueule".
Ce capitalisme ultra-libéral défendu pourtant par beaucoup de personnes ordinaires (du moment qu'ils en tirent des marrons en jouant en bourse par ex) est par essence et construction amoral et exclusif ! Il n'est pas amendable et il ne se maintient psychologiquement que par la référence négative à son reflet dans le miroir, le communisme de la belle époque ainsi qu'à une "certaine" vision du monde...
a écrit le 29/05/2014 à 16:53 :
Une génération pour tout changer! C'est beaucoup trop lent.
Vous n'avez que 2 ans pour tout changer.
a écrit le 29/05/2014 à 11:41 :
Le capitalisme ne peut etre moral son but est le toujours plus jusqu'a la tombe la cupidite et la mort voila sa devise
a écrit le 29/05/2014 à 10:36 :
Déjà le prémisse "Le capitalisme a mené l'économie du monde à des niveaux de prospérité sans précédents." est on ne peut plus fallacieux, en effet qui du capitalisme, de la fin de l'obscurantisme religieux, de l'incroyable progrès des techniques, du pillage des colonies et de leur force de travail, a mené le plus nos sociétés vers une relative prospérité?
L'oeuf ou la poule? Gageons qu'il est impossible de quantifier précisément ces facteurs, et ce faisant d'attribuer au seul capitalisme moderne les mérites du résultat de milliers d'années d'histoire et de civilisation.
a écrit le 29/05/2014 à 10:08 :
On y croit dur comme fer!!! le renard et les poules dans le même casier: ils vont s'entendre à merveille.
a écrit le 29/05/2014 à 9:46 :
C'est comme demander à un chrétien de se tourner vers la Mecque pour prier!!!
a écrit le 28/05/2014 à 19:18 :
Le seul fait de faire travailler son argent a sa place est ce moral?
Réponse de le 28/05/2014 à 21:16 :
cher Monsieur je vous recommande un bouquin très utile d'un auteur qui à son époque faisait sans le vouloir des best sellers mais des vrais bons best sellers pas la m...qu'on trouve aujourd'hui sauf exception. Ce bouquin c'est Le Monde d'Hier de Stefan Zweig. Lisez le je vous le recommande, ensuite vous verrez les choses de façon différente, je puis vous l'assurer...Merkel n'a pas dû le lire c'est normal les allemands ont brûlé quasiment tous les bouquins écrits par cet auteur...pourtant je peux vous l'assurer il n'était pas du tout anticapitaliste...car issus d'une famille d'entrepreneurs, responsables et modestes malgré leur fortune.
a écrit le 28/05/2014 à 18:29 :
La morale ? ce n'est pas avec de la morale qu'on fait de la politique, ni des affaires. Il faut des lois, basée sur des principes simples, genre l'égalité, la territorialité, l'interdiction des monopoles, la démocratie concrète. Sinon c'est le profit qui l'emportera toujours, même masqué sous les plus belles apparences, les agences de com en connaissent un rayon là-dessus. Le capitalisme moral, c'est de l'enfumage. Et laissez nous le droit d'être exclus de ce système nuisible et mortifère. Nous n'avons pas envie d'être inclus, nous voulons être au-dehors pour mieux le combattre.
a écrit le 28/05/2014 à 17:47 :
La bonne citation est : La démocratie est le pire système de gouvernement, à l'exception de tous les autres qui ont pu être expérimentés dans l'histoire. Attention au contre sens !!!!
Réponse de le 29/05/2014 à 12:31 :
Vous me l' avez retiré de la plume ..
a écrit le 28/05/2014 à 13:21 :
Le préalable à tout cela c'est que les Etats, à commencer par les USA refondent totalement leur démocratie car il n'est pas sûr qu'on ait eu dans les faits un régime démocratique qui ait fonctionné très longtemps là-. Ensuite, la première chose c'est qu'on garantisse les droits de l'homme, la liberté de penser et de s'exprimer et la préservation de sa vie privée et de ses données personnelles. Ensuite encore c'est de mettre fin aux paradis fiscaux et à la corruption économique, financière et politique, pas de délais de prescription, condamnations pénales dissuasives, confiscation de patrimoines, pas d'immunité parlementaire ou autre) ensuite encore, qu’on détermine les prix des produits et services sur la base de taux de profit modérés (ce qui met fin de facto à l’hyper capitalisme financier et à la spéculation financière et donc aux métiers qui vont avec en tout cas en grande partie) auxquels on ajoute une taxe représentative du cout environnemental et énergétique.. Le produit de cette taxe allant à la réparation de tous les dommages causés par l’Homme et les activités humaines depuis des siècles et en particulier depuis 100 ou 150 ans. Enfin il faut préparer l’humanité dans les 50 ans qui viennent, et dès aujourd'hui, à sortir du système débile de consommation matérielle à outrance, les besoins des individus épanouis sont ailleurs que dans les smartphones, tablettes, bagnoles, montres et mode de luxe, sur bouffe et malbouffe etc…Si l’on ne fait pas ça, tous vos nouveaux concepts à la noix révèleront leur limites qui sont déjà visibles à l’œil nu pour ceux qui savent voir et qui savent faire fonctionner leur tête ou leur sens critique.

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :