Pas d’Airbus de l’énergie sans politique commune de l’énergie

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(Crédits : reuters.com)
En faisant le choix du meccano industriel pour constituer un "Airbus de l'énergie", le gouvernement français met la charrue avant les bœufs. Par François Lévêque, professeur d'économie, Mines ParisTech*

La France appelle désespérément de ses voeux la constitution d'un géant industriel européen de l'énergie, franco-allemand plus précisément. Le Président de la République, François Hollande, en a officiellement lancé l'idée en janvier dernier et le Ministre de l'économie, Arnaud Montebourg, s'en est récemment emparée pour contrer le rachat d'Alstom par General Electric. En choisissant le mécano industriel plutôt que la construction institutionnelle, la France place la charrue avant les boeufs et méconnait les évolutions du monde européen de l'énergie en Europe.

 Pas de politique européenne de l'énergie

Il n'existe pas aujourd'hui de politique européenne commune de l'énergie. Chaque État-membre est en effet souverain en matière de bouquet technologique : il peut préférer le gaz au charbon, entrer ou sortir du nucléaire, monter en puissance lentement ou rapidement dans la production solaire et éolienne. En cas de changement brusque de direction, les États-membres ne sont même pas tenus d'avertir leurs voisins. De même, les politiques de taxation et d'aide à telle ou telle forme d'énergie sont à la discrétion de chacun.

Idem pour le caractère privé ou public, municipal ou national des entreprises gazières et électriques. Cet état de fait date du Traité de Rome et reflète les grandes disparités d'origine entre les États européens en matière de ressources énergétiques indigènes et d'approvisionnements extérieurs. Il perdure car aucun abandon de souveraineté énergétique n'a été depuis décidé. Bien sûr l'Europe mène une politique commune de protection de la concurrence, de libéralisation des marchés de l'énergie et de changement climatique. Mais il ne suffit pas de contrôler les fusions et les aides d'État, de faciliter les échanges intracommunautaires de gaz et d'électricité et de s'engager collectivement à réduire les émissions de carbone pour aboutir à une politique commune de l'énergie.

40 opérateurs pour transporter l'électricité, là où quelques opérateurs transnationaux suffiraient

Quelques indices : les éoliennes et les capteurs solaires se déploient en Europe là où les subventions nationales sont les plus élevées et non selon la disponibilité de la ressource ; le transport d'électricité est réalisé par plus de 40 opérateurs de réseaux différents, disposant chacun d'un monopole territorial, alors que leurs réseaux sont interconnectés et qu'un petit nombre d'opérateurs transnationaux, voire un seul, suffirait; face aux menaces de rupture d'approvisionnement du gaz russe transitant par l'Ukraine, les leçons du passé n'ont pas été tirées et l'Europe recherche aujourd'hui dans la précipitation des mécanismes de solidarité pour l'hiver prochain. 

 Cap sur la globalisation, les entreprises laissent tomber la dimension européenne

De leur côté les entreprises ont jeté l'éponge de l'européanisation pour emprunter le chemin de la globalisation ou s'en tenir à la spécialisation nationale. Elles ont d'abord cru à un espace européen de l'énergie et ont alors manœuvré pour prendre des positions en dehors de leur pré carré national. EDF s'est développée en Allemagne et au Royaume-Uni, GDF a fusionné avec l'électricien belge, l'italienne Enel a mis un pied en Espagne, Siemens s'est rapprochée d'Areva... Puis elles se sont aperçues qu'une vingtaine de marchés libéralisés ne constituait pas un marché unique sans frontières. Pour obtenir une licence ou faire valoir un point de vue, il faut avant tout convaincre et influencer des régulateurs nationaux et des décideurs politiques nationaux.

Ce sont eux qui continuent de détenir les clefs de l'organisation des marchés, des tarifs, des autorisations d'exploitation, des mesures de soutien, etc. EDF s'est retiré d'EnBW, Siemens d'Areva NP, et ainsi de suite. L'idée d'une Europe dominée par 3 ou 4 grands énergéticiens se partageant le marché unique a fait long feu. De plus, la croissance en matière d'équipements conventionnels et de consommation d'énergie est forte dans les pays d'économie émergente alors qu'elle décline en Europe. Les entreprises qui souhaitent poursuivre leur développement international cherchent à réduire leur exposition en Europe et à gagner des parts de marché en Asie, en Orient ou aux Amériques.

 Mieux vaudrait proposer une européanisation des réseaux électriques

La création d'Airbus remonte à la fin des années 1960. Appliquer cette idée au monde d'aujourd'hui de l'énergie en Europe revient à ne pas voir comment la politique de libéralisation du gaz et de l'électricité et son monde industriel ont évolué au cours des vingt dernières années. Aujourd'hui, l'industrie de l'équipement énergétique est globale, l'industrie de la production électrique et de la fourniture est locale, seule l'industrie de la transmission électrique de haute-tension et du transport par gazoduc peut être européenne. Pourquoi la France ne propose-t-elle donc pas d'européanniser ces réseaux ? Par exemple en confiant leur régulation à Bruxelles et en créant une entreprise paneuropéenne fusionnant les gestionnaires de réseaux français, belges, allemands et hollandais ? Sans abandon de souveraineté, pas d'entreprises communes de l'énergie. 

 *Dernier ouvrage : "Nucléaire On/Off - Analyse économique d'un pari", Editions Dunod

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Commentaires
a écrit le 21/06/2014 à 11:26 :
Fusionner les différents gestionnaires de réseaux s'avérerait fort difficile (entreprises implantées très localement sur chaque territoires ; contrats spécifiques avec les entreprises grosses consommatrices ; technologies et process très différents). Cependant les marchés d'électricité s'ouvrent, et l'intégration des énergies renouvelables passe par une sécurisation du réseau pan-européen pour contrer une plus grande instabilité des flux (projet iTesla).
Laissons l'ouverture s'opérer et en analyser les impacts. Ceci dit, une gestion européenne aurait pour avantage d'uniformiser les outils d'analyse de réseau (remontée de données). Mais chaque gestionnaire rencontrant déjà de gros problèmes de cohérence de ces données, je ne vois pas comment cela se passerait mieux en les intégrant tous.
a écrit le 20/06/2014 à 12:16 :
Un excellent article qui démontre clairement la grande difficulté pour une Europe gérée par des technocrates de faire face à la réalité économique de l'enjeu énergétique. 27 pays, 27 stratégies différentes.
Réponse de le 20/06/2014 à 17:33 :
L'article n'a pas tort de dire que la gestion par le marché (par opposition à la régulation étatique précédente) ne marche pas.
Mais il ne propose nullement d'en sortir.

Ce qu'il propose ne tient pas la route, puisque l'Europe n'a pas et n'aura jamais (en tout cas pas à court terme) la capacité de gestion dans ce domaine des grands Etats comme la France. Ce qu'il propose reviendrait en réalité à priver encore plus la France de ses points forts dans ce domaine.
La réalité est que la situation française, avant que les économistes ne veuillent y mettre leur nez, était la meilleure d'Europe. Et ce sont des gens comme lui, prisonniers d'une vision économique bornée, qui ont amené à la situation actuelle.

L'article est donc, hélas, mauvais.
a écrit le 19/06/2014 à 21:49 :
cette analyse tout à fait pertinente pour l'énergie est vrai pour tous les autres domaines
Le système libéral actuel de l'Europe est justement de permettre à un certain nombre de gens de s'enrichir à partir des antagonismes de politique
On est vraiment loin de l'Europe de la CECA qui avait pour principe l'inverse c'est à dire une politique commune qui était ,à l'époque celle du charbon et de l'acier (CECA)
Il serait temps d'organiser un vaste référendum Européen "COMMUN" pour demander aux citoyens Européens ce qu'ils souhaitent au lieu de continuer cette jungle !
Réponse de le 20/06/2014 à 8:06 :
Exactement, cet article est une excellent illustration de l'inutilité de l'Union européenne et même de son caractère nuisible. Imposer des règles arbitraires, mélangeant objectifs et moyens, ainsi qu'un marché soit disant libre mais aux règles tordues, voici tout ce dont la Commission européenne a été capable, mettant à mal les grandes entreprises du secteur, notamment en Allemagne.
Réponse de le 23/06/2014 à 23:27 :
Ce qu'on peut lire comme bêtises anti-Europe ! Il ny a pas eu de politique européenne de l'énergie et c'est bien là le problème. Les grandes entreprises comme EON ont fait le choix du charbon, c'est leur erreur ! Documentez vous !
a écrit le 19/06/2014 à 20:49 :
Voilà la cause majeure de l'impuissance européenne : le manque de volonté des pays membres associé à leurs nationalismes absurdes et contreproductifs. Continuons dans cette Union de malheur, l'avenir s'annonce de plus en plus sombre pour les sociétés françaises.
Réponse de le 19/06/2014 à 21:51 :
vous avez raison ! et quand les Allemands verront Siemens et d'autres s'écrouler ,ils comprendrons aussi que qqchose ne va pas
a écrit le 19/06/2014 à 17:30 :
Suite. Par contre, un organisme type RTE peut être envisagé pour gérer un réseau de transport commun. Cela poserait un problème de statut du personnel. Essayons!
a écrit le 19/06/2014 à 17:24 :
Une politique commune de l'énergie nécessiterait une harmonisation dans plusieurs domaines; les tarifs, les fiscalités, les politiques sociales, c'est à dire, une politique économique commune. On est loin d'atteindre ce stade d'intégration.
a écrit le 19/06/2014 à 15:06 :
Comparer le marché de l’énergie à Airbus, est un peu simple comme image. Sauf à considérer le succès uniquement sous l'angle de la réussite de travail collaboratif de quelques pays européens. Mais le jour où l’on arrivera à harmoniser nos fiscalités….
Concentrer, c’est logique pour un adepte du centralisme, mais il me semble que cela va à l’encontre de l’évolution actuelle, qui tend vers la décentralisation et vers l’autonomie énergétique. L’avenir, hors périodes économiques glorieuses, est à la production adaptée à la consommation et non l’inverse.
En Europe, il faudrait déjà préalablement harmoniser l’ensemble des filières, allant de la production, à la distribution. Interconnecter à l’état actuel, revient à exacerber la concurrence. Avant de livrer les petits acteurs à une concurrence féroce, il faudrait en premier lieu casser les oligopoles et s’assurer que certaines filières, telles le nucléaire en France, ne bénéficient pas, ou n’ont pas bénéficié de subventions…
Ou alors il faut imposer des tarifs réglementés à toute l’Europe… Sinon on met en péril les « productions locales », les modes de production d’électricité et les tarifs étant trop disparates d’un pays à l’autre.
De plus, il me semble que nous vivons une mutation, par l’arrivée à maturité industrielle du solaire et de l’éolien et la prise de conscience du coût réel du nucléaire. Et nous n’en sommes qu’au début des évolutions technologiques.
Si l’on veut concevoir un système adapté au futur, il faudrait être visionnaire, ou repartir les risques en misant sur plusieurs filières simultanément, ce que fait la Chine.
Ce n’est pas gagné pour l’Europe du charbon, du nucléaire et du gazole….

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