Le succès de l'apprentissage en Suisse : quelles leçons pour la France ?

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En Suisse, l'apprentissage est plébiscité, au point que la moitié des membres du gouvernement ont suivi cette filière... par François Garçon, maître de conférences, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

En Suisse, le système de formation fonctionne bien. On retiendra deux critères : 1. Un chômage des 15-24 ans quasi inexistant (7% vs 23,2% en moyenne en 2013, dans les 28 pays de l'Union européenne) à rapprocher de celui des adultes qui vivent, eux, une situation de quasi plein-emploi (3,2%) ; 2. Une large main d'œuvre qualifiée capable de faire tourner une économie innovante (la Suisse, depuis six années consécutives et selon le dernier classement du World Economic Forum, est leader mondial de l'innovation), centrée sur une production à haute valeur ajoutée dans les secteurs de la chimie, de la pharmacie, de l'horlogerie ou encore de la mécanique de précision. La balance commerciale, en excédent régulier depuis 2001 et qui a atteint près de 20 milliards d'euros en 2013, témoigne de la vitalité du commerce international et de la qualité des produits exportés.

 La formation des jeunes, facteur primordial de la réussite suisse

Ces résultats sont la combinaison d'une foule de facteurs, au centre desquels se trouve la formation. Pour ce qui touche à la formation professionnelle, les entreprises en sont les principaux acteurs, aux côtés des autorités cantonales, le tout sous le regard de la Confédération, intéressée à l'harmonisation des diplômes pour faciliter la circulation intercantonale de la main d'œuvre. Les entreprises sont d'autant plus légitimées à intervenir qu'elles proposent des conditions de travail attractives : les salaires suisses sont élevés (salaire mensuel brut médian 6118 francs, soit 5 074 euros), la promotion interne se fait en regard des résultats de la personne dans l'entreprise et non en fonction de son niveau de diplôme ; enfin, les sociétés incitent à la formation continue, qu'ont suivi l'an dernier huit Suisses sur dix.

Parce qu'elle est à la fois valorisée et accessible, la formation professionnelle continue contribue à la démonétisation du diplôme de formation initiale. En Suisse, le diplôme initial n'est pas un boulet. Il permet d'entrer sur le marché du travail. Ensuite, les performances de la personne sont son meilleur argument dans les différents postes qu'il occupera au cour de sa vie professionnelle.

 Une place décisive pour l'apprentissage

Dans le système de formation, l'apprentissage occupe une place décisive. L'apprentissage est en effet hautement valorisé est l'est à un âge précoce: dès 12 ans, les collégiens suisses sont sensibilisés à l'entreprise au cours des quelque 1000 heures d'enseignement qu'ils reçoivent chaque année (chaque canton détermine le volume d'heures annuel que devra suivre le jeune en cycle obligatoire). A charge pour ces jeunes de trouver ensuite les stages dans les entreprises. Ils y partiront se former pendant deux, trois ou quatre ans. L'apprentissage est aussi massivement suivi : près de deux collégiens sur trois, leur scolarité obligatoire terminée, se tournent vers l'apprentissage et l'immense majorité (90%) choisit de le faire au sein de l'entreprise, en formation dite duale, le solde suivant un cursus en milieu seulement scolaire.

Trois des sept ministres suisses sont issus de la filière de l'apprentissage

L'apprentissage est encore sincèrement valorisé. Rien ne l'illustre mieux que la tête de l'Etat suisse. Sur les sept ministres, à quoi résume tout l'exécutif suisse, trois sont actuellement issus de la filière apprentissage. De fait, quand ils valorisent l'apprentissage, leur discours paraît plus sincère. L'apprentissage est encore valorisé par les budgets qui lui sont consacrés : dans cette formation initiale, les pouvoirs publics injectent chaque année 3 milliards de francs (2,5 milliards d'euros), les entreprises doublant presque la mise avec une contribution de 5,3 milliards de francs (4,4 milliards d'euros), soit un total de 8,3 milliards de francs. A titre de comparaison, en 2012, les deux Ecoles polytechniques fédérales de Zurich et Lausanne, qui caracolent en tête sur le continent européen dans les palmarès internationaux, et les dix universités, qui ne dépareillent pas dans ce panorama, recevaient 6,7 milliards de francs (5,6 milliards d'euros).

L'apprentissage est cajolé à tous les degrés de la filière qui dispose de son propre baccalauréat, mais aussi de ses universités de métier (les HES, Hautes écoles spécialisées) destinées à alimenter en techniciens haute de gamme la machine économique suisse. Des passerelles ont été prévues et sont empruntées par les étudiants en HES et en Hautes écoles universitaires désireux de bifurquer.

 Les suisses privilégient la formation pratique

Il est symptomatique que les citoyens suisses, parce que correctement renseignés sur les avantages de l'apprentissage, le privilégient pour leurs propres enfants, quand les résidents étrangers poussent les leurs vers la filière "gymnasiale", l'équivalent de notre bac généraliste. En Suisse, les insiders sont donc ceux ayant pu mesurer les avantages de la formation pratique.

Enfin, il faut se souvenir de l'esprit de concurrence régnant entre chacun des 26 cantons et découlant du fédéralisme, avec possibilité revendiquée par chacun de tester des formules pédagogiques. En fonction de leurs résultats, les bonnes recettes feront l'objet d'éventuelles applications dans d'autres cantons. Concurrence sur fond de pragmatisme qui s'étend aux établissements supérieurs. La loi stipule clairement que les douze hautes écoles universitaires que compte la Suisse sont en concurrence. Seul bémol : pour des raisons de rationalité économique, la régulation intervient au niveau des éventuels doublonnages de chaires.

 Américains, chinois, sont venus examiner le modèle suisse...

 Plus encore qu'en Allemagne, l'apprentissage en Suisse est ainsi massivement suivi, sans doute pour n'avoir jamais subi le mépris visible d'une classe politique qui, dans tant de pays, démontre dans tous ses actes que cette voie lui répugne. Quand, en France, entreront à haute dose au gouvernement des chefs d'entreprise, non issus de la banque d'affaires mais du gigantesque tissu de PME français, alors, probablement, le discours favorable aux entreprises et à ses besoins cessera d'être perçu comme un vain exercice de rhétorique. Alors, l'apprentissage cessera de couler lentement, tragédie dont on ne cesse de lamenter. Dans l'immédiat, tout comme l'ont déjà fait les responsables de l'éducation Chinois et de l'administration Obama, leurs homologues français seraient inspirés d'aller visiter le modèle suisse.

François Garçon

Derniers ouvrages parus :

 - Le modèle suisse, Perrin, 2008, réédition augmentée, Tempus, 2011-

Le dernier verrou, En finir avec le Conseil national des universités, The Media Faculty, 2012,

- Formation, l'autre miracle suisse, (universités, école polytechniques, apprentissage, HES), Presses polytechniques et universitaires romandes, EPFL Lausanne, 2014, 416 pages.

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a écrit le 06/10/2014 à 0:45 :
Et voilà le retour du fameux leitmotiv sur les vertus suisses. Pour bien connaitre la Suisse, pour y avoir longtemps vécu et avoir fréquenté son système scolaire et universitaire, voilà ce qu'on peut en dire:
1) si vous avez le malheur de ne pas être pratico-pratique, vous vous destinez à souffrir réellement. En clair, on ne vous demande pas de réfléchir mais de faire; si vous avez des scrupules, passez votre chemin. Je connais pas mal de Suisses qui rêveraient de pouvoir avoir accès à des formations plus réflexives mais sont coincés dans un système où seule la productivité compte.
2) ainsi pas mal de suisses ont malheureusement peu de notions d'histoire, de culture générale, de science, etc... bref, de notions permettant une réelle réflexion citoyenne;
3) ne pouvant pas former une grande partie des personnes à haut niveau de compétence, la Suisse est connue pour acheter à prix d'or ces compétences. Exemple: les universités Suisses qui paient des sommes astronomiques des chercheurs étrangers pour redorer leur blason.
4) Dans ces conditions, le système suisse est très simple: faire en sorte que la quasi-totalité des Suisses soient le plus productif possible, et cela très vite; disposer ainsi d'une économie reluisante, complétée par les banques et autres avantages fiscaux; acheter à l'étranger les compétences qu'ils ne peuvent avoir. Cela s'appelle du "parasitage".
C'est facile de voir le côté positif; un peu moins de comprendre le système dans son ensemble. La France a énormément de défauts mais la Suisse est loin d'être un bon exemple. Les pays scandinaves seraient beaucoup intéressants pour la comparaison par exemple.
a écrit le 25/09/2014 à 15:33 :
Il faut effectivement prendre exemple, mais ça passera par la sortie des enarques de nos classes dirigeantes. Ce qui n'est pas gagné.

Nos dirigeants préfèrent visiblement truster la place qui a voir le bateau couler. Tant qu'il sont les derniers a ne pas prendre l'eau, ils s'en moquent.
a écrit le 25/09/2014 à 15:31 :
En Suisse, les entreprises sont tenus d'avoir 10% d'apprentis !!!!
Avis à nos chefs d'entreprise: A vous de jouer!
Réponse de le 27/09/2014 à 16:43 :
Il faudra vous renseigner un peu mieux car en Suisse il n'y a que peu d'obligations pour les entrepreneurs/employeurs ... ce qui explique peut-être les 3% de chômage. ABE
a écrit le 25/09/2014 à 12:58 :
pas possible en france l'education national desastreuse veux tout controler
et refuse l'evolution de carriere
sortie de l'ecole avec un cap faisant un metier d'ingénieure avec la remuneration
creation de machine exct
toujours refuse par l'e n la valorisation du diplome a ce jour retraite
je vous dit des ploucs et combien ont le diplome et sont nuls
a écrit le 25/09/2014 à 12:47 :
11 minutes 34 secondes.
A méditer pour les hommes politiques Français et pour tous les Français :
https://www.youtube.com/watch?v=7AX_eIUJRIs

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