Brexit : la vengeance du contrat invisible

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Chaque nation a ses contrats invisibles, des valeurs capables de de mobiliser tout un peuple au delà des clivages partisans. C'est parce qu'ils ont été ignorés par les gouvernements britanniques que le Brexit l'a emporté. Jean-Luc Fallou, président de Stratorg

Comment faire se lever les Français comme un seul homme contre un projet de loi ? En le taxant - à tort ou à raison - d'inégalitaire. Pourquoi des Américains modestes étaient-ils vent debout contre la réforme du système de santé de Barack Obama qui leur était pourtant destinée ? Parce qu'ils avaient le sentiment qu'elle écornait leur liberté économique. Égalité, liberté de commerce... ces valeurs sacrosaintes, capables de mobiliser tout un peuple au-delà des clivages partisans, ce sont ce qu'on appelle des contrats invisibles. Pacte collectif tacite forgé par l'histoire, le contrat invisible est un outil qui a été développé pour décrypter l'ADN profond des organisations et les aider à définir et conduire leurs projets stratégiques. Toute aussi effective à l'échelle d'un pays, la capacité de cette grille de lecture à révéler les ressorts intimes de la cohésion des groupes humains permet de comprendre un soubresaut populaire aussi radical que le Brexit, et de préciser le défi identitaire qui attend la France et l'Europe.

 La deuxième guerre mondiale, un moment clé

Les contrats invisibles procèdent de quelques moments clés dans l'histoire des nations et, pour la plupart des pays européens, la Deuxième Guerre mondiale en a fait partie. En France, le mythe de la Résistance, seul capable d'effacer la débâcle de 1940, est venu s'ajouter à l'idéal égalitaire de 1789. Au Royaume-Uni, l'orgueil insulaire s'est trouvé renforcé par une perception héroïque de soi, « seul contre tous ». Or cette vision s'accommodait mal du déclin accéléré d'un pays qui, un demi-siècle auparavant, était encore la première puissance impériale, commerciale et maritime du monde. Tandis que la France et l'Allemagne, traumatisées par la défaite, bâtissaient l'Europe pour se défaire de leur passé, le Royaume-Uni, victorieux mais relégué, tentait quant à lui de retenir le sien en cultivant un isolement hautain et un pragmatisme économique censé lui rendre sa richesse d'antan. N'ayant rejoint la CEE que dans cette perspective, ses objectifs se sont heurtés à ceux des autres membres et, pour un partie des Britanniques, la déception européenne a fini par se confondre avec une déchéance pourtant entamée bien avant 1974.

 Le choix du Brexit, le choix de ceux qui n'avaient rien à perdre...

Ceux qui ont choisi le Brexit, ce sont les pauvres, les déclassés, les vieux, les sans diplôme, tous ceux qui ont un passé et pas d'avenir. Non pas qu'ils aient été trop bêtes pour comprendre les enjeux, comme l'affirment avec suffisance certains commentateurs, mais parce qu'eux, à la différence des jeunes, des Londoniens, des gens aisés et cultivés, n'avaient rien à perdre. Pour eux, les bienfaits économiques - dont ils ne bénéficiaient guère - ne pouvaient l'emporter plus longtemps sur un désarroi identitaire exacerbé par la question de l'immigration. À travers eux, c'est le contrat invisible issu de la guerre - cette fierté d'un peuple retranché dans son inexpugnable forteresse - qui s'est vengé d'avoir été trop longtemps ignoré. Car le Brexit est bel et bien un acte de vengeance, soit un geste irrationnel, désespéré, sans lendemain et, littéralement, réactionnaire.

 On n'efface pas le naturel des peuples

L'enseignement majeur du Brexit est que l'on n'efface pas le naturel des peuples, qui finit toujours par resurgir. C'est pourquoi il nous faut d'urgence traiter la question fondamentale de l'articulation entre identités nationale et européenne. Dans un monde où l'individu est de plus en plus livré à lui-même, l'identité nationale reste un refuge et un repère que l'on ne saurait nier. Il ne faut ni la mépriser ni la considérer comme un obstacle ou une relique des temps obscurs, mais l'intégrer à un modèle qui ne doit plus être un choix mais une superposition harmonieuse entre appartenance nationale et européenne.

Plus vieux pays du continent, et celui dont les contrats invisibles sont les plus anciens et les plus forts, la France peut mieux que quiconque comprendre l'importance de cet enjeu et prendre la tête de la nécessaire réflexion sur ce qui unit les Européens au-delà de leur refus originel et absolu de la guerre. Pour que les Européens se réapproprient un projet qui leur échappe, il nous faut redéfinir par la démocratie ce qui fait que nous formons ensemble, par-delà nos vieilles frontières, une même société où chacun peut trouver sa place, aussi modeste soit-il. En dehors de ce socle partagé et réaffirmé, aucune construction, ou reconstruction, de l'Europe ne sera viable. Car, alors, d'autres vengeances populaires seront inévitables.

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Commentaires
a écrit le 13/07/2016 à 19:10 :
Je suis toujours étonné des commentaires disant que le Brexit est une erreur car les pays doivent être de plus en plus ouvert pour réussir. L'ouverture d'un pays ne veut pas dire qu'il doit mutualiser sa souveraineté avec d'autres. Suisse, Norvège, Islande, Canada, Singapour, Japon, Taiwan, Corée... Tant de pays qui performent avec juste des ententes commerciales de gré-à-gré. L'UE est l'exception, pas la norme !
a écrit le 12/07/2016 à 6:53 :
A mettre en relation avec la théorie des ombres de Jung appliquée à l.échelle d.un peuple
a écrit le 11/07/2016 à 23:28 :
Il me semble nécessaire de remettre au centre des débats la notion de philosophie politique.
Pour ne citer que Wiston Churchill qu'elle est la différence entre un homme d'état et un homme politique ordinaire ?
L un pensera aux générations futures l'autre à son élection ou réélection .
Nous manquons probablement d'hommes ou de femmes d'état
Ainsi que de bergers qui accompagnent
Les troupeaux lors d'une transumence nécessaire à la survie de notre espèce
Et d'être en capacité à associer les compétences tout en gérant les différences sans pour autant s'en remettre aux intelligences artificielles que nous créons
a écrit le 11/07/2016 à 21:29 :
On reproche a un gouvernement de ne pas avoir été suffisamment collaborateur vis avis d'une entité extérieure au dépend d'un peuple qu'il a mis a sa tête en confiance!
a écrit le 11/07/2016 à 19:51 :
Une vision réductrice....la future P.M était pour le Brexit , combien de people, responsable d'entreprises tous loin d' être des gueux....Maintenant cela fait des décennies qu 'on leur bourre le mou que c' est une grande nation avec un feu grand empire....La méthode Coué
que tout va bien, que les chiffres économiques sont les meilleurs d'Europe....si tu ne crois pas celle là je t' en raconte une autre....plus sérieusement la santé, la scolarité, le logement et le coût de la vie finissent par tout faire péter.
a écrit le 11/07/2016 à 19:24 :
Bonjour,

Intéressant, oui. Je pense que non seulement on n'efface pas le naturel des peuples, mais on ne peut passer outre dans la durée.
Merçi d'écrire ces quelques lignes, dans la même lignée que celles sur la confiance. Encore faut il montrer l'exemple qui doit venir d'en haut. Il vient d'en bas lorsque les peuples décident de faire selon leur bon sens.
Cdt
a écrit le 11/07/2016 à 16:03 :
Encore une pseudo-analyse basée sur la simple suffisance de personne se regardant le nombril et coupé de la réalité.
1°) Il faut bien noter que la majeure partie des pays vivent en-dehors de l'UE et ne s'en porte pas plus mal. En fait, à part l'Amérique du sud, la zone Euro est la zone qui se porte le plus mal au monde.....

2°) Si il n'y avait que les laissés pour compte qui avaient voté pour le BREXIT, cela voudrait dire qu'au moins 52 % de la population britannique est composée de laissés pour compte ce qui devrait amener ce Mosnieur à se poser des questions. Si on retire la population écossaise qui a voté contre le BREXIT uniquement pour embêter les angalis, on est même à près de 54 % de la population britannique qui serait composée de laissés pour compte...Au minimum....


3°) Il est certain qu'un certain nombre de personnes qui ne sont pas des laissés pour compte ont voté pour le BREXIT, mais simplement après avoir réfléchi... Et ont eu le courage de sortir de la pensée unique assénée à tout moment par les médias, et les soi-disant spécialistes, comme ce Monsieur....
Réponse de le 11/07/2016 à 17:58 :
L'analyse de Jean Luc Fallou est bonne au contraire. Si vous compariez objectivement les avantages de salaires, minima sociaux, retraites, sécurité sociale, temps de travail, épargne, stabilité des échanges, de la monnaie etc des français et dans la zone euro hormis grecs qui n'auraient pas dû rentrer dans la zone euro vous constateriez que les populations sont plutôt bien placées au contraire et que les écarts de richesses sont souvent moindres qu'ailleurs. La dette japonaise est l'une des plus importantes au monde, la Russie ne tient le coup qu'avec principalement ses énergies fossiles et ventes d'armes, la Chine ne pourra maintenir ses taux de croissance, fait face à une bulle immobilière et de banques et entreprises en difficultés. La politique conduite en Europe a été celle des Nations ce qui nous a valu plus de crise que s'il y avait eu plus d'harmonisation au plan fiscal, budgétaire etc. Aller vers une fédération ou confédération selon les aspects à aborder eut été plus favorable. L'impact se fait déjà sentir avec la baisse de la livre en GB pays désormais très axé sur les finances et qui ne va donc pas être spécialement favorisé par ses exportations. Le vote des britanniques avait été de + 67% en faveur de l'Union en 73 et si l'on revotait dans quelques temps rien ne vous dit que les britanniques ne voteront pas de nouveau pour rejoindre l'UE donc ce type de vote a surtout été un coup politique de Cameron mais pas sérieux vus qu'il a fallu 43 ans aux britanniques pour s'harmoniser avec l'Europe et que désormais c'est au moins 10 ans de travail à tout défaire alors que la GB ne se déplacera pas sur le globe donc dépendra tjrs de l'Europe. Ce n'était pas un vote suffisamment net en fait vu l'importance du sujet et c'est le problème. Cà fait seulement plaisir aux populistes et partis séparatistes qui tentent d'accéder au pouvoir avec cet argument fallacieux mais qui n'assumeront en rien les conséquences négatives. On savait ce que c'était avant, çà aurait été pire avec la mondialisation, bien moins de solidarité européenne mais plus de concurrence et plus d'écarts entre les pays et les populations. La GB va tenter d'avoir les avantages sans les charges mais va vite se voir remettre en place par les 27.
a écrit le 11/07/2016 à 15:19 :
Le Brexit est "le choix de ceux qui n'avaient rien à perdre...". Cette analyse rejoint une étude sur la psychologie des joueurs qui montre qu'on choisi en priorité de faire perdre ses adversaires plutôt que de gagner la partie. Et c'est encore plus vrai quand le joueur a aucune chance de gagner. C'est la psychologie humaine qui est faite comme cela, mais les élites autistes qui dirigent le monde ne peuvent pas comprendre cette subtilité irrationnelle qui fait notre humanité...
a écrit le 11/07/2016 à 12:47 :
1) "le mythe de la Résistance" ? Certes, beaucoup ont préféré vivre couches, mais la Résistance d'autres n'est certainemnet pas un mythe. 2) "Ceux qui ont choisi le Brexit, ce sont les pauvres, les déclassés, les vieux, les sans diplôme, tous ceux qui ont un passé et pas d'avenir". Parce que ceux qui préfèrent leur liberté au lieu d'être à la botte de dirigeants européens totalement incompétents n'ont pas d'avenir. Quelle arrogance de la part de Fallou dans un article insultant pour la majorité de Britanniques qui ont voté "out" et pour les gens qui se sont battus pour qu'il vive et puisse écrive de telles inepties !!! Merci La Tribune de faire rapidement disparaître cet article insultant !!!
Réponse de le 11/07/2016 à 13:41 :
1) L'ironie est que ceux qui auront le plus à souffrir du Brexit (le Royaume-Uni ou ce qu'il en restera ne pourra s'épargner une sévère cure d'austérité et des coupes massives dans les dépenses publiques et sociales) sont probablement ceux qui l'ont le plus soutenu.
2) La Résistance n'est pas un mythe. Ce qui l'est c'est l'affirmation que le programme du CNR (qui ne fixait volontairement que des orientations, en aucun cas des obligations chiffrées) ouvrait la voie au "toujours plus" en matière de prestations sociales et interdisait la remise en cause, par exemple, de la retraite à 60 ans. 70 ans plus tard le programme du CNR n'a plus forcément force d'évangile.
Réponse de le 11/07/2016 à 14:12 :
Pour rappel la GB avait voté à + 67% en faveur de l'entrée dans l'Union en 73 donc l'Union n'est d'une part pas une auberge espagnole et pourquoi en sortir après avoir accepté et sans doute revenir plus tard. En réalité c'est une vision de court terme car période plus difficile avec la mondialisation donc de repli qui se constate dans beaucoup de pays. L'erreur a été de faire un référendum au bout de seulement 43 ans car avec 28 pays on en trouvera toujours pour rester et d'autres pour partir, de quoi faire du sur place et même reculer. Il faut bien se rendre compte de que cela représente en coûts, reculs et perte de temps. Cà ne résoudra pas les problèmes de la plupart qui ont voté pour le Brexit en croyant revenir à des temps qu'ils imaginaient plus facile du temps des Beatles ! Sans parler du problème écossais et irlandais. Il est possible qu'en cas de nouveau vote dans quelques semaines les britanniques voteraient autrement. Beaucoup n'ont effectivement pas conscience de tout ce que cela implique car la question est très complexe et ce n'est pas une question de mépris mais de réalisme. C'est pareil si l'on fait un référendum sur l'énergie etc. Le comportement de Boris Johnson et Farage en dit long également sur leur vision et envergure, incapable de porter leur projet mais après avoir mis le chaos dans le pays.
Réponse de le 11/07/2016 à 20:41 :
@Bruno_bd et Ptet: les défaitistes et les fatalistes n'ont jamais fait avancer le monde. Les Anglosaxons n'ont pas une mentalité d'assistés permanents et je parie qu'ils s'en sortiront. Bien entendu, Rome ne s'est pas construite en 1 jour :-)

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