Développer les relations économiques avec la Russie

Par Laurence Daziano  |   |  884  mots
(Crédits : DR)
La France n'a heureusement pas rompu tous les liens économiques avec la Russie, et une levée de sanctions serait de notre intérêt. De nouvelles coopérations fructueuses sont possibles, notamment dans le nucléaire. Par Laurence Daziano, maître de conférences en économie à Sciences Po Paris

Les attentats du 13 novembre ont marqué un profond tournant stratégique dans la diplomatie française en renouant avec la Russie, elle même marquée par l'attentat contre un de ses avions qui a fait 240 morts dans le Sinaï, sur le dossier syrien. Dès la fin novembre, François Hollande se rendait à Moscou, à l'invitation du président russe, afin d'aborder la coopération militaire au Moyen-Orient et la lutte anti-terroriste. En décembre, le ministre de la défense, Jean-Yves Le Drian, se rendait également à Moscou afin de discuter d'une stratégie commune contre l'Etat islamique.

Un réchauffement des relations économiques

Au-delà du rétablissement du dialogue diplomatique et militaire, les relations économiques entre Paris et Moscou connaissent également une embellie. Certes, les sanctions économiques de l'Union européenne n'ont pas été levées. Mais la visite officielle du ministre de l'économie, Emmanuel Macron, le 25 janvier prochain à l'occasion de la réunion du Conseil économique, financier et commercial franco-russe marque un réchauffement des relations économiques bilatérales entre la France et la Russie. En effet, ce Conseil ne s'était plus réuni, au niveau ministériel, depuis 2013.

La tenue de ce Conseil sera l'occasion d'évoquer plusieurs sujets commerciaux communs et des intérêts conjoints. Les industriels français ont investi en Russie et maintenu une présence importante malgré les tensions politiques et la récession économique russe. Renault a été la première firme automobile étrangère à démarrer une production en Russie, en 2005, et à prendre le contrôle d'un constructeur local, Avtovaz, le numéro « un » historique qui fabrique les Lada. Malgré la récession actuelle, Renault a indiqué qu'il n'avait pas l'intention de quitter la Russie. Dans le secteur pétrolier, Total a certes dû renoncer au projet dans l'Arctique, trop compliqué et couteux, ainsi qu'à l'exploitation du pétrole de schiste, soumis à embargo. Mais le groupe français reste impliqué dans le projet géant de Yamal LNG, dans le gisement gazier de Termokarstovoïe et dans le projet pétrolier Kharyaga.

Travailler à une levée des sanctions européennes

Cependant, les relations commerciales sont à double sens. Par exemple, les exportations agroalimentaires françaises en Russie représentent un montant de 1,2 milliard d'euros. Or plusieurs secteurs agricoles ont été touchés par les sanctions européennes. Le nucléaire est sans doute le seul secteur à ne pas avoir été directement affecté par les sanctions, ce qui a permis à la Russie d'honorer tous ses contrats, y compris avec l'Ukraine.

La tenue du Conseil économique franco-russe est donc l'occasion, dans une période de rapprochement politique entre Paris et Moscou, d'apaiser les contentieux commerciaux, de travailler à une levée des sanctions européennes et de relancer des projets de coopération industrielle. A ce titre, la France et la Russie auraient un intérêt conjoint à travailler sur les questions énergétiques, notamment en raison du poids et de la structure des grandes entreprises françaises et russes qui sont présentes à toutes les étapes industrielles de l'exploitation des matières premières énergétiques.

Des filières nucléaires complémentaires

L'industrie nucléaire pourrait ainsi représenter un secteur symbolique de nouvelle coopération industrielle. Les deux filières nucléaires se caractérisent par deux situations distinctes, mais complémentaires à certains égards. En France, la filière nucléaire est en pleine restructuration avec la désignation d'EDF comme chef de file, la réforme d'Areva et la recherche de capitaux. En Russie, l'opérateur nucléaire Rosatom est en pleine expansion, avec 34 projets de construction de centrales nucléaires à l'étranger, notamment en Egypte, Inde, Chine, Biélorussie, Finlande, Hongrie, Vietnam et Bangladesh.

Rosatom, premier constructeur de réacteurs nucléaires dans le monde?

Rosatom affiche un carnet de commande qui s'élèverait à 110 milliards de dollars, devenant ainsi le premier constructeur de réacteurs dans le monde. Dans le contexte de la réorganisation de la filière nucléaire française, le ministre de l'économie Emmanuel Macron avait d'ailleurs cité en 2015 Rosatom comme modèle d'intégration. Cependant, les deux filières sont confrontées à plusieurs préoccupations communes : la concurrence chinoise et sud-coréenne, l'immense besoin de capitaux pour exporter, la sauvegarde des compétences techniques, la capacité à « exécuter » les nouveaux projets, à l'heure où les projets de Flamanville et d'Olkiluoto peinent à aboutir.

La restructuration d'Areva offre l'occasion de réfléchir à une coopération industrielle nucléaire entre les deux pays, dans des pays tiers voire sur le marché français à l'heure où le parc vieillissant demande à être modernisé, renouvelé et amélioré. Et même si un rapprochement s'est opéré avec la Chine, la France doit préserver une alliance industrielle avec plusieurs acteurs internationaux de l'énergie nucléaire.

Selon un proverbe russe, « la vie ne se compte pas en nombre d'années, mais en jours mis à profit ». Mettons donc à profit l'année 2016 pour développer et renforcer les relations économiques, industrielles et commerciales entre la France et la Russie, et en premier lieu sur les questions énergétiques.

Laurence Daziano, maître de conférences en économie à Sciences Po Paris, membre du Conseil scientifique de la Fondation pour l'innovation politique, est l'auteur de « Pays émergents, approche géo-économique » (Armand Colin, 2014)