Election au Medef : une institution verrouillée et dépassée

 |   |  1160  mots
Jean-Charles Simon.
Jean-Charles Simon. (Crédits : Nathalie Oundjian)
[ OPINION ] La bataille pour le renouvellement de la présidence du Medef se termine. Renouveau ? Pas vraiment, estime Jean-Charles Simon, président de Stacian, et ancien candidat à la présidence du Medef. Selon lui, ni le fond, ni la forme ne l'ont été dans cette campagne "pire qu'une élection sénatoriale". Et si de cette crise sortait une alternative au Medef ?

2018 n'aura donc pas été l'année du renouveau pour le Medef, puisque l'élection se sera jouée entre les deux favoris ainsi désignés dès le début de la campagne, par ailleurs vice-présidents sortants de l'organisation. Ni le fond ni la forme n'auront été non plus renouvelés : une campagne de tractations en coulisses pour l'essentiel, et des programmes minimalistes pour les premiers concernés, les entrepreneurs.

Il faut dire que le processus électoral est en lui-même très peu démocratique. Le vote est limité à seulement 561 électeurs, un tout petit collège pour représenter des dizaines de milliers d'entreprises. Mais c'est encore pire qu'une élection sénatoriale, car ces électeurs n'ont pour beaucoup aucune liberté de vote : celle-ci est confisquée par l'organisation qui les a désignés, une fédération professionnelle ou un Medef territorial, qui veut s'assurer d'un choix uniforme de ses délégués. Les plus importantes de ces organisations ont aussi la volonté d'annoncer leur choix en amont de l'élection : il s'agit de décider du vainqueur avant même le jour du vote, mais aussi de se placer comme l'un de ses soutiens officiels... auxquels il sera ensuite redevable.

Des diversions rendant inaudible toute alternative

Les positions de départ définies par les médias, bien aidés par les puissantes agences de communication au service des candidats concernés, sont parfaitement autoréalisatrices. Ceux que les médias désignent comme favoris sont évidemment ceux qui captent le plus l'attention. Donc ceux entre lesquels les appareils des grandes fédérations commencent à se déterminer, par peur de ne pas jouer gagnant. Ce qui, en interrogeant leurs représentants, conforte les médias dans leur présentation de qui sont les favoris... La boucle est bouclée, et les autres candidats sont ainsi privés de tout espace. Pour encore plus s'en assurer, cette année, des candidatures multiples auront été suscitées alors même qu'elles étaient destinées dès le départ au ralliement futur à un favori. Il s'agissait ainsi d'organiser les diversions rendant inaudible toute alternative, et finalement d'empêcher un choix sur la base des projets pour en rester à un duel de soutiens.

A partir du mois de mai, les fédérations finalisent leurs tractations avec celui qu'elles choisissent, parfois à l'initiative des seuls permanents que les entreprises laissent faire, par défaut d'intérêt ou manque de temps. On a négocié telle prérogative de l'organisation ou même parfois celle de son représentant, telle place ou honneur pour l'un d'eux. Les candidatures artificielles se dégonflent peu à peu, les ralliements se monnayent contre une promesse de fonction dans le futur exécutif du Medef... La faible attention consentie par les électeurs aux projets s'évanouit définitivement - c'est le moment où j'ai d'ailleurs retiré ma candidature.

Un verrouillage de l'élection

Pour parachever ce verrouillage de l'élection, l'avis du conseil exécutif, à quelques semaines du scrutin, a vocation à décourager les derniers récalcitrants et amplifie le jeu de tractations pour s'assurer les votes de ses membres, pour la plupart dirigeants des principales organisations professionnelles et territoriales.

Ce processus encourage la prudence et le conservatisme des favoris, quelles que soient leurs qualités personnelles : il ne faut pas déplaire aux poignées d'électeurs décisionnaires, et encore moins remettre en cause les prérogatives de leurs organisations. Les projets de ces candidats sont donc réduits à leur plus simple expression et aussi insipides que possible, enchaînant les lieux communs sur l'entreprise et l'époque.

Au final, il est presque impossible de dégager des oppositions de fond entre ces candidats, ce qui est d'ailleurs l'objectif. Observateurs et parties prenantes constatent la faiblesse de ces divergences, laissant la place au seul décompte des soutiens et au positionnement des composantes du Medef. Ces dernières poussent même à l'union des concurrents au profit du mieux placé, comme ce fut le cas en 2013, pour annihiler définitivement toute réelle confrontation sur le fond.

Ainsi élu sans avoir fait émerger une ligne politique, impliqué dans quantité de promesses aux fédérations, aux territoires, aux autres candidats ou personnalités ralliés, le vainqueur ne peut avoir ni mandat clair, ni capacité à réformer, ni forte légitimité. Ce qui est bien le but poursuivi par les grandes fédérations : surtout, garder le contrôle sur l'échelon interprofessionnel quitte à le vider de toute substance.

Une vieille confédération pyramidale dans les mains des appareils

Pour les entreprises, c'est une séquence qui se traduit par un peu plus d'incompréhension et d'éloignement avec une organisation qui ne leur parle pas, dans laquelle elles ne peuvent pas s'exprimer et encore moins se reconnaître. Comme l'a montré la mesure officielle de la représentativité, le Medef a beaucoup moins d'adhérents que les 700.000 revendiqués précédemment, et la plupart des 123.000 entreprises décomptées en 2017 sont en fait seulement des adhérents indirects, via leurs fédérations.

Malgré son changement de nom en 1998, la structure interprofessionnelle est restée une vieille confédération pyramidale dans les mains des appareils qui la composent. C'est de plus en plus anachronique et de moins en moins attractif pour une entreprise d'aujourd'hui. D'autant que les missions qui accaparent le Medef, dans le paritarisme, n'intéressent pour l'essentiel que les notables de l'organisation. Pour les autres, si tant est qu'ils aient connaissance des arcanes du système français et des responsabilités respectives de l'Etat et des partenaires sociaux, c'est au mieux un domaine de compromis récurrents qui laissent peser toujours autant de charges et de contraintes sur les entreprises de France.

Et si de cette crise sortait une alternative au Medef ?

Le Medef semblant structurellement incapable de changer de l'intérieur, la question d'une représentation moderne, libérale et ouverte de l'entreprise en France est posée. On pourrait répondre qu'elle n'a tout simplement plus de sens ou d'utilité, ce que semblent penser de plus en plus d'entrepreneurs.

Mais alors que l'entreprise et ses actionnaires sont attaqués de toutes parts, interpellés quant à leurs prétendues responsabilités, contestés par toutes sortes de « parties prenantes », et toujours les cibles commodes des politiques quand l'occasion s'en présente, ils devraient se rassembler pour faire entendre leur voix. Dans le pays qui réglemente et prélève l'entreprise plus que partout ailleurs, il est nécessaire de la promouvoir et de la défendre.

Et pour cela, il faut certainement une structure neuve, libre de toute attache, sans compromission avec les vieux circuits et acteurs du système social et politique du pays. Qui soit également transparente et ouverte, pour que les entreprises puissent s'y exprimer librement et directement. D'un énième simulacre pourrait alors sortir une réelle alternative.

Réagir

Votre email ne sera pas affiché publiquement
Tous les champs sont obligatoires

Commentaires
a écrit le 26/06/2018 à 3:58 :
Le medef, c'est le symbole meme de la France rance, ancienne, 3 eme republique, de "l'entre-soi" refusant tout changement, celle des privileges et des corps dans leur ensemble.
Tant que ce truc existera, ce pays restera a la traine.

Merci pour votre commentaire. Il sera visible prochainement sous réserve de validation.

 a le à :