Karl Polanyi, un auteur actuel

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L'intellectuel et historien de l'économie, Karl Polanyi, est trop peu cité dans les réflexions sur la crise actuelle. Pourtant, ses travaux, d'une étonnante actualité, permettent de dépasser l'atonie du débat contemporain. par François Neiva, économiste

Depuis la crise financière de 2008, la vieille Europe semble paralysée. Incapable d'agir, pire, incapable de penser son avenir. Le chômage, la dette, l'austérité, des démocraties en panne, la faillite des intellectuels... La liste est longue. Cette « crise sans fin », pour paraphraser la philosophe Myriam Revault d'Allonnes, et l'absence de réponse des élites politiques, cristallisent un mécontentement citoyen qui s'exprime dans les urnes.
Cette conjonction de défis doit inciter à se poser les bonnes questions : cette situation est-elle inédite ? Ne peut-on pas avoir recours au passé, sans le regretter ou bien le glorifier, pour mieux comprendre les mécanismes aujourd'hui à l'œuvre et les manières d'y faire face ?

Telle est l'ambition portée par les travaux de Karl Polanyi, intellectuel hongrois né en 1886. Journaliste économique et politique, passionné d'histoire et de relations internationales, il publie vingt ans avant sa mort, La grande transformation (1944), ouvrage majeur qui lui permettra d'enseigner l'économie à l'université de Columbia. Méconnue du grand public, son œuvre témoigne d'une pensée riche dont les enseignements éclairent le monde actuel.

La « société de marché » ne constitue pas un horizon indépassable.

La pensée de Karl Polanyi prend ses racines dans une analyse historique des phénomènes économiques. L'Histoire, explique-t-il, montre que si la pratique du commerce a toujours existé, le marché généralisé, lui, n'est pas un ordre naturel. Ce modèle économique, où les biens s'échangent selon un prix fixé par le jeu de l'offre et de la demande et dans lequel les individus font preuve de rationalité en cherchant à maximiser leur profit, apparaît comme une exception. À contre-courant de la théorie libérale alors dominante, Karl Polanyi démontre que le marché et la figure de l'homo œconomicus demeurent des constructions historiques, soutenues par une idéologie et des institutions qui en favorisent le développement.

L'auteur hongrois dénonce la rupture, à partir de la Révolution industrielle, vers ce qu'il nomme une « société de marché », concept central de son œuvre. La promotion d'un marché supposément autorégulateur, régi par ses propres lois, entraîne la soumission de trois biens stratégiques à la logique marchande : le travail, la nature et la monnaie. Même si aucun de ces biens n'a été produit, ou en dehors de toute prétention commerciale, le marché leur accorde un prix, sous forme de salaire, de rente ou de taux d'intérêt, les transformant en « marchandises fictives ».

La société de marché aboutit à un « désencastrement » de l'économie par rapport aux institutions sociales traditionnelles. De manière inédite dans l'histoire, l'économie ne se détermine plus en lien avec les institutions sociales dans lesquelles elle s'inscrit. Les corps social et politique n'exercent plus de contrôle sur l'économie qui fonctionne selon des logiques spécifiques.

La montée du fascisme et du stalinisme comme réaction à l'extension de la logique marchande

Au moment où il écrit La grande transformation, Karl Polanyi constate l'effondrement de la société de marché. Pour lui, un tel échec est inévitable. L'extension de la logique marchande produit ses scories. La paupérisation d'une grande partie de la population, l'instabilité de la monnaie, les tensions protectionnistes sur les produits agricoles démontrent l'incapacité du marché à s'autoréguler. Cette fiction d'un marché autonome produit nécessairement des contre-réactions sociales : lois sur le travail, action des banques centrales pour limiter la fluctuation des monnaies, instauration de droits de douane. Ces tensions incessantes provoquent l'éclatement de la société de marché : l'autorégulation n'est qu'une utopie qui porterait en elle-même le germe de sa destruction.

L'autre danger - l'année de la publication est déterminante dans la compréhension de l'ouvrage - réside dans les tentatives antidémocratiques de « ré-encastrer » l'économie dans le champ politique et social. Karl Polanyi envisage la montée du fascisme et du stalinisme comme une réaction à l'extension de la logique marchande. La prétention de soumettre l'économie à de nouvelles hiérarchies bureaucratiques produit une violence inouïe contre laquelle le citoyen doit se prémunir.

L'abandon du système d'étalon-or, la crise de 1929, les deux guerres mondiales semblent donner raison à l'intellectuel hongrois qui prophétise l'irrémédiable faillite de la société marchande. Sur ce point, il se trompe : la consécration des théories néo-libérales à partir des années 1970 a alimenté un regain de popularité du concept de marché autorégulateur et une remise en cause croissante de l'efficacité de l'État-Providence. Karl Polanyi n'a pas vécu assez longtemps pour le voir. Mais son œuvre nous laisse un témoignage essentiel.

Repenser l'économie et la démocratie.

L'intérêt de Karl Polanyi réside dans la subtilité de sa pensée, toute en nuances. S'il fait de la « société de marché » une utopie intenable, le marché, lui, n'est pas un problème en soi. L'auteur ne réfute pas son utilité pour l'échange de certains types de biens. Le marché doit simplement être domestiqué et cantonné à sa juste place. Dans toutes les sociétés humaines, développe Karl Polanyi, différents modèles d'organisation économique ont toujours coexisté. À côté du marché, la redistribution et la réciprocité ont joué un rôle fondamental.

Dans les faits, cette « économie plurielle » existe déjà. La grande transformation invite à repenser la place de chacun de ces systèmes économiques pour en déterminer une combinaison plus équilibrée. La « société de marché » prend des proportions inégalées. L'échelle est à présent mondiale. L'accélération du rythme des crises financières, l'accroissement des inégalités et la persistance de la pauvreté dans une société d'abondance doivent ouvrir la voie à de nouvelles manières de concevoir notre modèle économique dans son ensemble.

Se réapproprier les orientations et décisions économiques

La colère sociale grandissante et la poussée des extrêmes dans de nombreux pays européens permettent de mesurer la pertinence de l'œuvre de Karl Polanyi. Pourtant, le débat économique reste enserré dans une controverse stérile entre libéraux et partisans de l'État, représentants d'un camp dont chacun devrait nécessairement se réclamer. L'économie en sort appauvrie. Elle n'est pas une science exacte. Elle est profondément humaine et, à ce titre, elle demeure multiple. Contre la fatalité, Karl Polanyi pensait que les lois de l'économie doivent se confronter et se négocier. Il plaidait pour un renouveau démocratique : donner aux citoyens les moyens de se réapproprier la décision sur les orientations économiques. Si le véritable progrès, ce concept désuet, c'était cela ? ■

FRANÇOIS NEIVA

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Commentaires
a écrit le 21/11/2015 à 7:38 :
Ce brave économiste oublie l'essentiel, c'est à dire, le role de l'énergie. On a le travail, le capital ET l'énergie.

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