L'alliance franco-polonaise sauvera-t-elle la défense européenne ?

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La mise en place d'un moteur franco-polonais apparait désormais comme l'une des clefs de voute pour sauver le projet de défense européenne. Nathan Dufour, Institut polonais des relations internationales (PISM)

« Il n'y aura pas de « grand soir » » a redit récemment le représentant permanent de la France auprès du Comité politique et de sécurité (COPS), organe décisionnel de gestion de crises central au sein du labyrinthe institutionnel bruxellois. Et à la lecture des conclusions officielles du Sommet de fin juin, force est de constater que la Politique de sécurité et de défense commune (PSDC), comme tout processus européen, continue à procéder sur un temps long, trop long pour faire face à l'urgence de la situation sécuritaire dans laquelle se trouve les européens.

Des signaux positifs

Toutefois, un certain nombre de signaux positifs nous proviennent de la France et de la Pologne. Il convient de les saluer et de les encourager pour contrevenir au pessimisme ambiant, voire morbide, annonçant sans ambages la fin du rêve d'une autonomie stratégique européenne. Compte-tenu des différences géostratégiques majeures séparant les deux pays, et de l'écho que celles-ci trouvent à l'échelle européenne, la mise en place d'un moteur franco-polonais apparait désormais comme l'une des clefs de voute pour sauver le projet de défense européenne.


Sortir du « dialogue de sourd »

Les deux pays sont sur une pente ascendante, mobilisant le capital politique accumulé dans les relations bilatérales, notamment depuis 2012. Une année où l'arrivée de François Hollande et de la majorité socialiste a permis aux deux gouvernements d'accorder leurs ambitions pour impulser un rapprochement sur les questions de sécurité et de défense. Sur fond d'adaptation de l'effort militaire aux nouvelles réalités budgétaires et sécuritaires en France et de montée en puissance politique et économique pour la Pologne, les compréhensions stratégiques se sont clairement rapprochées.

Par nécessité et pragmatisme surtout, beaucoup d'énergie a été investie de part et d'autre pour sortir du « dialogue de sourds » initial opposant leurs priorités politico-historiques respectives, notamment celles liées aux voisinages «Est » et « Sud ». Ainsi, les dialogues stratégiques et contacts entres hauts fonctionnaires, politiciens et think-tanks se sont multipliés, tout comme la coopération et les échanges militaires entre les trois corps d'armées (terrestre, aérien, naval) et les forces spéciales.

Une lecture similaire

Dans un contexte sécuritaire aggravé depuis le Sommet de décembre 2013, la Pologne et la France partagent désormais un lecture très similaire des risques liés à un désinvestissement massif dans le secteur de la défense ainsi que des conséquences pour les européens du pivot américain vers l'Asie et le Moyen-Orient. Face au manque de résultats tangibles au sein de l'UE et de l'OTAN, ils ont dès lors fait montre d'un pragmatisme accru visant a réactiver les machines institutionnelles et la volonté de leurs alliés.

Un équilibre délicat pour la Pologne

Ces évolutions notables dans les relations bilatérales ont ainsi mené à une décision polonaise majeure en avril dernier ; celle de privilégier l'offre d'Airbus de 50 hélicoptères multi-rôles Caracal H225M face aux concurrents américains et italo-britanniques pour un montant approximatif de 3,2 milliards d'euros. Loin d'être anodine, cette décision est éminemment politique et vise non seulement à offrir des débouchés européens au processus récent de consolidation de son industrie de la défense, mais aussi à « booster » les perspectives de coopération militaire et d'interopérabilité de ses forces armées avec celles du leader actuel de la sécurité et défense en Europe.

Sur fond de grave crise avec la Russie, cette décision est le fruit d'une politique de défense multi-vectorielle visant à renforcer l'ancrage européen de la Pologne, tout en ne perdant pas de vue son attachement renouvelé à s'assurer de garanties sécuritaires des Etats-Unis d'Amérique. Ce fut d'ailleurs chose faite, à quelques jours d'intervalle, en sélectionnant l'offre américaine de Raytheon pour les premiers éléments de son bouclier anti-missile, le plus gros contrat de son plan de modernisation technique des forces armées (TPM).

Vers un ménage à trois ?

En parallèle, les deux pays se sont beaucoup activés dans les coulisses des préparations du Conseil européen de juin pour redonner vie à une certaine vision politique et stratégique européenne intégrant la PSDC en son cœur. La France y était pourtant récalcitrante, souhaitant maintenir vaille que vaille son approche dé-passionnée de la PSDC, dite des « petits pas », telle qu'elle fut actée lors du Sommet de decembre 2013. Constatant l'absence de résultats significatifs de cette politique avant le Sommet de juin, celle-ci s'est toutefois laissée convaincre (notamment par la Pologne et l'Allemagne) du bien fondée de compléter cette approche pragmatique par une nécessaire révision de la Stratégie européenne de sécurité datant de 2003.

 Des actions communes mieux adaptées aux situations de crise

Malgré toutes les incertitudes entourant ce processus et son impact pratique sur la prise de décision européenne, le renouveau d'une vision politique semble en effet bien faire partie de l'équation pour espérer désembourber la PSDC en menant à des actions communes mieux adaptées aux situations de crises.
Surfant sur le rapprochement franco-polonais (longtemps considéré comme le point faible des relations tri-latérales), une lettre conjointe fut transmise par les Ministres des Affaires étrangères du triangle de Weimar à la Haute représentante/vice-Présidente de la Commission européenne, Federica Mogherini, début avril avec des propositions concrètes pour faire avancer la PSDC.

En plus de la nécessité d'une révision stratégique, deux d'entre elles furent actées. La proposition de mener des projets concrets et ciblés de renforcement des capacités des acteurs locaux à prévenir et à gérer les crises les concernant (« capacity building »). Et celle d'avancer vers la création d'un instrument financier européen pérenne pour la recherche en matière de défense. Malheureusement, la volonté exprimée de donner la priorité par défaut aux groupements tactiques (GTUE) pour entrer en premier sur les théâtres de crises demeura, elle, lettre morte.


Le risque du désenchantement

Le contexte de la gestion de la crise grecque et du drame migratoire en méditerranée a clairement ramené la discussion des chefs d'État et de gouvernement de juin sur la défense au « minimum syndical ». Mais il importe de garder à l'esprit que même ce minimum n'aurait probablement pas été acté sans l'impulsion franco-polonaise.
Les récentes évolutions dans les relations bilatérales pourraient augurer d'un regain d'intérêt pour une vision plus politique de la PSDC, devant nécessairement encadrer et stimuler l'approche pragmatique des « petits pas » concrets.

Mais ce processus reste incertain et l'aléa  politique pourrait rapidement menacer le capital politique durement engrangé. L'exemple récent de la Pologne, avec l'élection d'Andrzej Duda, du parti « Droit et Justice » (PIS), comme nouveau Président inquiète les autorités françaises, en leur rappelant les mauvaises heures des relations bilatérales. La France de son côté semble sujette a une forme de repli sur soi à l'échéance 2017 qui inquiète tout autant les autorités polonaises.

Si changements politiques il y a, il reste donc à espérer que les interdépendances croissantes de fait quant aux impératifs sécuritaires respectifs aideront à maintenir ce rapprochement diplomatique, politique et industriel remarquable dans la durée. Les européens en ont bien besoin.

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Commentaires
a écrit le 28/07/2015 à 6:32 :
Tiens ? Il me semble me rappeler qu'il y a eu un truc comme ça ? Ouais, ça y'est, j'me souviens ? Vers le milieu des années 30 ? 36 ? 37 ? 38 ? 39 ? 40 ? Ah ! non ? En 1940 c'était trop tard ! Décide dément, l'histoire depeure un éternel recommencement ! Manque plus qu'la ligne Maginot ?
a écrit le 27/07/2015 à 13:32 :
La Pologne n'a rien à faire dans l'UE. Elle privilégiera toujours l'alliance avec les USA et la GB. Ce ne sont pas nos intérêts. La France doit reconstruire une UE plus petite, sans GB, Pologne, Etas Baltes, Bulgarie, Roumanie, etc ... Il faut une vraie puissance politique et militaire, et renforcer le lien avec Moscou. Voilà la garantie d'indépendance. Il faut constituer une armée Franco-Allemande, avec les Espagnols et les Italiens, ou avec ces pays mais sans l'Allemagne (et forcer la sortie de l'OTAN, qui devait se dissoudre depuis plus de 20 ans, qui progresse à l'est en violation de l'engagement fait auprès de Gorbatchev de ne pas y aller, une structure totalement agressive et qu'il faut virer d'urgence).
a écrit le 22/07/2015 à 11:48 :
Pour l'instant le résultat concret pour la France est la perte d'un marché de 1.2 milliards d'€ avec la Russie pour les Mistral est ce que les contrats à venir avec la Pologne se concrétiseront l'avenir le dira!

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