L'UE est-elle néolibérale ? Un regard historique

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La commission européenne est-elle le chantre du libéralisme? La réponse doit être nuancée. Par Laurent Warlouzet, maître de conférences en histoire économique à l'Université d'Artois. Texte publié en partenariat avec les JECO

Souvent décriée, l'Europe néolibérale est rarement définie. Or il est nécessaire de différencier plusieurs formes de libéralisme. Tous ceux qui défendent la prudence budgétaire ou le libre-échange ne sont pas forcément des néolibéraux, à moins d'affubler de cet épithète stigmatisant tous ceux qui ne sont pas marxistes. A la suite d'Immanuel Wallerstein, je préfère définir comme néolibéraux ceux qui non seulement veulent promouvoir les mécanismes de marchés, mais aussi s'attaquer à l'Etat-Providence, en transformant le rôle de l'Etat. Au lieu d'être un acteur de la redistribution, il devient un arbitre chargé de faire respecter les règles du marché.

Retour sur le traité de Rome

Armé de cette distinction, il s'agit maintenant de comprendre si l'Union Européenne est néolibérale par essence. Un retour au Traité de Rome de 1957 créant l'ancêtre de l'UE, la Communauté Economique Européenne, est nécessaire. Encore aujourd'hui, beaucoup de politiques économiques européennes sont définies par ce texte, dont nombre d'articles ont été repris dans les traités successifs. La recherche historique montre clairement que le Traité de Rome n'est pas issu d'un complot associant Jean Monnet, la CIA et les multinationales pour exploiter les malheureux Européens. Au contraire, le texte de base de l'UE exprime les convictions de ses promoteurs, principalement des démocrates-chrétiens, mais aussi des socialistes comme le français Guy Mollet ou le belge Paul-Henri Spaak.

Des politiques sociales dans le cadre national

Pour ces derniers, le cadre privilégié du développement des politiques sociales restait la nation, comme l'illustrèrent les réformes de la période Mollet en France, notamment la troisième semaine de congés payés ou l'amélioration des retraites (payées par la fameuse vignette automobile). De plus, les Trente Glorieuses autorisaient alors une croissance continue de l'Etat-Providence.

C'est pour cela que le Traité de Rome se préoccupe peu de social. Son objet principal est avant tout d'établir un grand marché, ouvert sur l'extérieur, qui devra être l'outil de la croissance économique et du rattrapage des Américains. A l'ouverture des marchés est associée une régulation des dynamiques déstabilisatrices du libre-échange, par un processus d'harmonisation ciblée des législations, et par des mesures compensatoires (en particulier vers des régions défavorisées).

L'État ravalé au rang d'arbitre?

Toutefois, à partir de la fin des années 1980, on peut observer une certaine inflexion néolibérale de la CEE mais uniquement dans certains domaines. Il s'agit en premier lieu de la politique de la concurrence, qui encadre étroitement les aides d'État aux entreprises en difficultés à partir de cette période. Tout un pan de la politique industrielle s'en trouve ainsi démantelé. Au lieu d'intervenir dans l'économie par des interventions directes et discriminantes (certaines entreprises sont privilégiées au détriment d'autres), l'État est ravalé au rang d'arbitre.

L'Union économique et monétaire créée par le Traité de Maastricht de 1992, associée au Pacte de Stabilité et de Croissance de 1997 participe aussi de cette dynamique si on en fait une interprétation étroite. Pour converger vers les États les plus vertueux, les gouvernements les plus dispendieux doivent non seulement pratiquer l'orthodoxie budgétaire, mais aussi parfois l'austérité, synonyme de coupes sombres dans l'Etat-Providence, ainsi de la situation en Grèce.

 Une inflexion à relativiser

 Cependant, cette inflexion néolibérale ne doit pas être exagérée. Ainsi, le renforcement considérable de la politique de la concurrence laisse une certaine marge de manœuvre en temps de crise, comme l'ont prouvé les aides considérables au secteur bancaire pendant la dernière crise, et des soutiens plus ciblés à des entreprises industrielles comme Peugeot. Bien sûr, il n'est plus possible de déverser des milliards dans le secteur privé sans contrepartie, ce qui avait d'ailleurs horrifié la gauche pendant la période Giscard d'Estaing.

De même, dans le domaine monétaire, la situation dramatique de la Grèce ne doit pas être confondue avec celle des autres États de la zone euro, et certainement pas de la France. La mise en place de l'Euro, dès 1999 sous forme financière avant l'apparition des pièces et billets en 2002, n'a pas empêché le gouvernement français d'alors, celui de Lionel Jospin, d'étendre l'Etat-Providence avec la Couverture Maladie Universelle (CMU) ou les 35 heures payées 39. Plus généralement, les contraintes de l'UEM sont largement volontaires : les Français n'ont pas été obligés d'entrer dans une union monétaire avec l'Allemagne, ils l'ont ardemment désiré, alors même que nos voisins d'Outre-Rhin restaient réticents.

Une Europe sociale, même discrète

Enfin, l'Europe sociale existe, même si elle est discrète. Sans la contrainte de l'UE, les normes environnementales seraient sans doute bien plus faibles en France. La politique de cohésion aide les régions les plus pauvres au sein de l'UE, comme les territoires d'Outre-Mer français. Il est vrai que la France métropolitaine profitait plus de ces subsides avant les élargissements successifs mais c'est le jeu de la solidarité, qui est au cœur de l'Europe sociale. Même dans le domaine monétaire, il n'est pas interdit d'espérer que le Mécanisme européen de solidarité (MES) créé pendant la crise de l'euro ne manifeste une solidarité financière européenne, après des décennies passées à discuter autour de la création d'un hypothétique « Fonds Monétaire Européen ».

 Là encore, la situation dramatique de la Grèce ne doit pas éclipser les reprises irlandaises et portugaises, nourries par des fonds européens. Certes, cela reste modeste mais il ne faut pas envisager l'Europe sociale comme un gigantesque Etat-Providence européen. Comment mettre d'accord un Portugais et un Finlandais, ou tout simplement un Français et un Allemand, sur les médicaments à rembourser par la sécurité sociale ? En fait, l'Europe sociale accompagne le marché, en tentant de gommer ses dynamiques les plus destructrices. Elle s'articule avec l'Europe néolibérale, sans que cette dernière ne définisse à elle seule l'Union Européenne.

Laurent Warlouzet, maître de conférences en histoire économique à l'Université d'Artois
Auteur de : « Le choix de la CEE par la France, 1955-1969 » (Cheff, 2011)

 Organisées par la Fondation pour l'Université de Lyon, les Journées de l'Economie (Jéco) proposent, à travers une cinquantaine de conférences, des clés pour appréhender les mécanismes économiques et ainsi mieux comprendre le monde dans lequel nous vivons. Les 13, 14 et 15 octobre à Lyon, plus de 200 personnalités seront ainsi réunies pour échanger et partager leurs analyses autour du thème : « qu'attendons-nous... pour agir ? ».

http://www.journeeseconomie.org/

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Commentaires
a écrit le 13/10/2015 à 15:30 :
Quel florilège de mensonges… L’auteur serait bien inspiré de retourner à ses chères études.

L’union européenne a bien pour but, depuis ses débuts, le démantèlement des mécanismes de protection sociale en dépouillant les états membres de tout contrôle sur leur économie et leur interdisant toute protection contre les aléas des marchés internationaux.

Que l‘auteur relise les écrits de Mundell, celui qui inspira la mise en place de l’euro. http://echoes.over-blog.com/2015/07/robert-mundell-le-mauvais-genie-de-l-euro.html

Ce ne fut pas le seul, d’ailleurs, une note de 1965 du département d’état US recommandait à R.Marjolin, vice-président de la commission européenne, la mise en place d’une union monétaire européenne, en évitant tout débat sur la question.

Les soi-disant « reprises » portugaises, irlandaises et espagnoles ne sont que des leurres : les files d’attentes à la soupe populaires ne désemplissent pas à Lisbonne et Madrid. Seule l’émigration massive des ressortissants de ces pays les retient de sombrer complètement.

L’union européenne est bel et bien un projet néo-libéral, antisocial et anti-démocratique, car ils vise à regrouper des peuples dont les intérêts sont contradictoires.

Quant aux Français qui auraient « ardemment souhaité » l’euro, ce doit être dans une réalité parallèle… En 1992, Maastricht est passé de justesse grâce aux nombreuses promesses mensongères faites aux Français.

En 2005, le rejet de l’europe par le peuple Français était devenu on ne peut plus clair.

Il serait temps qu’en conséquence la France se retire du projet européen.
a écrit le 13/10/2015 à 10:36 :
Article interessant et qui donne en filigrane ce qu'est l'Europe: un compromis permanent qui évolue. La réalité est que ce sont les Etats et les gouvernements élus qui ont toujours été maitre du jeu européen, et qu'ils ont infléchi ici ou la la construction européenne et ses activites au gré de leur interet percu et des compromis entre eux.

L'Europe se construisant comme un compromis, elle ne peut etre ni ultra-liberale, ni marxiste. Elle est donc un melange de liberalisme moderé, d'economie de marché régulé et de sociale-démocratie. Le tout dans un moule ou la base de tout est la non possibilité de se discriminer entre Européens dans quasiment toutes les relations intra-Européennes (d'ou les fameuses libertes de circulation et les regles d'encadrement des aides d'Etats - apres tout pourrait on construire l'Europe si un gouvernement, quelqu'il soit, pouvait librement discriminer les citoyens et entreprises des autres pays européen?)
a écrit le 13/10/2015 à 0:32 :
Ce texte est argumenté de manière presque convaincante sauf qu'il fait un état actuel de ce qui reste des systèmes sociaux du passé, mais il fait l'impasse sur la dynamique en devenir, sur les tendances lourdes. Et là on peut être inquiets, sans être paranoïaques. L'Europe du Nord (Allemagne et ses satellites de la Mitteleuropa - et baltiques -, les Pays Bas et la Grande Bretagne, etc...) veulent plus de compétitivité. C'est pour ça que l'immigration leur plait : bas salaires et quasi disparition des "charges sociales" sont leur espoir secret.
Réponse de le 13/10/2015 à 10:31 :
Sauf que....

Sauf que la competitivité n'est pas une seule obsession "nordique", vu qu'aucune economie ne peut croire sur la durée si elle n'est pas productive.

Sauf que l'Europe du Nord ne sont pas des paradis fiscaux.

Bref, c'est peut etre un peu plus compliqué que cela.

L'Europe, ce sont des compromis entre les Eatts sur une route a suivre. Et donc par définition, ca ne saurait etre une France des annes 50 en plus grand.
a écrit le 12/10/2015 à 18:54 :
L'Europe est néolibérale ET anti-démocratique. Accessoirement vendue aux intérêts Anglo-saxons, soumise aux lobbies et aux mafieux. Je dirai presque que le fait qu'elle soit néolibérale est le moindre des maux!
a écrit le 12/10/2015 à 18:46 :
Je trouve tout ça très intéressant mais aussi un peut "léger". Après, le fait de savoir si l'UE est néolibérale ou pas n'a pas grande importance.

L'UE recule dans l'esprit des gens à cause de son incapacité à diminuer sérieusement le chômage, à stopper l'augmentation de la pauvreté et l'augmentation de l'écart entre riche et pauvre.

La question démocratique aussi pose un vrai problème, de la valeur de notre suffrage universel directe qui ne l'est plus vraiment. Je ne dit pas que notre système est mieux qu'un pays fédéral, je considère qu'en France nous élisons un dictateur pour 5 ans, mais nous avons au moins le mérite de ne pas passer par un système de grand électeurs comme en Allemagne (le Bundestag fait office de grand électorat), pour l'instant.

Loin de moi l'idée de dénigrer ce maitre de conférence, mais je ne pense pas trop me tromper en le qualifiant de conservateur (au sens politique du terme). Je trouve ça plutôt normal pour un historien, mais ça explique plutôt bien l'angle de l'article.

« qu'attendons-nous... pour agir ? » L'Europe ne pourra pas exister si nous ne nous considérons pas comme un peuple Européen, si nous faisons pas baisser le Chômage et les inégalités (entre pays européens il y en a énormément) et si nous ne pouvons être crédible sur la question démocratique.

Si nous faisons pas cela, tout ça ne sert plus à rien. Que ce soit en Ukraine, en Syrie, ou ailleurs, nous passerons pour des hypocrites, la colère va monter, des gens vont mourir et on vivra dans un monde merdique. Autant arrêter l'Europe tout de suite en pensant que quelque uns pourrons en sortir pas le haut.
Réponse de le 13/10/2015 à 10:28 :
"L'UE recule dans l'esprit des gens à cause de son incapacité à diminuer sérieusement le chômage, à stopper l'augmentation de la pauvreté et l'augmentation de l'écart entre riche et pauvre."

le probleme, c'est que la question de la pauvreté et de écarts de richesse n'ont jamais fait partie des attributions que les Etats ont conferé a "l'Europe".

il faut comprendre que ce sont les Etats qui ont été toujours maitre de la construction européenne, et qu'ils sont extremement jaloux de leurs prérogatives. or, ils ont eu cette constante de ne JAMAIS vouloir que les questions que vous mentionnez ne soient serieusement examinée au nivea ueuropéen.

Sur l'aspect chomage, seule l'aspect "competitivité" st sérieusement discuté au niveau Européen... mais la encore d'une maniere qui fait que les Etats restent parfaitement maitre du jeu.

Et c'est d'ailleurs cette constante des Etats maitres du jeu (et négociant dans l'ombre) qui nourrit une grosse partie de ce sentiment de déficit démocratique...malgré l'extraordinaire renforcement du parlement européns ces 20 dernieres années.
a écrit le 12/10/2015 à 17:58 :
bien sûr que l'europe est néolibérale , les institutions sont gangrénées par les lobbyistes (financés par qui ?......) quand à la solidarité financière des états elle n'est là que pour financer une moins-disance salariale et sociale ; d'ou un rejet de plus en plus massif des citoyens pour cette europe
Réponse de le 13/10/2015 à 10:20 :
Parce que vous pensez benoitement que les lobby sont ne-libearux? Ils sont au contraire a l'exact opposé du liberalisme.
Au passage: greenpeace ou la plateforme européene des syndicats sont egalement de slobby tout aussi bien représenté que les autres.
a écrit le 12/10/2015 à 17:38 :
On est surtout aujourd hui dans une économie de type fordiste dérégulee. Le neoliberalisme ne veut pas prendre en compte la société et les inégalités qu engendre la derégulation. Le neoliberalisme croit à la fiction du ruissellement donc ne prend pas la peine de se soucier de mécanismes stabilisateurs. Au final le neoliberalisme est un vrai danger pour la stabilité des nations européennes
a écrit le 12/10/2015 à 17:38 :
On est surtout aujourd hui dans une économie de type fordiste dérégulee. Le neoliberalisme ne veut pas prendre en compte la société et les inégalités qu engendre la derégulation. Le neoliberalisme croit à la fiction du ruissellement donc ne prend pas la peine de se soucier de mécanismes stabilisateurs. Au final le neoliberalisme est un vrai danger pour la stabilité des nations européennes

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