La santé des "fake news"

Par Guillaume von der Weid  |   |  954  mots
Guillaume von der Weid. (Crédits : DR)
OPINION. Une exposition à tel produit est-elle nocive à long terme ? Tel OGM va-t-il perturber l'écosystème ? Tel médicament est-il inoffensif ? Autant de question auxquelles le fact-checking ne peut répondre avec une certitude absolue, puisqu'il n'y a pas de faits, mais des statistiques, des probabilités, des évaluations bénéfices / risques. La désinformation fleurit sur ce terreau intermédiaire entre l'exactitude des sciences physiques et l'interprétation des sciences humaines. Par Guillaume von der Weid, philosophe en éthique médicale

Les fake news ont envahi nos représentations, en les déformant par infiltration ou en les confirmant par contraste. Et c'est aujourd'hui l'un des grands enjeux de nos démocraties que de renforcer les réalités au détriment des manipulations par l'engagement des responsables politiques, des journaux, des experts, des services de communication. Mais il est un domaine où les fake news seront particulièrement difficiles à résorber, c'est celui de la santé, pour trois raisons : parce qu'elle tient à la vie, qui n'est pas rationnelle, parce qu'elle renvoie à nos modes de vie, qui ne sont pas raisonnables, et parce qu'elle vise un idéal où la définition même de la vérité est en question.

La santé désigne tout d'abord une dynamique biologique qui est moins un état qu'un mouvement. Contrairement à la physique qui répond à des lois fixes, la biologie sort du champ des sciences exactes par son développement propre, fait de tâtonnements, d'erreurs et de renaissances. Pas plus d'erreur dans la physique que d'atomes malades. Réduire la biologie au physico-chimique, c'est ignorer sa nature réelle, qui est statistique et non déterministe, finalisée et non mécanique. De fait, le vivant n'est pas un environnement dont les composants interchangeables agiraient les uns sur les autres rationnellement, mais un centre unitaire qui évalue le monde en fonction de ses besoins (Canguilhem, La connaissance de la vie).

Le terreau intermédiaire où fleurit la désinformation

Ainsi, la santé n'est pas un état qu'on pourrait déceler, définir et reproduire, mais une dynamique interne et singulière qui consiste à s'étendre plus qu'à se conserver. La logique de conservation est déjà une forme de rétractation maladive. Or, l'énergie vitale rend possible plus qu'elle ne réalise, ouvre plus qu'elle ne fixe, propose plus qu'elle ne vérifie.

Une exposition à tel produit est-elle nocive à long terme ? Tel OGM va-t-il perturber l'écosystème ? Tel médicament est-il inoffensif ? Autant de question auxquelles le fact checking ne peut répondre avec une certitude absolue, puisqu'il n'y a pas de faits, mais des statistiques, des probabilités, des évaluations bénéfices / risques. La désinformation fleurit sur ce terreau intermédiaire entre l'exactitude des sciences physiques et l'interprétation des sciences humaines.

Deuxième niveau, celui de la moralité de nos modes de vie. Dans nos sociétés hyper-normées, la maladie est au croisement de deux généalogies concurrentes, celle d'un déterminisme matériel dommageable, comme un pont qui s'effondre, qu'il faut prévenir ou réparer, et celle d'une imputation morale, d'un acte (maladie vénérienne), d'une habitude (cancer du poumon) ou même d'un atavisme (alcoolisme), qu'il faut punir ou du moins corriger. Un corps malade ne va pas sans âme coupable. Ce qui explique qu'on ne puisse s'empêcher, face à un malade ou un moribond, de se demander ce qu'il a fait pour en arriver là. Or la morale n'est pas non plus soumise au régime de la vérité. Elle dépend de principes immatériels et non de faits établis, de valeurs à défendre et non de calculs indiscutables. D'où l'alignement des fake news avec une certaine morale : depuis la masturbation qui rend aveugle, les addictions qui tuent, l'obésité qui est un signe de faiblesse, l'autisme causé par des mères trop distantes, jusqu'aux discussions, aux États-unis, sur les effets pervers de l'assurance-santé. Les faits seuls sont impuissants à éteindre une désinformation qui présuppose des jugements moraux sans les thématiser. Pour lutter à armes égales, l'établissement des faits doit donc s'accompagner d'une discussion des principes qui les rendent pertinents et justifient l'arbitrage des politiques publiques.

Remplacer le fantasme et la haine par le réalisme et le débat.

Mais la santé renferme aussi secrètement un idéal de vie, comme en témoigne l'OMS qui la définit comme un état de "complet bien-être physique, mental, social", autant dire comme un Graal inatteignable puisque personne — heureusement — n'est jamais parvenu à se satisfaire entièrement de son existence. Car le dynamisme biologique se traduit, chez l'être humain, par un regard critique sur un monde qu'on veut changer, améliorer, empreindre de sa marque. Le fait que cette volonté d'être "maître et possesseur de la nature" (Descartes, Discours de la méthode) soit aujourd'hui à la fois la plus grande menace qui pèse sur nous et l'une des sources les plus intarrissables de fake news, n'est pas anodin : c'est que notre capacité à transformer le monde est aussi celle de définir ce qu'est la vérité : « La négation délibérée de la réalité — la capacité de mentir — et la possibilité de modifier les faits — celle d'agir — sont intimement liées ; elles procèdent l'une et l'autre de la même source : l'imagination. » (Arendt, Du mensonge à la violence). Tarir les fake news passe donc moins par la dénonciation de leur irréalité que par la reconnaissance des obstacles sociaux dont elles ne sont qu'une traduction boursouflée, pour remplacer le fantasme et la haine (théories du complot, des manipulations mercantiles, discrédit des médias...), par le réalisme et le débat.

Au cœur de notre liberté de faire (le) monde, les fake news renvoient finalement à deux problèmes corrélés : celui de l'authenticité de notre rapport à autrui (menacée par le fake) et notre soutenabilité de notre rapport au réel (menacé par le new). Polarité que les enjeux de santé aiguisent un peu plus en la superposant à l'articulation entre recherche individuelle de bien-être et la pérennité collective de nos modes de vie.