Les candidats aux primaires l'ignorent, mais ils incarnent l'économie numérique

Par Charles-Antoine Schwerer  |   |  736  mots
(Crédits : DR)
Nos candidats à la candidature de droite sont en train de rejouer à merveille la scène de la grande mutation digitale. Par Charles-Antoine Schwerer, économiste, Asterès

Le scenario politique de la rentrée sent bon la nostalgie. Après deux à trois années de titres de presse tapageurs sur la disruption numérique, l'ubérisation du monde, l'économie du partage, l'essor du travail indépendant, l'innovation à tout va, le machine learning ou la blockchain, le début de la campagne présidentielle nous offre un beau saut dans le passé. Les mêmes acteurs lancent les mêmes polémiques et en apparence motus et bouche cousue sur les enjeux numériques (hormis l'ovni NKM).

Contre leurs grés ou au fond de leurs subconscients, nos candidats à la candidature de droite sont cependant en train de rejouer à merveille la scène de la grande mutation digitale. Une innovation (les primaires) naît. Foule d'entrepreneurs (nos politiques) tentent alors de s'en saisir pour conquérir le monde. Les égos se gonflent, les projets se montent, les ambitions s'entrechoquent et les candidats pullulent. Cependant, l'oligopole en place (les « gros » candidats) parvient à dresser des barrières à l'entrée et les nouveaux entrants (les « petits » candidats) viennent s'y fracasser. La maxime conservatrice « tout changer pour que rien ne change » brille alors de mille feux. Les clients (les électeurs), pas dupes, prennent alors conscience que la prétendue innovation était un leurre. Ils sont las de l'offre traditionnelle et dorénavant prêts à se tourner vers des propositions radicalement différentes (primaires citoyennes, FN). Le temps de la disruption est arrivé.

Un nouveau marché s'ouvre

En ouvrant un nouveau marché, la primaire de droite a créé une vague de candidatures sans précédent. Outre les deux mastodontes (Sarkozy et Juppé) et autres poids-lourds (Fillon, Copé, NKM, Le Maire) déjà dans la place, foultitude d'élus LR paraissent soudainement traversés par la philosophie UberPop. Le défunt service de mobilité reposait sur un principe simple : il suffit d'une voiture et d'un smartphone pour devenir chauffeur. Adieu les statuts, bonjour la concurrence et que le meilleur gagne. A droite, la primaire semble avoir insufflée les mêmes idéaux. Avec un mandat de député et un compte Twitter, tout politique peut tenter sa chance pour devenir Président. Voilà donc Nadine Morano, Hervé Mariton, Jean-Frédéric Poisson, Frédéric Lefèvre, Geoffroy Didier, Jacques Myard et Henri Guaino qui se déclarent candidats. Seulement, les acteurs installés sont malins et la philosophie UberPop se fracasse sur la réalité des institutions.

L'oligopole en place se défend

L'oligopole en place dresse des barrières à l'entrée pour limiter la concurrence et au parti LR, le jeu des parrainages élimine les « petits » candidats. Rapidement, les favoris émergent et, ô surprise, leurs têtes ne sont pas neuves. Malgré le bouleversement apparent du mode de sélection, l'oligopole en place avant la primaire se retrouve en pôle. Nicolas Sarkozy et Alain Juppé campent à merveille le rôle d'entreprises traditionnelles présentes sur leur marché hexagonal depuis des décennies. Leurs marques sont fortes, leurs présences immémoriales et leurs réseaux de distributions bien établis. En apparence ils se sont modernisés et font un usage boulimique du numérique pour communiquer et rester proche de leurs clients. Alain Juppé a récemment avoué qu'il « vivait avec » les réseaux sociaux sans vouloir « les écouter ». En bref, qu'il s'en servait pour donner son avis mais pas pour lire celui des autres. Souvent, l'oligopole en place ne fait qu'un usage très restreint des outils les plus récents. On se rue sur la technologie, on se gausse de nouveauté, on se drape dans la modernité pour n'en tirer finalement aucune valeur ajoutée.

Innovation de façade?

Au cœur du parti LR, la primaire pouvait apparaître comme une innovation majeure. Pourtant, le produit final (le candidat choisi et les idées portées) risque bien de rester identique aux produits précédents. Comme toutes les nouveautés de façade, la primaire attire un moment le consommateur. Un moment seulement car déçu à de multiples reprises par les offres traditionnelles, le consommateur se tourne un jour vers un concept plus original. Après l'innovation de façade, vient le temps de l'innovation radicale, de la « disruption ». Une vaste question apparaît alors : les organisations en place peuvent-elles porter ce changement radical ou est-il réservé aux nouveaux entrants ? Dans le champ politique, réponse en fin d'année.