Macron 2017, de Gaulle 1958 : un parallèle tentant

Par Laurent Warlouzet  |   |  1356  mots
(Crédits : DR)
Macron est-il un nouveau de Gaulle ? Par Laurent Warlouzet, professeur d'histoire contemporaine.

Macron est-il un nouveau de Gaulle ? Non pas le De Gaulle du 18 juin, mais celui de 1958 qui revient au pouvoir dans une France de la Quatrième République à bout de souffle. Le parallèle est tentant. Des précautions s'imposent toutefois. Disons-le d'emblée, le général de Gaulle est à nul autre pareil. Comme tous les héros nés dans les conflits, il est auréolé d'un prestige incomparable. La magie du verbe gaullien a permis de refonder une France porteuse des valeurs républicaines libérales et démocratiques après la défaite de 1940 d'abord, puis en 1958, alors que se profilait un risque de guerre civile lié au conflit algérien. Même à l'échelle internationale, un tel exploit est rare. Ainsi, aucun responsable politique français ne saurait lui être comparé.

 Le phénomène Macron

Symétriquement, l'émergence d'Emmanuel Macron en 2017 est unique car le personnage était quasiment inconnu il y a seulement trois années, et vierge de toute expérience politique publique. Internet a certainement joué un rôle majeur dans une mobilisation de terrain extrêmement rapide et massive, qui a permis de créer un mouvement politique majeur en quelques mois. La campagne d'Obama en 2008 avait déjà annoncé cette tendance. Se confirme la capacité d'internet d'allier décentralisation de l'exécution et centralisation stratégique. Les modérés ont alors investi un outil déjà largement utilisé par les extrémistes de droite et de gauche.

 De Gaulle rassembleur

Pourtant, si l'on dépasse ces éléments pour envisager les mutations politiques structurelles, des parallèles s'imposent entre 1958 et 2017. D'abord, De Gaulle n'est pas qu'un chef de guerre, mais bien un bâtisseur et un rassembleur. Il a constamment voulu moderniser la France, parfois à rebours de sa propre majorité conservatrice, en défendant un nouveau consensus politique fondé sur des mesures de droite et de gauche. Contre une partie de la droite, il a restauré les valeurs républicaines, combattu Vichy, donné l'indépendance à l'Algérie et participé à la création et à l'approfondissement du système de protection sociale. Contre une partie de la gauche, il a adopté le libre-échange international, défendu la prudence dans la gestion des finances publiques, et soutenu les entreprises. On retrouve cette volonté de synthèse chez Emmanuel Macron, qui refuse d'opposer les Français entre eux pour prôner un optimiste volontariste. Certes le libéralisme social affirmé du candidat d'En Marche ne saurait se comparer à la politique économique gaullienne car le contexte a radicalement changé en soixante ans, notamment autour du rôle de l'État dans l'économie ou du poids du numérique.

 La rupture politique

Ensuite, se profile, en 2017 comme en 1958, une recomposition majeure du système politique, avec un profond renouvellement du personnel politique et une mutation du système partisan. La personnalisation du débat, avec un mouvement En Marche aux initiales d'Emmanuel Macron, a aussi été un marqueur. Ce dernier n'a pas été le seul acteur d'une recomposition qui doit aussi beaucoup à la rhétorique démagogue de Jean-Luc Mélenchon et de Marine Le Pen, tout comme aux échecs personnels de François Fillon et de Benoît Hamon.

Comme en 1958, les partis traditionnels sont affaiblis en 2017 à la fois par l'émergence d'une alternative crédible, mais aussi par leurs contradictions internes. En 1958, il s'agissait de l'Algérie qui a profondément divisé certains partis autrefois piliers du système comme le Mouvement républicain populaire (MRP) ou la SFIO. Aujourd'hui, la question du libéralisme économique et de la construction européenne fragilise le PS depuis longtemps mais, dorénavant, elle n'épargne pas la droite non plus. Dès avant les affaires, le libéralisme thatchérien de François Fillon et son orientation pro-russe avaient suscité des réticences. Pourtant, ces deux formations peuvent rebondir aux législatives. En 1958 également, la recomposition avait été progressive. Le parti UNR lié au général de Gaulle n'avait obtenu qu'un tiers des sièges aux élections législatives de 1958. Il a fallu attendre 1962 pour qu'il accède à une quasi-majorité.

 La modernisation par l'ouverture internationale

L'autre convergence entre 1958 et 2017 est celle du choix de la modernisation par l'ouverture extérieure. De Gaulle n'était pas un nationaliste étroit, replié sur son pré carré. C'est lui qui avait choisi d'engager la France dans la Communauté Économique Européenne, l'ancêtre de notre Union Européenne, alors que beaucoup doutaient de son succès. Rétablissant les équilibres financiers à la fin de 1958, le nouveau dirigeant français avait ensuite engagé la France dans le libre-échange international, tant européen que mondial, après plus de vingt années de protectionnisme. Ce choix était audacieux car une bonne partie des élites dirigeantes d'alors, en particulier les chefs d'entreprise, redoutaient la concurrence internationale. Les résultats furent au rendez-vous : dans les années soixante, la France gaullienne connut une période de croissance exceptionnellement forte, surpassant même l'Allemagne de l'Ouest. Même les Britanniques et les Américains étudièrent le modèle économique et social français pour tenter de percer les ressorts de son succès.

La situation est différente aujourd'hui car la mondialisation est plus prégnante. L'Union Européenne d'aujourd'hui a bien plus de prérogatives que la Communauté économique promue par De Gaulle en 1958. Ceci explique d'ailleurs largement cela : l'Europe a été conçue comme une solution pour adapter la France aux défis de la mondialisation. Là encore, il serait vain de se demander ce que le Général aurait fait en 2017, alors que le contexte a radicalement changé. Tout au plus peut-on revenir aux lignes directrices qu'il avait fixé dans ses mémoires : « Ma politique vise donc à l'instauration du concert des États européens, afin qu'en développant entre eux des liens de toutes sortes grandisse leur solidarité. Rien n'empêche de penser, qu'à partir de là, et surtout s'ils sont un jour l'objet d'une même menace, l'évolution puisse aboutir à leur confédération. » (Mémoires d'Espoir, Le renouveau, 1958-62, Plon, 1970, p. 182). Point de fédération donc mais une solidarité européenne croissante face aux défis extérieurs. Là encore, on retrouve certains axiomes de la réflexion macronienne.

2017 comme retour du refoulé de 1958 ?

Bien évidemment, on ne saurait terminer cette comparaison historique sans revenir à la spécificité inquiétante de ce scrutin : le score historiquement haut du Front National, qui accède au second tour avec plus de vingt pour cent des suffrages. En 1958, et plus généralement entre 1945 et les premiers succès électoraux du FN dans les années 1980, c'était le parti communiste qui réalisait ce score et représentait l'alternative radicale. Le parti d'extrême-droite a ensuite pris sa place. Le parallèle avec 1958 reste éclairant car le FN se nourrit de déceptions issues de dynamiques largement accélérées par le retour de Gaulle au pouvoir, de la construction européenne à l'indépendance de l'Algérie, et à la décolonisation en général. Cette dernière a encore suscité des polémiques pendant la campagne suites aux propos d'Emmanuel Macron sur la colonisation, mais aussi dans la sphère intellectuelle avec les controverses autour de l'Histoire Mondiale de la France.

Les blessures restent ouvertes. Le clivage droite / gauche continue d'exister sur de nombreuses questions, ainsi du rapport au déficit budgétaire ou au temps de travail, mais il tend à passer au second plan derrière l'opposition déjà identifiée par Karl Popper entre la « société ouverte », pluraliste, et des formes d'organisations plus autoritaires. Entre la séduction pour une France refermée sur elle-même, ou l'ambition européenne et internationale, l'alternative est claire pour le second tour. Le plus dur pour Macron sera de faire émerger ensuite, après les législatives, cette recomposition du système politique, prélude à une modernisation en profondeur.

Laurent Warlouzet

Professeur d'Histoire à l'Université du Littoral-Côte d'Opale.

Auteur du Choix de la CEE par la France (1955-1969) et contributeur à l'Histoire Mondiale de la France