Pourquoi il faut sauver Schengen

Par Le cercle de Belem  |   |  767  mots
(Crédits : © Srdjan Zivulovic / Reuters)
L'espace Schengen est une pièce essentielle de la construction européenne. Sa remise en cause saperait les piliers de l'UE. Par le Cercle Belem*

Va-t-on tuer Schengen pour fêter ses trente ans ? Crise des migrants et attaques terroristes ont remis en question sa légitimité et son efficacité aussi bien aux yeux des gouvernants que de la population européenne. Déjà, des contrôles nationaux ont été rétablis, en France, en Hongrie, en Autriche, en Suède et l'argument sécuritaire gagne inexorablement en popularité. Pourtant, la stratégie du repli national ne pourra qu'affaiblir l'Europe, aussi bien économiquement que politiquement. A l'aube de ce changement décisif, il convient de rappeler, objectivement, les bienfaits de Schengen.

Signés par 5 États membres en 1985, les accords de Schengen s'étendent aujourd'hui à 26 pays et permettent à plus de 400 millions d'Européens de circuler librement de la Pologne au Portugal et de la Grèce à l'Islande ou à la Norvège. Du point de vue économique, cet espace de liberté avait deux objectifs majeurs. L'éradication des contrôles frontaliers devait favoriser les échanges internationaux au sein de l'espace Schengen. Ce faisant, elle devait aussi permettre de tirer profit des secteurs en expansion dans les zones frontalières. Chaque européen étant libre de travailler dans un autre pays, l'éventail des opportunités allait s'étendre, stimulant ainsi l'activité.

Un succès

De ce point de vue, et au risque de surprendre ses détracteurs, l'espace Schengen fut et demeure un succès ! D'après les travaux de Davis et Gift, l'immigration des Européens au sein de la zone a un effet immédiat sur les échanges entre leur pays d'origine et leur pays hôte. Une augmentation de 1% des flux migratoires entre deux pays de l'espace Schengen accroît les échanges de près de 0,1%. Or, l'immigration et le travail transfrontalier n'ont cessé de se renforcer au cours des dernières décennies. Comme l'a calculé Esther Ademmer, en 1999, moins de 500 mille Européens étaient transfrontaliers alors qu'ils sont plus de 780 mille aujourd'hui.

En outre, près de 60% des transfrontaliers sont originaires de France, de Belgique et d'Allemagne. Ainsi, les pays historiques de l'espace de Schengen, aujourd'hui très critiques à son égard, en sont aussi les principaux bénéficiaires.

 L'intégration culturelle des européens

Au-delà des opportunités professionnelles, la libre circulation a aussi et peut-être surtout favorisé l'intégration culturelle des Européens. Pour la seule année 2014, ces derniers ont effectué plus de 218 millions de voyages d'une nuit ou plus dans un autre pays d'Europe (ces chiffres émanent d'Eurostat). Finalement, il nous semble que Schengen est un succès qu'il convient de protéger et de promouvoir, particulièrement en période croissance économique modérée et de montée des nationalismes. Dès lors, la question du contrôle des frontières doit se poser au niveau européen, sans quoi, l'ensemble des bénéfices économiques seraient perdus.

 Le risque de faire vaciller les fondations de l'UE

A cet égard, un retour aux frontières nationales ne ferait que démultiplier les coûts de surveillance sans pour autant renforcer son efficacité. En effet, les flux migratoires résultant de la crise au Moyen-Orient sont concentrés dans certaines zones clairement identifiées - les fameux hot spots - et la maîtrise du risque terroriste tient davantage à la communication entre les services de renseignements gouvernementaux qu'au contrôle total - illusoire - des frontières nationales.

Ramener de la rationalité dans le débat implique alors de penser les problèmes européens à l'échelle de l'Europe. Et il y a urgence car une remise en cause de l'espace Schengen, même temporaire, fera inévitablement vaciller les fondations de l'Union Européenne. Comme toute intégration, l'intégration européenne pose la libre circulation des biens, des capitaux et des hommes comme préalable et principe fondamental. En l'absence de liberté de circulation, la monnaie unique perd son sens et sa raison d'être, ainsi que tout projet future d'une union fiscale et politique.

Aujourd'hui, l'Union Européenne fait donc face à un choix politiquement difficile et pourtant évident. Affaiblir Schengen et se disloquer ou renforcer la coopération et poursuivre son évolution logique et économiquement et culturellement désirable. Espérons que le courage politique et la raison l'emporteront sur la peur et la démagogie car quelle que soit la décision, il sera bientôt impossible de faire machine arrière.

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Le Cercle de Bélem regroupe des intellectuels européens libéraux et progressistes. Il a été créé par Nicolas Bouzou et Pierre Bentata et rassemble Eline Van Den Broek, Demosthenes Davvetas, Stefano Adamo et Josef Montag.