Si la Grèce sortait de la zone euro...

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Jean Pisani-Ferry est Commissaire général de France Stratégie.
Jean Pisani-Ferry est Commissaire général de France Stratégie. (Crédits : DR)
Une sortie de la Grèce de la zone euro ne déclencherait peut-être pas une réaction en chaîne, mais elle affaiblirait assurément l'union économique et monétaire. Par Jean Pisani-Ferry est Commissaire général de France Stratégie.

Fin février, après d'âpres discussions, le nouveau gouvernement grec et ses créanciers de la zone euro sont parvenus à un accord qui associe mesures immédiates et prolongation pour quatre mois du programme d'aide financière. Le soupir de soulagement a été général. Cependant, ce compromis ne fait pas disparaître la nécessité de négociations plus approfondies sur un nouveau programme d'aide financière qui pourrait intervenir fin juin. Ces discussions seront au moins aussi difficiles.

Dans toute négociation, le prix d'un échec est le facteur clé qui influe sur le comportement des parties. Ici, ce prix est celui d'une sortie de la Grèce de la zone euro (Grexit) - une perspective largement couverte par les médias lors des récentes négociations, avec quantité de spéculations sur la position des différents protagonistes -- notamment les gouvernements grec et allemand.

Deux points de vue opposés

Du point de vue de la Grèce, une sortie de la zone euro susciterait une vague de turbulences, c'est pourquoi et cette solution n'a ne trouve guère de partisans dans le pays. Mais quel en serait le prix pour le reste de la zone euro ? Depuis que cette question a été soulevée en 2011-2012, deux points de vue opposés s'affrontent.

Le premier repose sur la théorie des dominos. En cas de sortie de la Grèce, les marchés se demanderaient immédiatement quel pays va suivre. D'autres pays de la zone se trouveraient alors menacés, comme cela s'est passé lors de la crise sur les devises asiatiques en 1997-1998 ou de celle de la dette souveraine européenne en 2012-2013. Ce scenario pourrait aboutir à la désintégration de la zone euro.

Le deuxième point de vue -- qualifié parfois de "théorie du ballast" -- soutient que la sortie de la Grèce renforcerait la zone euro. L'union monétaire serait débarrassée d'un problème récurrent, et la décision d'autoriser -- ou d'inviter -- la Grèce à sortir renforcerait la crédibilité des règles communes. Après une sortie grecque, aucun pays n'oserait plus faire du chantage auprès de ses partenaires.

La probabilité d'une réaction en chaîne beaucoup plus faible...

En 2012, la théorie des dominos a paru suffisamment réaliste pour que les pays créanciers rejettent l'idée d'une sortie de la Grèce. Après s'être penchée sur la question durant tout l'été, la chancelière allemande Angela Merkel est allée à Athènes pour exprimer "son espoir et son souhait" que le pays reste dans la zone euro.

Mais aujourd'hui la situation a changé : les tensions sur les marchés se sont considérablement attenuées, l'Irlande et le Portugal n'ont plus besoin de programme d'aide, le système financier de la zone euro a été renforcé par la décision d'aller vers une union bancaire et les outils de gestion de crises sont en place. La probabilité d'une réaction en chaîne déclenchée par une sortie de la Grèce est beaucoup plus faible.

... mais des dégâts, et un affaiblissement de l'Union monétaire

Pour autant, la sortie de la Grèce ferait quand même des dégâts. Elle et pourrait affaiblir sérieusement l'union monétaire européenne, ceci pour trois raisons.

Tout d'abord, cela irait à l'encontre de l'idée tacite communément admise selon laquelle la participation à la zone euro est irrévocable. L'Histoire montre qu'il n'existe pas d'engagement irréversible : selon Jens Nordvig de Nomura Securities, il y a eu 67 ruptures d'union monétaire depuis le début du XIXe ° siècle. Toute sortie de la zone euro ancrerait la croyance que tôt ou tard, d'autres pays vont suivre.

Une sortie de la Grèce donnerait ensuite raison à ceux qui considèrent l'euro comme un système de taux de change fixe amélioré, et non comme une véritable devise. La confiance dans le dollar tient au fait qu'il n'y a pas de différence entre un dollar détenu dans une banque à Boston et un autre détenu à San Francisco. Mais depuis la crise des années 2010-2012, ce n'est plus tout à fait vrai pour l'euro. La fragmentation financière a diminué, mais n'a pas disparu, ce qui fait que le taux de crédit appliqué à une entreprise en Autriche n'est pas exactement identique à celui qui s'applique à la même entreprise de l'autre coté côté de la frontière avec l'Italie. Des critiques comme l'économiste allemand Hans-Werner Sinn se sont faits une spécialité de traquer l'exposition au risque d'éclatement de la zone euro.

Pour l'instant tout cela n'est pas mortel du fait des mesures prises depuis quelques années, mais ce serait une erreur de croire que la confiance a été pleinement restaurée. En cas de sortie (ou d'expulsion) d'un pays de la zone, les Européens regarderaient sans doute d'un autre œil leur devise. Savoir où se trouve un euro deviendrait une question pertinente. Les investisseurs nationaux et étrangers se demanderaient dans quelle mesure la valeur d'un actif pourrait être affectée en cas de rupture de l'union monétaire. Les États deviendraient plus soupçonneux à l'égard des risques auxquels leurs partenaires peuvent les exposer. La méfiance s'installerait de manière irréversible et remplacerait la croyance en l'irréversibilité de la zone euro.

Enfin, une sortie de la Grèce contraindrait les dirigeants européens à formaliser des règles jusqu'ici non écrites et même non encore envisagées en cas de divorce. Il est vrai que l'on connaît déjà les grands principes du droit international. À titre d'exemple, c'est la législation applicable au contrat sous-jacent à un actif qui permettrait de décider en quelle devise exprimer sa valeur après un divorce. Mais au-delà, aucune règle n'a été convenue quant à la manière de convertir les avoirs dans une nouvelle devise. Une sortie de la Grèce obligerait à définir ces règles et, par conséquent, à dire clairement quelle est la valeur d'un euro en fonction de qui le détient, où, et sous quelle forme. Cela rendrait bien plus présent et concret le risque d'une rupture de la zone euro.

Bien évidemment, les membres de la zone euro ne doivent pas se tenir prêts à payer n'importe quel prix, aussi élevé soit-il, pour éviter la sortie de la Grèce. Cela reviendrait à une reddition. Mais il ne faut pas se faire d'illusion : il n'y aura pas de Grexit heureux.

Traduit de l'anglais par Patrice Horovitz

Jean Pisani-Ferry est professeur à la Hertie School of Governance à Berlin et Commissaire général de France Stratégie.

Copyright: Project Syndicate, 2015.
www.project-syndicate.org

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Commentaires
a écrit le 11/03/2015 à 20:46 :
Il y a 5 ans M. Pisani-Ferry expliquait qu'il ne ne fallait surtout pas que le Grèce sorte de l'euro, sous peine de chaos généralisé.
Aujourd’hui, il nous dit que ce n'est certes pas souhaitable, mais que ce ne serait pas un drame.
Dans cinq ans, ils nous expliquera pourquoi l'euro était une affaire mal ficelée et qui ne pouvait que mal se terminer.
a écrit le 11/03/2015 à 13:54 :
Ils vont vouloir attendre que tout s'écroulent pour dire que cela ne marche pas.
Dans le pays du bas on dit de quelqu'un qu'il est "caput".
L'euro n'est pas fait pour les gens mais pour les finançiers.
Aucune monnaie unique avec des pays différents n'a jamais fonctionné, mais ça ils ne veulent pas l'entendre.
Réponse de le 15/03/2015 à 14:45 :
Ce qui manque à l'EURO c'est une ministere européen des finances. (Union Monétaire)
a écrit le 11/03/2015 à 13:37 :
"l'Irlande et le Portugal n'ont plus besoin de programme d'aide"

On en reparle d'ici 6 mois ? J'ajoute a la liste l'Espagne, l'Italie et la France.
Il n'y a aucun résultat tangible. Les economies de ces pays sont en ruine, les pseudo reprises sont basées sur du vent, on a entendu le meme refrain des dizaines de fois auparavant, meme pour la Grece !
a écrit le 11/03/2015 à 12:39 :
Avec tous les fabuleux technocrates de l'absurde en UE ...,il reste a remplacer la sortie de la Grèce ...par la Turquie...! vous allez voir ...ils sont mêmes capables de proposer ça....!
a écrit le 11/03/2015 à 12:05 :
Jean Pisani-Ferry ne pose pas les bonnes questions. La problématique est celle de l'utilisation de l'euro comme devise sans adhésion à l'euro groupe ou à la CE. C'est à dire en résumé le processus dollar. En effet les deux devises vont fusionner ou se trouver dans un peg 1/1 avec un serpent de variation, leur masse augmentant fortement, d'un demi point en hausse et en baisse mais personne n'osera décroiser la parité hors situation dramatique. Il se peut donc fortement que nous ayons une devise équivalente et réciproque, utilisable sans change. Le gouvernement grec se pose alors comme beaucoup d'autres la question des contraintes puis de savoir si elles sont réellement obligatoirement liées à l'usage de l'euro. Après tout les billets acquis leur appartiennent comme à ceux qui l'on fait pour le dollar. Il serait possible pour eux d'émettre une devise théorique immédiatement changée en dollars ou euros. Le taux de conversion en serait-il diminué voire interdit ? Certainement pas si l'opération est systématique car elle imprégnerait la devise locale, "invisible" en pratique. On remet ici en question la question des changes et leur réalité. C'est autrement plus stratégique. D'autres zones géographiques du monde engagent des associations et l'adoption d'une devise commune sans contrainte. Cette question sera de plus en plus posée si des mesures de tolérance ne sont pas rapidement adoptées non seulement en Grèce mais dans le monde entier. J'ai ainsi préconisé il y a plusieurs années la mise en place d'un plancher monétaire relevé. Bien entendu pour dominer on en recule au maximum l'application obligeant à la mise en place de mesures qui nous seront défavorables. Dans ces conditions d'indépendance les prêts internationaux serait-ils assurés ? Immanquablement oui, les liquidités sont abondantes et ne savent où se placer. La CEE a mis en réalité les pays de "sa" zone dans une cage qui lui appartiendrait formant comme une interdiction à d'autre prêteurs sans son accord. C'est celle liaison morbide et cette pratique scandaleuse que les Grecs dénoncent en brouillon. Ils ne sont pas exempts de larges critiques mais le système dans lequel on veut les enfermer l'est encore moins. Avec des déclencheurs comme celui de la guerre contre les russes, ces questions émergent et émergeront partout en Europe et dans le monde. Qui décide de tous ces mécanismes ? Peut-on demander à des pays au PIB faible un endettement de seulement 3 % alors qu'il en faudrait bien plus ? En ne nous cachant pas derrière notre poing fermé, nous devrions avancer vers des solutions neuves.
a écrit le 11/03/2015 à 11:41 :
Un Grexit serait douloureux pour la Grèce, autant que d'essayer de rattraper une économie pourrie par la corruption, mais quelle leçon pour ceux qui pensent que la Marine nous sauverait en douceur de l'Euro
Réponse de le 11/03/2015 à 13:35 :
Sans forcement soutenir Marine Lepen, qu'adviendrait il s'il s'avère que la Grece profite de la sortie de l'euro (et ce sera tres probablement le cas) ?
Réponse de le 11/03/2015 à 20:20 :
C'est pas la Grèce qui devrait sortir de l'Euro. Mais tous les pays de l'Europe pour en refaire une pour les citoyens et non pour les financiers!
a écrit le 11/03/2015 à 11:36 :
Tant que nous ne serons pas propriétaire de la monnaie utilisée, nous serons endettés!
a écrit le 11/03/2015 à 11:24 :
si l'Allemagne sortait de la zone euro que deviendront le Portugal,l'Italie la France etc... et tous les pays de l'Europe du Sud? Des bras cassés des assistés ?
Réponse de le 11/03/2015 à 13:52 :
Parce que vous croyez vraiment que c'est l'allemagne qui tient toute l'europe a bout de bras ?
Renseignez vous un peu mieux, l'allemagne c'est le profiteur de l'Europe, qui en récolte les benefices sans en respecter les règles du jeu !
Réponse de le 11/03/2015 à 17:28 :
La France respecte-t-elle les règles?
Pas que je sache
L'Allemagne profite? Comment donc? La monnaie unique lui a été imposée!
De quoi se plaint-on exactement?

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