Une nouvelle économie des changements climatiques

Ne voir les progrès de la lutte contre le réchauffement qu'à travers le prisme d'un hypothétique prix mondial de carbone, c'est faire fausse route. Par Michel Damian, professeur émérite à l'Université de Grenoble Alpes
(Crédits : Reuters)

Réunis autour de Jean Tirole, Nobel 2014, les économistes de Toulouse School of Economics (TSE) brocardaient depuis des mois la conférence de Paris et l'accord susceptible d'en résulter : « une mousse médiatique », une « stratégie vouée à l'échec », un accord « zéro-ambition », « une simple liste d'intentions », « un sommet pour rien ! » Non, Paris n'aura pas été un sommet pour rien.

La solution exclusive et déterminante était et demeure pour eux celle d'un « prix universel du carbone » et d'un « marché transcontinental des permis carbone ». L'Accord de Paris, qui vient d'être adopté par consensus ce 12 décembre, et dont la colonne vertébrale, de même que les limites, étaient repérables depuis longtemps, tourne le dos à leurs préconisations. Après l'accord, Jean Tirole soutient que « nous ne sommes guère plus avancés qu'il y a six ans. » Le constat n'est pas convaincant.

Des politiques nationales pour longtemps

L'Accord de Paris - et là est son importance et ses défis - renvoie pour des décennies à des enjeux éminemment territorialisés, au plus proche des conditions d'existence, des modes de vie et des comportements des citoyens. Car ce n'est pas principalement au niveau international, ou dans le cadre d'un « organisme indépendant » et d'« une instance protégée de toute influence », comme le réclament les économistes de TSE, que se construisent les conditions politiques, matérielles et écologiques des activités humaines.

La nouvelle économie des changements climatiques, que dessine l'accord, bifurque d'une approche standard « prix-marché de permis » - les ambitions de l'architecture internationale et du Protocole de Kyoto, qui s'est révélée être une impasse - à une approche plus classique, en termes d'économie de la production, conférant le rôle central aux méthodes de réduction des émissions, à l'action graduelle des États et d'acteurs multiples.

Au sortir de la conférence, l'idée d'une taxation mondiale du CO2 paraît lointaine. Dans les décisions (non obligatoires et non contrôlées) de la conférence - et non pas dans l'accord lui-même -, est évoqué, pour la première fois dans un document issu d'une COP, le terme « tarification du carbone ». Comme une esquisse d'un long chemin passant par la mise en place de prix nationaux du carbone, dont on espère qu'ils pourraient à très long terme progressivement converger, peut-être dans le cadre initial de clubs de pays auxquels pourraient s'adjoindre de grandes firmes et d'autres acteurs comme des régions ou des villes. Là encore, il y faudra des batailles à la fois internationales et internes à chaque pays.

Transformer les modes de production et de vie

Le Président François Hollande, le 20 mai 2015, lors de son discours pour l'ouverture du « Sommet des entreprises pour le climat », avait eu des paroles justes, de longue portée : « ce qui se joue à Paris, c'est aussi la transformation du monde, soit parce que nous n'aurons pas été capables de trouver un accord, et alors nous serons sur une planète qui sera de plus en plus difficile à vivre [...] Ou alors nous parvenons à un accord et, à ce moment-là, c'est aussi une révolution qui s'opère : dans les modes de production, de transport, de consommation, de développement et, pour tout dire, dans les modes de vie ». Programme immense, dont la mise en œuvre devra affronter, à l'échelle séculaire, les turbulences de changements qui ne se limiteront pas au seul climat.

La prochaine conférence climatique (COP22) se déroulera en décembre 2016 à Marrakech, donc sur le sol africain, où se joue pour partie l'avenir de l'humanité, avec des défis continentaux, nationaux et régionaux que l'on connait. Gageons que ni la thématique d'un prix « universel » du carbone et encore moins celle d'un marché « transcontinental » des permis ne seront tout en haut de son agenda.

Michel Damian est professeur émérite à l'Université de Grenoble Alpes (laboratoire EDDEN, PACTE, CNRS), il vient de faire paraître Les Chemins infinis de la décarbonisation, Editions Campus Ouvert, Distribution L'Harmattan.

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Commentaires 2
à écrit le 15/12/2015 à 14:08
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Le problème consiste bien à établir une relation entre le cout du travail et le prix de l'énergie. Il faut évidemment prendre des mesures pour les entreprises et respecter l'équité.

à écrit le 15/12/2015 à 13:40
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Le prix du carbone dépend du degré de développement de chaque pays. Sa valeur doit s'établir progressivement jusqu'à obtenir une valeur optimale. Mais il faut compenser par la diminution du cout du travail, à niveau constant.

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