Le long chemin vers la renaissance de l'aéroport de Strasbourg

Par Olivier Mirguet, à Strasbourg  |   |  1016  mots
Le trafic à Strasbourg affiche une progression annuelle de 12,7 %. Cette croissance à deux chiffres constitue une belle performance pour Strasbourg à l'échelle des aéroports de province (+ 7,7 % à Bordeaux et Lyon-Saint-Exupéry, + 7,2 % à Lille-Lesquin). (Crédits : Olivier Mirguet)
L'aéroport de Strasbourg aurait-t-il enfin trouvé les clés pour se relancer ? Dix ans après le choc de la concurrence de la ligne TGV-Est, qui entraîna la perte de près de la moitié de sa clientèle, le trafic en croissance de 12,7 % en 2017 valide une nouvelle stratégie offensive fondée sur le low-cost et les vols vacances.

Avec 1,207 million de passagers en 2017, l'aéroport de Strasbourg a renoué avec la croissance. Tiré par les liaisons régulières de la compagnie low-cost Volotea, qui a établi depuis 2015 une base pour ses opérations sur la plate-forme alsacienne, le trafic à Strasbourg affiche une progression annuelle de 12,7 %. Cette croissance à deux chiffres constitue une belle performance pour Strasbourg à l'échelle des aéroports de province (+ 7,7 % à Bordeaux et Lyon-Saint-Exupéry, + 7,2 % à Lille-Lesquin). Mais si l'on observe la concurrence sur le territoire local, à l'échelle du Rhin Supérieur, cette renaissance est encore plus remarquable.

"Le choc du TGV est derrière nous"

Coincé entre la plate-forme intercontinentale de Francfort (64,5 millions de passagers) et le hub régional de l'EuroAirport de Bâle-Mulhouse (8,1 millions de passagers), Strasbourg semblait condamné à subir un avenir morose depuis la mise en service du TGV-Est. Par report modal, la concurrence de la SNCF a vidé la plate-forme aéroportuaire de près de la moitié de son trafic entre 2006 (2 millions de passagers) et 2011 (1,08 million de passagers).

Lors de la présentation de ses résultats annuels, Thomas Dubus, président de l'aéroport de Strasbourg, s'est réjoui en ces termes :

"2017 a été la première année où la croissance générée par de nouveaux opérateurs n'a pas été effacée par les pertes sur Paris. Le choc du TGV est entièrement derrière nous."

Des destinations au soleil pour récupérer les clients du Bas-Rhin

La part de trafic d'Air France/Hop, prépondérante il y a une décennie, s'établit désormais à 46,9 %. Volotea a pris le relais et assure l'essentiel de la croissance locale. Avec 387.000 passagers et 16 villes desservies depuis Strasbourg en 2017, la compagnie espagnole a assuré à elle seule les trois quarts de la progression du trafic régulier.

L'aéroport de Strasbourg entend encore monter en puissance sur les vols vacances, avec la mise en place de vols estivaux prévus par le tour-opérateur allemand FTI vers Heraklion et Rhodes, ou encore la Grande Canarie par TUI (Marmara, Nouvelles Frontières). Des voyages que les clients bas-rhinois avaient pris l'habitude d'entreprendre depuis les aéroports allemands, mieux reliées à ces destinations au soleil.

Remise à niveau des taxes et redevances aéroportuaires

Les conditions du rebond ont été mises en place après 2011 avec la création de la société aéroportuaire, qui a pris le relais de la concession de la Chambre de commerce et d'industrie. L'Etat et les collectivités locales, devenus actionnaires, se sont accordés pour baisser les taxes et les redevances qui avaient atteint un niveau trois fois plus élevé que chez les concurrents locaux, en Allemagne et en Suisse. Les collectivités ont mis 3 millions d'euros sur la table pour réduire les taxes payées par les passagers. La société d'exploitation de l'aéroport a repris en main et internalisé les prestations d'assistance aéroportuaire, servies jusqu'en 2016 par Avia Partners. Les coûts ont été attaqués avec un objectif de réduction de 50%.

Convaincre les compagnies aériennes

Restait à convaincre des opérateurs aériens. Une première tentative en 2002, avec Ryanair, avait échoué au bout d'une dizaine de mois après la contestation par Air France du principe des subventions versées à la compagnie irlandaise. Le choix de la low-cost espagnole Volotea, présente depuis 2012 et renforcée en 2015, a été plus pertinent puisqu'elle a tiré la croissance (91.000 passagers supplémentaires) en 2017.

Ryanair est revenu à petits pas avec 44.000 passagers sur Londres (en été) et Porto (toute l'année). Malgré ses efforts d'internationalisation, Strasbourg manque encore de lignes régulières vers des capitales européennes. Seules Madrid, Amsterdam et Prague sont desservies en vols réguliers toute l'année. Pour la capitale parlementaire de l'Union européenne, c'est un problème. Le contrat triennal européen 2018-2020, sur le point d'être présenté par les collectivités et le gouvernement (Affaires européennes, Transports), devrait renouveler la vingtaine de millions d'euros de subventions publiques offertes à des exploitants de trois lignes européennes sous obligation de service public (OSP).

Des atouts pour relancer l'attractivité du site d'Entzheim

La société d'exploitation de l'aéroport dispose, avec ses 270 hectares de réserves foncières, d'un atout propre à relancer l'attractivité du site d'Entzheim. Cette ancienne base militaire, rendue au civil au milieu des années 1990, n'avait jamais fait l'objet d'une valorisation à la hauteur des enjeux de développement de l'agglomération. 700 emplois sont déjà présents sur la zone, baptisée "Skyparc". Une nouvelle tranche de 15 hectares sera mise sur le marché cette année avec l'appui de la Caisse des dépôts. La logistique aérienne, très peu développée (moins de 10.000 tonnes de fret avionné par an), pâtit du dynamisme des voisins de Bâle-Mulhouse (64.300 tonnes en 2017). La demande existe pourtant, notamment dans l'industrie pharmaceutique. L'aéroport a bâti, à ses frais, un entrepôt de 800 mètres carrés à température dirigée. La zone d'Entzheim accueillera aussi, en 2019, son premier hôtel (82 chambres). Strasbourg entend enfin, d'ici 2020, renforcer son activité balbutiante dans l'aviation d'affaires en aménageant un hall d'accueil VIP, deux hangars et des parkings dédiés.

Six ans après la création de la société d'exploitation, les actionnaires publics peuvent considérer qu'ils ont redressé la barre. "La société a réalisé 23 millions d'euros de chiffre d'affaires en 2017, et tous les exercices ont été bénéficiaires", rappelle Thomas Dubus. Une mission interministérielle (Transports, Finances) s'est penchée fin 2017 sur la stratégie à mettre en oeuvre ces prochaines années. Ses conclusions n'ont pas encore été rendues mais Robert Herrmann, président de l'Eurométropole de Strasbourg, s'interroge en aparté sur la volonté de l'Etat de céder ses parts à un opérateur privé. Thomas Dubus botte en touche : "Je n'en ai pas entendu parler". Sans le soutien financier du secteur public, nul ne doute que l'aéroport de Strasbourg perdrait l'attractivité reconquise avec peine depuis dix ans.

Par Olivier Mirguet,
journaliste correspondant Grand Est
pour La Tribune