Grand Paris : quand la métropole invente l’avenir

Alors que l’idée de ville-monde semblait être remise en cause, les innovations pensées pour l’habitat, ou pour la ville dans le cadre du chantier du Grand Paris, peuvent contribuer à inventer l’avenir. Enquête entre fierté et prudence. (Cet article est issu de T La Revue n°11 - « Habitat : Sommes-nous prêts à (dé)construire ? », actuellement en kiosque).
(Crédits : Istock)

200 km de ligne de métro et RER, 68 nouvelles gares, 250 000 logements. Trois chiffres qui à eux seuls disent l'ampleur du projet du Grand Paris. Plus grand chantier d'Europe qui doit, selon les mots prononcés par Philippe Yvin, président du directoire de la Société du Grand Paris, le jour de la création de la métropole du Grand Paris le 1er janvier 2016, permettre à « Paris de soigner son attractivité et d'assumer son rôle de ville-monde, autant que Londres, New York et Tokyo ». Soigner l'attractivité, assumer un rôle de métropole et de ville-monde, des mots de 2016 qui résonnent avec un écho étonnant après deux années de pandémie de Covid-19 durant lesquelles une forme de retrait de la ville a semblé se dessiner. Retrait réel, mais pas « massif » et sans « un retournement profond » des structures territoriales selon les premières études réalisées par le programme de recherche « Popsu territoires ». Ainsi, la ville s'il convient de la « repenser dans sa fonctionnalité » reste le modèle d'habitation le plus fréquent et le restera dans l'avenir. Alors que l'ouverture de la ligne de métro 15 Sud est prévue pour 2025, que les gares et logements sont en cours de construction, le Grand Paris peut - au-delà d'être le plus grand chantier d'Europe - s'affirmer comme précurseur pour ce qui est de l'habitat de demain et surtout la façon d'habiter la ville de demain.

En effet, à l'horizon 2050, selon les différentes estimations, 70 % de la population hexagonale habitera en ville contre 50 % en 2008. Aussi, la façon d'être dans la ville est l'un des enjeux cruciaux tant en termes de transition écologique, qu'en termes de façon de rendre celle-ci attractive. « La grande question des prochaines années sera de faire en sorte de continuer de rendre souhaitable et désirable le modèle de la ville, voire de la métropole qui est l'échelle qu'il convient d'atteindre dans le monde actuel. Le XIXe siècle fut le siècle des empires, le XXe celui des nations, le XXIe sera celui des métropoles » détaille un fin connaisseur du dossier du Grand Paris. Intéressante approche quand on se souvient qu'à l'origine, l'apparition des villes est advenue parce que la population avait quelque chose à partager, en l'occurrence la capacité à stocker la nourriture. La question posée par le Grand Paris est de savoir ce que nous partageons aujourd'hui en habitant en ville. Est-ce que ce sont des services ? Des facilités ? Ou simplement un territoire ?

Ne pas réitérer les erreurs du passé

En se plongeant dans le détail des projets de création de lieux de vie et de zones d'habitation contenus dans le Grand Paris, on a l'impression qu'une nouvelle ère s'annonce. Exit les lotissements isolés et les « villes-dortoirs », le but de l'ensemble du projet est de « densifier la ville car cela est moins consommateur d'énergie, et surtout de la rendre à nouveau désirable », confie un ancien ministre du logement qui a pris aujourd'hui du champ avec la politique. Et d'avancer l'idée suivante : « Le Grand Paris va tout à fait dans le sens d'une envie des Français et a fortiori plus encore des Franciliens d'avoir accès à de la verdure et /ou à un point d'eau pas très loin de leur habitation, tout en ayant toutes les commodités de la ville - éducation, services, commerces, médecins - à proximité. Ce projet va profondément modifier notre rapport à la ville, au travail et même aux transports. »

Les transports sont en effet un enjeu clé. En 1960, un Francilien actif mettait en moyenne 20 minutes par jour pour se rendre à son travail. En 2022, il met en moyenne 1 heure 35 minutes. L'une des promesses du Grand Paris est de faire gagner environ 10 minutes en moyenne à chaque travailleur qui utilise les transports en commun. « Ces préoccupations font partie de ce que je nomme le théorème de l'égalité de la ville de demain », confie encore notre expert du dossier tenu par son devoir de réserve professionnel. Théorème de l'égalité qui consiste à tenter de savoir comment faire en sorte que la ville de demain ne soit ni relégative, c'est-à-dire qu'elle fait partir, du fait de son prix de l'immobilier trop élevé, toutes les populations les moins favorisées, ni ségrégative sur le modèle des villes d'Amérique du Sud avec l'hypercentre et les favelas. Voilà l'enjeu qui anime forcément toutes les têtes pensantes du Grand Paris car personne n'a encore trouvé le bon théorème de l'égalité. Trois idées majeures pourraient toutefois se dégager pour tenter de l'établir : les villes-métropoles doivent s'adapter aux transitions actuelles, elles doivent répondre aux envies de proximité du lieu de travail, mais elles doivent aussi, notamment dans le Grand Paris, redonner une raison d'être aux différents territoires, sinon une révolution des RER pourrait advenir sur le modèle des Gilets jaunes. La richesse de la ville demeurant toujours, à l'heure actuelle, le foisonnement.

Une idée partagée, mais aussi tempérée par Jean Viard, sociologue, spécialiste des territoires : « La richesse de la ville est en effet le foisonnement, mais une tendance de fond est en germe, celle non pas de la résidence secondaire mais de la ville secondaire. À La Défense, des réflexions sont en cours pour créer des habitations de passage (lire notre entretien page 92) et, surtout, le logement collectif n'est plus vraiment au cœur des aspirations. Il va vraiment falloir rendre les nouveaux centres très attractifs. »

Pour les rendre attractifs, évidemment, un besoin accru de services en tous genres : commerces, services publics efficaces, offre culturelle diversifiée, et des habitats où l'on ne peut pas distinguer si c'est du locatif, du logement social, ou de l'accès à la propriété. Plusieurs modèles sont possibles, mais le consensus actuel s'accorde autour de l'idée d'une recherche de construction d'espaces autour des gares dans l'esprit de ce qui a été fait dans le quartier de « Clichy-Batignolles » dans le XVIIe arrondissement de Paris. Sur 54 hectares, ce nouveau quartier allie approche écologique, habitations variées et ouvertes avec des balcons, de l'air, un grand parc attenant et des commerces alentour. Ce projet constitue un modèle intéressant de type d'habitat en hauteur qui, de par sa variété d'habitations, permet le mixage de population. D'ailleurs, pour ce quartier de Clichy-Batignolles, l'infrastructure n'a pas été le seul pilote et toutes les parties prenantes ont été associées. Un modèle de travail qui n'est d'ailleurs pas sans rappeler celui employé à Vienne en Autriche par l'architecte Kurt Hofstetter qui a en plus réussi à faire de son éco-quartier un modèle en termes de consommation d'énergie.

Vers des bâtiments flexibles

Reste deux questionnements autour de l'avènement du Grand Paris. Les acteurs contactés restent d'ailleurs tous prudents. D'abord sur la question de ce que le Grand Paris modifiera dans le fait d'habiter la métropole, et dans la façon dont chacun se l'appropriera. Difficile de faire un pronostic quant à la façon dont cela modifiera ou non notre rapport à la ville. D'ailleurs, personne ne s'y risque réellement. Une chose est certaine, la promesse est de ne pas répéter les erreurs passées de cités-dortoirs où personne n'a envie de vivre.

L'autre dimension qui reste à réellement mesurer mais qui est encore complexe à rendre concrète, étant donné que le chantier est en cours, c'est la question de l'empreinte écologique, du chantier, de ses réhabilitations futures, mais surtout de la façon dont les sols artificialisés pèseront sur l'écosystème global. « Ce qui est certain, c'est que la hauteur vaut mieux que les lotissements étalés et qu'il appartient aux différents acteurs de penser aussi des bâtiments fluides et flexibles qui peuvent facilement passer de bureau à logement ou inversement. Le tout limitant ainsi ce qui coûte le plus cher dans la construction de nouveaux quartiers : l'empreinte carbone des chantiers » note notre expert du dossier. L'avenir du Grand Paris, et a fortiori de la ville de demain, est donc en train de s'écrire. À tâtons, avec fierté et prudence. Comme si l'antienne de ne pas répéter les erreurs du passé était le fil à plomb de ces compagnons de l'invention de l'avenir.

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Commentaires 2
à écrit le 23/10/2022 à 10:01
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Inventer la ville! Les villes, et particulièrement les grandes villes sont un immense ghetto, un lieu d'oppression, d'insécurité, de vulgarité.

le 24/10/2022 à 13:35
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la speculation est primordial pour la minorite qui gouverne de l'insecurité ils se moque, du mal vivre aussi et des moyens de tranports la le responsable est le president qui delegue une entreprise a une direction qui n'a d'autre choix que de sui...

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